DEUX SOEURS
Avec un peu d’audace, la pièce de M. Jean Thorel pouvait faire pendant aux Deux Gosses. Nous aurions ainsi mesuré la distance qui sépare le drame populaire du drame élég'ant et bourgeois. Il n’eut fallu pour cela que donner un peu d’ampleur aux passions que la classe élevée dissimule mal, sous une apparente froideur, et ne pas laisser un sujets merveille^usement propre aux effets dramatiques, s’en aller en petite comédie de salon.
Telle n’a pas été l’inspiration de l’auteur, et nous ne pouvons le juger sur le regret que nous éprouvons de ne pas le voir répondre à l’attente de notre imagination.
(i) Théâtre de i'Odéon.
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ART ET C!<ITIQUE
Nous voulions des larmes, nous avons eu une analyse vague de sentiments peu précis. L’étincelle de discorde a failli jaillir entre deux sœurs, et tout s’est apaisé sans qu’on ait pu savoir si la passion l’emportait sur le devoir ou le devoir sur la passion. Une cendre mal éteinte reste sur la conclusion toute morale à laquelle a cru devoir s'arrêter l’auteur; la résignation forcée, bienveillante et quelque peu ironique de l’une des deux sœurs laisse entrevoir la haine inconsciente et implacable sous un amour déçu. C’est cette haine et cet amour qu’il fallait déchaîner en de beaux motifs scéniques, au lieu d'exposer longuement une situation qui pouvait être comprise en quelques mots. 3lais nous en sommes toujours aux cruelles énigmes dont Paul Bourget a bâti les mille riens de ses romans, et plus rien de sim2:)le ne saurait être dit sur la scène ou dans le livre dèscju'il s’agit du mystérieux féminisme dont notre siècle est hanté.
La jalousie est cej^endant un état d’âme fort commun et sur lequel on devrait être d’accord immédiatement. Les manifestations en varient, mais le fond comme le mot restent irréductibles. Les j^hrases alambiquées ne valent jamais au théâtre le trait et le mot
qui soulignent et fixent dès le début de l’action le r(Meet le caractère des personnages. I.enteur du dialogue, longeur des scènes, incomplet développement des passions mises en jeu, banales déclamations et conclusion forcée, voilà les défauts qui pèsent sur une idée intéressante et sur une situation fjien conçue.
L’anal3^se et la synthèse sont deux sœurs aussi difficiles à accorder sur la scène que dans le livre. Ces deux rivales de notre entendement se partagent en deux hémisphères le monde de la pensée, mais c’est toujours une grave erreur d’oublier un seul instant c[u’au théâtre le pôle magnétique est à la s3mthèse. C’est un courant qu’il est difficile de remonter et une lumière qui ne peut pas être aussi facilement inversée qu’un ra}œn de Roentgen. Auteurs dramatiques, redoutez j^ar-dessus tout les obscurités de ^anal3^se î . . . Il vaudrait mieux, comme dans certaines pièces du théâtre antique, apporter un petit cochon sur la scène, pourvu qu’il fasse rire. iMais nous sommes loin de Plaute et d’Aristophane, et si le bouc de la tragédie grecque revenait sur nos théâtres, il faudrait le passer à la lumière cathodique 1...
Qu’un délicat poète et romancier comme M. Jean Thorel, auteur de tant d’œuvres sen-
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timentales, initié à l’Allemagne artistique et traducteur des Tisserands, veuille transposer sur la scène ces analyses intimes d’âmes où le scrupule et l’imagination l’emportent sur l’action, il est aussitôt dépaysé î Tant de subtils nuages roses et bleus ne peuvent plus se fondre en s}m thèse. On ne comprend rien là où il n’}" a rien, et le public veut des actes. Un bon adultère crée une situation, le châtiment et le relèvement s’imposent, chacun en suit avec intérêt toutes les péripéties, mais des sentiments indécis trahissent trop l’incompétence de tous en matière d'art et de casuistique élevée. L’attention se lasse â des dialogues plus filés que vécus et le bourgeois s’endort sur l’oreiller de âlontaigme, en disant : « Que sais-je ?... ))
Il ne sait rien en effet, sinon que dans la vie tout est action et réflexion, que la rêverie est du domaine des poètes, que le théâtre est l’image de la vie aussi parfaite que possible. Nouveau Narcisse, il vient s’y mirer!... Il veut voir agir pour réfléchir, et ses réflexions, il veut les voir ensuite traduites en actions. Les deux sœurs Synthèse et iànaUse sont les points extrêmes qui se partagent l’équilibre de son cerveau, mais, encore une fois, l’œuvre théâtrale est une œuvre synthétique et c’est
sur le pôle synthétique (|ue se portent les ambiances de la salle.
Ces considérations, toutes théoriques, nous mettent juste au point pour juger la pièce de M. Jean Thorel. Excellent chapitre de roman, délicieuse nouvelle en un volume, la rivalité amoureuse des Deux Sœurs ne nous intéresse pas sur la scène. Un souj)çon d’intrigue n^’est pas une base suffisante d’action pour mettre en lutte la passion et le devoir.
En dehors de cette lutte, vieille comme le monde et moteur initial de l’humanité au pied de l’arbre dont le fruit fut défendu, il n’y a pas d’intérêt dramatique. Aussi le héros inconscient de ce double amour que lui portent deux sœurs rivales, mais inégalement libres de disposer de leur cœur, demeure-t-il sans lutte et incertain. Il devait y avoir déchirement ; chacune devait l’attirer, et sa conscience devait se poser le problème de l’adultère avec l’une, du mariage avec l’autre, finalement sacrifier l’une à l’autre et conclure pour ou contre le devoir. Nous avons passé entre deux orages dont aucun n’a éclaté. Une pluie douce est venue bénir l’union prévue avec celle des deux sœurs dont la main était libre. Comment cela s’est-il fait ? Par le consentement paisible de l’autre.
Ni drame ni comédie, mais excellente pièce de salon pour jouer en famille à la campagne. Voilà à la fois l’éloge et la critique de Deux Sœurs. Les menus sentiments conviennent peu aux foules, même quand ils se trouvent sous la plume d’un Jules Sandeau ou d’un Octave Feuillet. Lamartine n’a jamais pu être joué. C’est que ce sont des plumes de grands féministes, et que le peuple qui va au théâtre veut quelque chose de plus gaillard, car il est lui-même la synthèse de la force.
Peut-être les féministes trouveront-ils au Théâtre Blanc un milieu plus propice à l'éclosion de cette fleur sentimentale de vertu douce et de bourgeoise intimité, mais le lion populaire demande une pâture et c’est avec la synthèse de grands sentiments qu’il est nourri. JMalheur à qui le laisse repartir sur sa faim!... Il ne sera pas le poète favori ni l’auteur acclamé. 31ais on peut se consoler de n’avoir pas conquis ce public qui vient chercher le rire ou les grandes émotions quand on est l’auteur de Complainte humaine^ Joyeux Sacrifice et Promenades sentimentales. La pièce de Deux Sœurs ^ par sa langue pure et châtiée, son exquise et religieuse poésie mérite de prendre place à côté de ses aînées.
{Mai i8ÿ6.)