DES ÉDITIONS
Une bonne odeur d’édition fraîche et de grasse imprimerie s’exhale d’un coin discret de Paris, C’est un passage où la lumière est doucement tamisée par un vitrage et où les pieds résonnent sur les dalles comme sur un parvis de cathédrale.
Un chalant passe dans cette atmosphère recueillie et nimbée parle multicolore reflet des étalages. Il saisit un volume sur la pile qui annonce qu’une nouvelle pensée humaine vient d’éclore au ciel derintellectualité. Il pèse la masse dont il va surcharger une de ses poches, tourne le dos du livre dans la paume sa main^ entr’ouvre, feuillette, referme, froisse le petit glaive tranchant des pages contre les papilles nerveuses de ses doigts, fait claquer, par un
mouvement saccadé de droite à gauche, les plis natifs et encore frustes que l’exemplaire a contractés pendant le brochage, fait tomber quelques bavures de papier, dont les miettes clair-semées forment unepetitejonchée blanche sur le sol, finalement emporte le volume sans le payer.
On court après lui, on l’arrête. Très calme, il répond : « Je suis un socialiste intellectuel. Je n’admets aucune espèce de propriété littéraire. Les idées sont dans l’air, les mots de la lang'ue française sont dans toutes les bouches et dans tous les dictionnaires. Tout est à tous, rien n’est à personne. Si vous le voulez, je payerai ce volume au poids du papier. C’est tout ce que je puis faire ».
On le conduit au poste^ puis on le relâche, car il est honorablement connu. Le libraire porte plainte contre lui et en fait dresser acte.
L’affaire est pendante.
Le matin, une jeunefille avait dérobé quelque broderie. Sa réponse avait été la même, quoiqu’inverse : « Je suis une socialiste matérielle. Je n’admets aucune espèce de propriété artistique. Tout le monde peut acheter du fil blanc et en faire de la dentelle. Je veux bien pa}^er cette dentelle au poids du fil, si vos lois
ni’}^ contraignent, mais je refuse de payer la dentelle même, qui est une pure forme. Toutes les formes sont dans la nature. Sous la claire rosée de l’aurore, les buissons se recouvrent d’une dentelle plus merveilleuse que toute celle qui ondule sous cette vitrine, et les araignées savaient le secret des ronds, des polj^gones, des losanges et des ellipses aux temps antédiluviens où la reine Bertho ne filait pas encore ».
La jeune fille fut également remise en liberté, et l’affaire est pendante.
Ceci peut sembler un conte, se passant sans doute au siècle prochain.
Ce qui n’est pas un conte, c’est le procès que Paul Bourget va intenter à son éditeur Lemerre et les rispostes légales que celui-ci ne manquera pas de lui opposer. Nous attendrons la fin de cette lutte pour juger de la valeur des deux thèses soutenues dans une question où les points de vue varient à l’infini.
A l’heure actuelle, l’éditeur prétend être le seul maître de son bien et trouve que les romans de Paul Bourget n’ont eu que la peine de naître.
JM. Paul Bourget trouve que c’est déjà bien beau que de donner le jour à un prince et voudrait que les fournisseurs soient plus modestes dans leurs jjrétentions.
Pour M. Lemerre la matière commerciale est tout, et c’est lui qui la détient.
Pour M. Bourget l’éditeur n’est qu’une sorte d’entrepreneur de pompes et galas destiné à voiturer le prince.
Cela raj^pelle la classique querelle entre lesgrands hommes et leurs historiens. Quel est le plus grand devant la postérité, celui qui accomplit de hauts faits ou celui qui les raconte ? Dans le cas présent, l’éditeur ne fait que raconter à des milliers d’exemplaires le manuscrit de l’auteur.
Le manuscrit seul est un acte, le reste n’en est que l’écho prolongé indéfiniment.
Tout l’honneur revient à l’auteur et, par une juste opposition des choses d’ici-bas, il semble, au moins dans les mœurs actuelles, que tout l’argent doit revenir à l’éditeur, à moins que l’auteur consente à s’éditer lui-même, auquel cas il aurait à la fois l’honneur et l’argent.
Ce droit de s’éditer soi-même, nous le revendiquons hautement contre un certain clan d’éditeurs qui voudraient voir s’établir un privilég'e à leur profit. La loi française ne saurait créer une pareille faveur et une pareille exception.
Mais qui donc, parmi ces esprits primesautiers qui font revivre les vieux problèmes du
monde dans la jeunesse éternelle de leur e\me, trouverait le temps de s’éditer lui-même ? Qui donc surtout disposerait des moyens nécessaires pour une pareille entreprise ? L’argent même devient inutile si l’auteur ne consent pas à devenir lui-même un industriel et un com merçant.
La suprême ressource d’user du droit de s’éditer soi-même est donc dans la plupart des cas illusoire. Elle serait d’ailleurs fatale à l’inspiration.
Une relation a donc dû s’établir entre les éditeurs de profession et les auteurs. Mais cette relation n’est pas une relation entre associés^ c’est une relation de client à fournisseur.
Considérer l’auteur et l’éditeur comme deux associés serait une monstruosité légale et d’un comique aussi achevé que de vouloir assimiler un prince à son tailleur ou à tout autre de ses fournisseurs.
L’auteur, prince intellectuel, commande comme client, l’éditeur exécute comme fournisseur. Voilà la relation vraie.
Toutes les obligations qu’un éditeur peut contracter avec un auteur sont celles d’un fournisseur vis-à-vis de son client, et non celles d’un commerçant.
Il en résulte que les droits de l’éditeur ne sauraient dépasser la commande de l’auteur^ ce qui n’est pas le cas, paraît-il, de i\ï. Lemerre vis-à-vis de M. Paul Bourget.
Plus haut que ce procès sensationnel, un principe domine, c’est celui de la dignité et de la liberté humaine.
Un auteur est un homme libre, un éditeur est un commerçant qui a fait sa déclaration légale, paye patente et contracte toutes les obligations de sa profession.
De quel droit donc arguer d’une certaine intimité intellectuelle qui se serait établie entre l’auteur et l’éditeur pour en faire deux associés?
Les rôles ne sont-ils pas différents ? Le but intellectuel est-il saisissable par la loi, imposable par le lise ? Que 1 un soit athée et l’autre croyant, rien ne sera changé aux conditions matérielles dans lesquelles une édition doit être tirée. C’est l’auteur qui apporte l’ordre de travail en déposant le manuscrit, c’est l’éditeur qui accomplit la besogne commandée. Or toute maison de commerce respecte les conditions dans lesquelles une commande lui est faite.
Il reste à savoir quelles sont ces conditions. La première, celle qui n’a besoin d’être inscrite dans aucun code, c’est que la pensée de l’auteur sera respectée. L’éditeur commet un abus
de confiance en tronquant ou en dénaturant un texte, et le préjudice inoral causé à l’auteur peut être immense. Il en commet un autre en poursuivant pour son propre compte la publication du livre malgré Topposition formelle de l’auteur et les limites fixées par la convention primitive. Un tribunal ne peut refuser de reconnaître à ces deux cas le caractère d’abus de confiance.
La seconde condition c’est que, dans le cas où l’auteur ne fait pas purement et simplement don de son manuscrit ou n’en retire pas immédiatement un prix convenu à l’amiable, il peut être conclu une convention rémunératrice et proportionnelle cjui ne constitue en rien une association avec la maison de commerce de l’éditeur. L’auteur, homme libre, reste libre. C’est un contrat personnel dont il doit exiger l’exécution intég'rale mais qui ne lui permet de s’immiscer en rien à la maison de commerce de l’éditeur. La loi le fait pour lui. Mais la loi n’est pas parfaite !
Un cong'rès de la propriété artisticpie et littéraire vient de se tenir à Paris. On 3^ a discuté de graves questions diplomatiques et internationales^ cherché à élargir la convention de Berne et à 3^ acquérir de nouveaux adhérents, mais on n’a pas encore trouvé un
contrôle affectif et pratique à exercer sur la maison de l’éditeur. La tenue de livres, l’inventaire, toutes les obligations communes aux commerçants sont, paraît-il, insuffisantes dès qu’il s’agit des maisons d’édition. Qu’on fasse un règlement spécial, s’il le faut, mais qu'on ne laisse pas les auteurs, les plus naïfs des humains en matière commerciale, à la merci des éditeurs. Sila Franceestréellementchargée du progrès du monde, elle doit à son rôle de nation civilisatrice de protéger au moins ceux qui en sont les premiers instruments.
Donc l’auteur n’est pas un commerçant et ses contrats ne peuvent être en aucune façon assimilés à des associations commerciales. Il y va de sa dignité. Il n’est pas non plus un esclave, un loueur d’ouvrage apportant son travail à une maison d’édition ; il est au contraire un client venant offrir une commande à son fournisseur, maître de la porter ailleurs s'il pense être mieux servi. Il y va de sa liberté.
Loin de rétablir le privilège des éditeurs, c’est au contraire au droit illimité et simultané de reproduction qu’il faut tendre, avec la perception d’un droit fixe d’auteur sur le i^roduit de la vente^ constaté dans les livres de commerce des librairies. Les s}mdicats de publicistes seront un puisssant levier, s'ils
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.savent unir leurs efforts, pour obtenir ces résultats.
Les éditeurs, devant la libre concurrence, donneront moins le vol à de malheureux Icares dont ils escomptent d’avance la chute ou la vanité, et la liberté reconnaîtra les siens.
L’éditeur, dit-on, risque sa fortune, l’auteur ne risque rien. Aussi n’a-t-il rien !...
Veuillot aurait dit : « 11 risque son éternité >> !
La vérité est qu’il risque de voir déposer (.[uelques jours après, chez son concierge, la note à payer pour édition faite à ses frais, car l’éditeur neserise^ue qu’à bon escient, et de se voir refuser la restitution de son manuscrit, s’il ne veut pas souscrire à ces conditions.
Un manuscrit perdu, cela n’a pas de prix pour le cœur, surtout quand on a vingt ans, mais combien cela en aurait-il devant la justice ? Les idées ne^sont-elles pas à tous, les mots de la langue française ne sont-ils pas dans tous les dictionnaires ? Il se trouverait encore des jurisconsultes pour soutenir cj^ue ce n’est pas une propriété et des juges hésitants sur la somme à hxer comme dommages et intérêts.
fis auraient raison, cela n’a pas de prix !...
Que de virginités littéraires sont ainsi restées entre les mains des philistins !...
Auteurs, ne confiez que ce que vous voulez bien perdre, et surtout ne signez jamais de traités.
Une chose vraiment bonne et belle fait toujours son chemin. Jetez-la au hasard et à tous les vents. La liberté la recueillera, la loi la protégera.
Cela sera sans doute au siècle futur, si le socialisme intellectuel n’a pas triomphé.
{Mai i8g6.)