ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE
Après l’œuvre émancipatrice de la Révolution Française ; après la loi que le chevalier de Boufflers fit voter, le 7 janvier 1791, pour la protection des découvertes utiles, afin d’en assurer la propriété à leurs auteurs ; après le discours de Lamartine, en 1841, sur l’extension de la propriété industrielle aux choses de l’esprit ; après les éloquentes revendications de Victor Hugo, en 1878, sur les droits que l’auteur doit toujours conserver sur son œuvre; après un siècle de réformes législatives, la propriété artistique et littéraire est
encore incertaine, confuse, mal défendue contre les contrefacteurs, livrée sans merci aux intermédiaires, quand elle n’est pas purement et simplement niée par quekjues jurisconsultes.
Au lieu d’un droit de propriété réelle sur la chose produite, avec l’obligation de payer à l’auteur un droit d’usage, c’est une sorte de propriété temporaire, attachée à la personne de l’auteur et rappelant les privilèges de l’ancien régime, que la loi reconnaît!... Au lieu de la perpétuité et de la transmissibilité, c’est l’arbitraire variant avec chaque législation, mille exceptions et mille difficultés apportées aux droits des héritiers I Au lieu de la sécurité du lendemain et de la rémunération du travail de chaque jour^ c’est la misère, la dette et l’exploitation qui attendent l’artiste et l’écrivain !...
L’ouvrier de la pensée, d’où naissent tant de commerces, d’industries, d’activités sociales, est moins protégé que l’ouvrier de la main, qui peut faire grève à certaines heures, tandis que l’idée, une fois lancée, demeure toujours féconde dans l’officine des intermédiaires et des exploiteurs. Papin mourut pau-
vre, et les héritiers d’Homère, de Virgile et de Corneille, s’il en existait encore, n’auraient point de droits d’auteur à toucher sur les éditions qui font aujourd’hui la fortune des librairies classiques.
Niez donc la matérialité de ces pensées, devenues choses d’industrie !...Niez donc le droit de l’auteur sur son œuvre, pour le transformer en une sorte de créance viagère, faveur exceptionnelle, création toute libérale par la loi d’un droit qui n’existait pas, hommage bénévole de la société vis-à-vis de la gloire, privilège qui ne vaut pas les pensions dont Louis XIV savait gratifier ceux qui illustrèrent son règne !...
C’est sur le terrain d’un droit réel qu’il faut se placer, sur celui d^une production industrielle et commerciale, sur celui de la propriété la plus absolue dont les éditeurs, imagiers, vulgarisateurs et reproducteurs ne sont que les locataires et les loueurs d’ouvrage. C’est sur cette propriété, illimitée et transmissible,, que l’auteur a consenti, moyennant redevance,, à un démembrement de sa propriété, à un droit d’usage pour la société, démembrement toujours partiel quoique irrévocable. S’il ne
peut retirer de la mémoire ce qu’il lui a une fois confié, si V Iliade s’est conservée sans le secours de l’imprimerie, si la guerre de d'roie a pu donner lieu à cent, à mille autres poèmes, il n’y a qu’un texte de V Iliade^ comme il n’y a qu’un texte du Code. Nul ne peut le modifier, le tronquer, l’arranger. C’est sur la publication de ce texte que l’auteur et ses héritiers doivent pouvoir exercer une reprise indéfinie, sous forme de redevance et de loyer.
Or, dans la législation açtuelle, dans les in- * terprétations qu’elle comporte, dans les abus de tout genre qu’elle laisse passer, les rôles sont renversés. Ce sont les éditeurs qui deviennent les propriétaires exclusifs de l’œuvre^ au détriment même de la société, puisque la reproduction elle-même des œuvres n’est pas libre, à charge de redevance à l’auteur, et c’est l’auteur qui devient un véritable loueur d’ouvrage.
Le droit réel est devenu un droit personnel.
La question ainsi déplacée dans la pratique l’est encore dans la théorie. Il ne s’agit point pour la société de récompenser un auteur de ses efforts, de rendre au génie la sécurité et la
vie dont il a fait généreusement abandon pour le triomphe de son idée, de glorifier de son vivant celui qui doit laisser des chefs-d’œuvre à la postérité ; cette question, toute morale, n’est point du domaine du droit. Il s’agit de savoir s’il a augmenté la richesse sociale, s’il a produit quelque chose qui soit matière à propriété dans le sens le plus industriel et le plus commercial du mot, si même son œuvre n’est pas un immeuble, immeuble par nature ’ ou immeuble par destination, peu importe la subtilité des arguments et le nom qu’on donnera au respect dû à un texte ou à une œuvre !...
L’affirmation reconnue, la conclusion s’impose : c’est que la propriété artistique et littéraire doit être soumise aux lois ordinaires sur la propriété et non à des lois exceptionnelles, c’est que la loi n'a qu’à reconnaître cette propriété comme un fait, non à la créer comme une faveur ; c’est que là où la loi dit pour un temps, avec restrictions et conditionnellement, il faut dire, avec Lamartine, toujours !...
De la reconnaissance de ce droit réel de propriété découlera un tout autre esprit de la loi, dans son principe comme dans ses appli-
cations. I.a mine intellectuelle étant rendue au mineur, l’œuvre d’art ou de littérature étant enfin la propriété immuable, absolue, imprescriptible et transmissible à l’infini de son auteur, il ne restera plus en présence que deux facteurs : l’auteur et la société. L’auteur confie à la société une œuvre qu’il aurait pu conserver pour lui seul ou détruire, la société en assure la libre reproduction par tous, à charge d’une redevance légale sur chaque reproduction. Suivant les époques de barbarie ou de civilisation, cette reproduction diminue ou augmente, mais elle rémunère toujours l’auteur ou ses héritiers en proportion de la richesse produite : les Feuilles F Automne , Faust ou V Anfrelus, de Millet monteront sans doute d’un vol inégal vers l’immortalité !...
En dehors de cette conception de la propriété artistique et littéraire, il n’y a plus place que pour des intermédiaires accapareurs, omnipotents et tyranniques, auxquels l’auteur loue son travail et au profit desquels il est souvent obligé de se dépouiller de sa propriété même par les plus odieux traités.
Aucune question n’est plus élevée dans le
domaine philosophique, car elle tient à l’âme humaine elle-même, à son identité et à sa personnalité ; aucune cependant ne devrait être plus simple à résoudre juridiquement, si Ton considère le résultat commercial de la chose produite. Mais on est parti de ce faux principe que les idées étaient à tous, que le langage était commun à tous les hommes d’une mêmenation, qu’il existait un fonds commun où l’auteur avait puisé les éléments de son œu vre,que cefonds antérieur^comme le soleil, l’air, l’eau, n’était susceptible d’aucune propriété ; que l'inventeur en divulguant une découverte, l’artiste en exposant son œuvre, l’écrivain en la publiant, ne faisaient que rendre à la masse commune ce qui venant d’elle et consentaient de ce fait à un véritable abandon de propriété. Mais on a oublié qu’il y avait une transformation des éléments premiers, que cette transformation venait de l’auteur et que celui-ci était un véritable propriétaire foncier, livrant les fruits ds son fonds contre un droit de créance envers la société^ sans pouvoir être exproprié. On a voulu tour à tour le protéger contre cette perte de propriété ou l’indemniser, au lieu de réglementer l’exploitation de ce fonds^ la perception de ces fruits, le droit d’usage qu’il accordait à la société.
Inventions, livres, théâtre, musique, œuvres •d’art, tout se tient par un lien logiq^ue dans cet ordre d’idées. Tout au plus peut-on, dans des réglementations de détail, procéder d’une façon un peu différente pour la propriété artistique et pour la propriété littéraire. La multiplication de la pensée par l’imprimerie n’est pas en effet de même nature que la copie, la gravure ou la photographie d’une œuvre d’art ; mais ce c[u’il y a de commun, c’est le droit réel de l’auteur sur l’olqet produit, livre, marbre, tableau ou dessin, la part cj^ui doit lui revenir dans le bénéfice de la vente.
a L’œuvre littéraire », disait Sainte-Beuve, au moment de la discussion de la loi de 1866, «. est une richesse^ et une valeur au sens de « l’économie politique. Or, il importe, quand « une richesse est créée dans la société, qu’elle « n’aille pas au hasard, qu’elle reste et re- « vienne à qui elle appartient. »
La convention de Berne, de 1886, a fait beaucoup au point de vue international.
Malheureusement cette union pour la protection des œuvres littéraires et artistiques a
consacré elle-même les faux principes qui ont fait succéder aux privilèges personnels de 1 ancien régime des lois spéciales sur la propriété littéraire, alors qu’il faut procéder pas assimilation, s’inspirer du droit commun et des principes universels de propriété et de liberté.
loi fondamentale du .g-.4 judlet 1793
est'à revoir et à compléter dans le sens des transformations économiques de la ncliess sociale.
{Avril i8çy)^
BUDDHISME
On nous disait bien que, depuis quelques années, le Buddhisme avait envahi Paris !... Je n’en voulais rien croire. Cependant, sous la haute protection du Sâr Péladan, le doux Cakya-Muni fait des siennes !... Le voilà, dans un fort beau livre de M. G. de Lafont, passé à l’état de divinité parisienne.
Nul ne pourra désormais en ignorer les rites et les mystères !
Tout intellectuel qui se respecte devra avoir dans un coin de sa chambre, ou dans un lieu retiré de ses appartements, une chapelle dédiée au culte de Buddha!...
Par de savants exercices, dont le sublime sentier m’est inconnu, il atteindra peu à peu
le degré parfait du Nirvana célébré par les poètes, préconisé par les bonzes, pratiqué par les eunuques enivrés de haschisch et d’opium. L’Orient est à nos portes!... C’est le Sâr Péladan qui les lui ouvre avec la clé d’or d’une préface où sont exposées et résumées toutes les théories sur les grandes religions dont le le livre, très substantiel et très documenté, de M. de Lafont, sur le Buddhhme, n’est qu’un des aspects. En quel style hiératique Péladan nous fait-il entrevoir toutes les merveilles contenues dans cette nouvelle révélation qui n’attendait que la fin du christianisme pour se produire, je ne saurais le dire, tant est grande ma vénération pour la jDompe orientale et pour les grands mots habillés de majuscules ! Après tout, notre époque était si mièvre, si petite et si bourgeoise; le Gaulois, notre aïeul, était devenu de sens si plat et si rassis ; le fier et aristocratique Franc si courbé sous la défaite; le Latin si machiavélique, si sémite et si rampant, que ce langage drapé d’or, de pourpre, de majesté tragique est peut-être une révolution.
Mais c’est le fond des choses qui nous occupe en ce moment, et ce livre mérite d’être étudié, compris, discuté, réfuté, si c’est nécessaire. Il présente en effet un des deux grands
aspects du problème de la vie et nous n’hésitons pas à opposer le christianisme au buddhisme. Le christianisme en effet préconise l’effort vital, qui est une souffrance, le buddhisme, au contraire, préconise jusqu’à l’extinction l’abandon de cet effort, qui est une jouissance. La vie est-elle plus forte que la mort, ou bien la mort est-elle plus forte que la vie ? Tout le problème est là ! Le christianisme le résout en affirmant le triomphe éternel de la vie dans une infinie résurrection; le buddhisme condamne la vie et cherche dans le Nirvâna, dans la perte totale de la personnalité, dans la mortelle confusion de l’étre avec les choses, un apaisement et un refuge contre son incessante poussée.
Mais cette poussée de la vie, nous la savons éternelle, nul n’a le droit de tomber et le buddhisme n’est que duperie de quelques instants.
Voilà pourquoi les peuples européens, tout pénétrés de christianisme, demeurent plus grands et plus forts que les peuples de l’Orient; pourquoi les martyrs proclamaient la vie dans la mort même, et opposaient, à l’abandon buddhique de leur être aux faux dieux et aux persécuteurs, l’irréfragable volonté ! Ces faux dieux étaient les dieux apai-
sants de la m3Thologie et de l’Orient-. Fleurs d’opium, que tous ces dieux !
C’est pourquoi l’invasion de l’Orient est dangereuse, même dans le domaine de l’érudition et de l’imagination. Il ne faut pas nous enlever le courage de souffrir!... Si Péladan nous présente toute l’énervante fantasmagorie orientale, c’est peut-être comme on présentait aux Spartiates un esclave ivre, pour les désabuser de l’ivresse, de ses courtes et fatales joies.
Toutefois la joie des intellectuels n’en restera pas moins la même à la lecture de ce beau livre. Ils y verront les Védas dans leur véritable cadre. Ils suivront l’évolution du Brahmanisme et du Krichnaïsme ; ils se reposeront doucement dans la vie du Buddha Cakya-Muni, dans la vie et la légende de Gautama, dans l’idée Messianique chez le Buddha. dans les doctrines du Buddhisme et les trois premières vérités du Salut, dans le sublime sentier à huit branches, dans l’étude sur les Vertus Buddhiques, la Discipline, la Communauté Buddhique, les Monastères d’hommes et de femmes, le Culte, les Ecoles philosophiques, le Panthéon Buddhique, l’Ecole Yogâcharya et la Théosophie moderne ; et après avoir parcouru ces divers chapitres, ils seront heu-
ART HT CRITigUE
reux de se dire: « Nous aimerons toujours la vie! »
Quant à la doctrine que ce livre se propose de poursuivre, elle peut se résumer ainsi : prouver que l’Inde avait une religion monothéiste plus élevée (|ue celle des Hébreux, et que de l’Inde nous vient la philosophie des Grecs ; définir le Buddhisme ijrimitif et démontrer que la tliéosophie moderne ne saurait s’y rattacher ; établir l’opinion des Grands Indianistes sur les livres sacrés des Védas, sur les lois de Manon, du Lalita-Vistara et des Sutras. Enfin l’ouvrage est appuyé sur de nombreux documents et sur des citations d’Eug. et Em. Burnouf, de H. de Kémusat, d’Oldenberg, d’un grand nombre d’orientalistes^ sur des traductions de Foucaux, de l.anglois, de Pauthier, etc.
Il sera peut-être un jour utile de revenir sur ces matières et sur les controverses qu’elles soulèvent. Contentons-nous pour le moment de féliciter le Sâr Péladan de son initiative. Ses préfaces comme ses livres nous réservent toujours des surprises.^ Nous sommes prêts à l’invasion de l’Orient, mais cela ne nous empêche pas de rendre hommage aux efforts qu’il faits pour concilier deux choses bien inconciliables.
Si haut que nous montions, l’humanité aura toujours deux versants, et à son grand Orient nous opposerons le grand Occident. Le dernier mot reste toujours d^’ailleurs à cette tolérance réciproque qui se trouve si bien exprimée dans un Edit du roi Açoka, 265 ans avant notre ère, placé comme épigraphe au livre sur le Buddhisme (i) :
« C’est nuire à sa propre croyance que de prétendre l’exalter, en décriant les croyants des autres sectes. »
{Juin i8gj)
(i) Le Buddhisme, par G. de Lafont,chez Chamuel, éditeur, Paris, i895‘