‹ Art & critiqueChapitre 29 sur 35 · LE CHEMINEAU · texte numérisé non relu

LE CHEMINEAU

Un livre d’une crânerie superbe mettait en déroute, il 3^ a plus de douze ans, toute la poésie parnassienne, lamartinienne, hugolâtre^, romantique, décadente et lapidaire, et, dans un argot provocateur, lançait ce défi à la Muse étonnée :

Venez à moi claqueiDatins,

Loqueteux, joueurs de musettes,

Clampins, loupeurs, voyous, catins,

Et marmousets et marmousettes,

Tas de traîne-cul- les-houssettes,

Race d’indépendants fougueux !

Je suis du pays dont vous êtes,

Le poète est le Roi des Gueux.

A la célèbre Chanson des Gueux succédaient bientôt Les Blasphèmes^ et Jean Richepin, tribun, poète et orateur à la fois, nor-

malien aux pures sonorités classiques, berça la misère humaine d’une chanson neuve et fit éclater dans sa fougue toutes les beautés d’un réalisme viril, servi par l’outrance des mots, dramatisé par l’idée, ému toujours par la stridence du rire et la pitié profonde des larmes, titanesque en ses audaces, impitoyaljle aux eunuques de l’art et de la poésie et soulevé, comme une trombe, par l’hyperbole du rhéteur.

Il était intéressant de constater que dans la douce France les chansons elles-mêmes finissent par du théâtre où vient se prélasser le bourgeois apaisé ; il était plus intéressant encore de savoir quel accueil était réservé à l’œuvre de* Richepin, après les années de symbolisme mystico-esthétique que nous venons de traverser.

L’œuvre n’a pas vieilli, car elle est humaine et sincère, mais le style a paru trop souvent surchargé de mots inutilement prétentieux dans leur affectation à la trivialité. C’est bien toujours le st}de de Richepin que nous retrouvons dans cette pièce Le Chemineau^ que rOdéon vient donner avec un réel succès et un renouveau qui lui assure pour long-temps la tenue de l’affiche ; mais le vers, c|uel qu’il soit et par cela même qu’il est la seule forme

de la poésie, doit toujours planer ; il semble que le temps ‘ait alourdi certains cailloux de la route où^ le chemineau doit toujours passer avec son pied allègre et sa chanson ailée.

Beaucoup aussi ne comprennent plus le blasphème, après avoir été élevés dans la mystique adoration. C’est une forme littéraire qui s’en va, comme celle si raffinée de l’ironie. L’idolâtrie du beau a atteint le sens critique, et ceux qui voudront renverser les faux dieux auront une besogne rendue singulièrement difficile dans quelques années par le féminisme de nos décadences.

La pièce est en elle-même l’apologie du vagabondage, mais c’est le vagabondage instinctif et primitif de l’homme, et on sait à quel point Richepin excelle à exprimer les sentiments de nature. C’est ici un gueux de la campagne qui est mis sur la scène, en un drame très simple et très vibrant, tout chaud de la nature rustique et des sentiments ingénus des personnages.

Les cinq actes se déroulent sans effort, et à part quelques scènes qui semblent plutôt appartenir a la comédie bouffonne, l’émotion poétique s’élève à mesure que, dans sa sauvage et fruste indépendance, le chemineau laisse entrevoir tous les sentiments de l’huma-

nité. Beaucoup auraient souhaité voir le sentiment paternel l’emporter sur le sentiment un peu égoïste de se rajeunir sans cesse en voyant du nouveau. Mais le chemineau ne peut échapper à sa destinée.

Après avoir assuré le l)onheur de son fils, il repart pour les grandes routes où il a laissé à chaque pas le meilleur de lui-même, comme si un lambeau de son cœur })endait à chaque buisson d’épine qu’il a traversé, comme si un rêve était resté fixé à chacune des étoiles qu’il a contemplées pendant ses longues nuits solitaires, passées au milieu des prairies ou au coin d’un bois. Ce dénouement, qui est celui ‘d’un poète et non d’un dramaturge, a un peu surpris. Cependant une S3unpathie profonde et étrange suit cet homme qui s’en va :

Sans parents, sans amis, sans rien, sans qu'il redoute De mourir comme il a vécu, sur la grand’route.

C’est du réalisme romantique, a dit quelqu’un en sortant de cette soirée. C’est plus que cela, c’est du s}^mbole. Tant il est vrai que nous vo3mns toujours les choses à la couleur de nos pensées.

{Mars iSçy.)

NOTES SUR A. BRUCKNER

Dans le mouvement qui a placé les œuvres étrangères au premier rang* de nos préoccupations littéraires et artistiques, on semble avoir oublié les historiens et les critiques. L’étranger a cependant ses historiens et ses critiques!... Mais les œuvres de vérité se communiquent moins rapidement que les œuvres d’imagination. Le livre à consulter demeure au fond des bibliothèques ; le roman court avec la vapeur, s’effeuille au hasard, fait le tour du monde entier en quelques semaines, et bientôt se transforme en drames que des acteurs cosmopolites interprètent de Pékin à Paris, pour la ■plus grande joie des foules. Il n’en va pas de même des œuvres de pensée, d’érudition, de document, de critique littéraire et historique.

Les faits sont plus impérieux et parlent plus haut que toutes nos brillantes fictions dans le domaine du possible et que la douce anarchie de nos systèmes philosophiques sur Dieu, l’homme et la matière. L’amour du rêve est vaincu ; la seule vérité compte dans l’œuvre des siècles, et il en est heureusement ainsi !... Chaque époque jette son éclat au monde, seule la lumière des actes demeure et se confond avec la lumière éternelle.

C’est ce qu’a très bien compris M. Charles de Larivière en nous rappelant aujourd’hui le nom d’un grand historien russe, Alexandre Brückner. Déjà M. de Larivière avait donné, dans ses études sur la Russie, une place aux travaux de M. Michel Kanner, l’éminent professeur qui a le premier popularisé en France l’étude méthodique et rationnelle de la langue russe et dont le gouvernement a récompensé les efforts persévérants en créant pour lui une chaire de langue russe aux lycées Louis-le- Grand et Charlemagne.

Entre temps, M. Michel Kanner a publié un Guide militaire ou Dictionnaire francorusse du plus haut intérêt et d’une incontestable utilité. Ce premier effort nous ouvre une voie qu’il faut suivre, car c’est peu connaître un peuple que d’en délimiter les confins géo-

graphiques sans en pénétrer Thistoire et ki langue. C’est dans ce double domaine que la critique devra d’abord s’exercer si elle veut pouvoir comprendre un jour la littérature et les arts de ce peuple à son aurore, devenu soudain pour nous d’une si ra\’on liante espérance. Les âmes se devinent mais ne se confondent pas: rien n’est si loin d’un homme qu’un autre homme si une civilisation commune ne vient les réunir. Les arts et les lettres sont le flux et le reflux d’une même pensée qui se renouvelle chaque jour, on pourrait dire à chaque heure ; mais, sous cette respiration diurne et nocturne, où l’océan, à l’instar de nos rêves, semble se soulever éternellement dans un élan d’amour incompris, il y a le roc solide et qui demeure ; sous l’imagination, mère des lettres et des arts, il 3" a les faits qui créent Lhistoire, il y a le verbe qui crée l’humanité et diversifie les peuples. L’acte pur appelle l’histoire, comme le radical appelle la terminaison. L’historien et le philologue sont au point de départ de toute civilisation.

M. Charles de Larivière connaît bien cette histoire, si courte encore, et pourtant déjà si dramatique et si grandiose par certains côtés, de la Russie, lui qui a écrit une histoire de Catherine II, sans compter diverses brochures

sur l’alliance franco-russe et un volume qu’il prépare sur Catherine II intime. Aussi a-t-il apprécié la valeur des sources originales qu’on retrouve dans le grand historien russe Alexandre Brückner et pourra-t-il nous donner une physionomie complète de Catherine le Grand, d’après sa correspondance, en puisant dans les documents si touffus dont aimait à s’entourer celui qui a le mieux suivi la genèse du slavisme. Seul le philologue distingué et le critique impartial qu’était Alexandre Brückner pouvait guider l’historien français dans le dédale des origines et dans le développement soudain de la plus grande unité gouvernementale que le monde ait vue depuis l’empire romain. Les Césars du Nord ont eu leurs romanciers; ils n’ont peut-être pas encore eu leurs historiens : ils n’orît certes pas encore les maîtres de la langue qui détrôneront la langue latine. Le romantique est né chez eux avant le classique. C’est peut-être pour avoir dit cela qu’Alexandre Brückner a été expulsé.. Il n’écrivait pas l’histoire en romancier^ comme Lamartine. Le sens critique est le don des peuples parvenus à Lapogée de la culture intellectuelle. Il paya son indépendance au prix d’une sorte d’exil, si toutefois un esprit peut être séparé de ceux avec qui il vit en com-

munion, et mourut àléna, où il s’était retiré.

C’est en 1888 qu’il publia un de ses principaux ouvrages : V Européanisation de la Russie, qui n’était pas fait pour plaire aux Slaves de Moscou. Il arrachait à ses compatriotes de chères illusions en leur montrant, sous le manteau de la civilisation européenne dont ils se couvraient, ce que Napoléon eût appelé le Tartare. Son esprit positif, doué au plus haut point de l’amour de la vérité en même temps que du respect dû aux actes précis et aux faits prouvés, se refusa à écrire l’histoire de son pa}rs comme on écrit un roman. Il eût le double courage du critique et de l’historien, et c’est pourquoi nous l’honorons.

M. Charles de Larivière publia, quelques jours après la mort de Brückner, un article dans le Journal des Débats, du 21 novembre 1896, où il fit l’éloge de ce patriote éclairé. C’est bien en effet l’amour de son pa}"s qui lui faisait envisager comme un danger l’action dissolvante de la civilisation européenne. « Soyez vous-mêmes, semblait-t-il dire aux Russes : les peuples, comme les hommes, doivent savoir rester eux-mêmes. La g-reffe de la civilisation étrangère n’est possible que quand un peuple a déjà affirmé son génie propre

et en a 1 iré par lui-même tout le développement qu’il comportait. Le génie .russe est encore obscur dans sa verte jeunesse. Attendez et craignez de le corrompre. » C’est ce génie de la Russie qu’Alexandre Brückner s’est efforcé plus que tout autre de démêler dans sa langue et dans son histoire. Cet homme sincère et ce grand penseur doit être écouté au-dessus des bruits de la foule. C’est un maître, et nul ne pourra écrire l’histoire de la Russie sans s’appu}"er sur ses documents précieux, souvent même sur son autorité. C’est un précurseur qui a tracé une voie peu explorée avant lui. Quelle que soit la route que les historiens futurs veuillent prendre, ils y trouveront les jalons qu’il a posés; la lecture de ses ouvrages sera, dans l’ordre littéraire comme dans l’ordre historique, un acheminement nécessaire à une connaissance plus parfaite de la Russie de demain, car nul n’aura plus contribué à nous dévoiler le fond réel et toujours vivant des choses dans celle d’hier et dans celle d’aujourd’hui. La multitude de ses travaux, la variété de ses ouvrages accusent d’ailleurs le souci d’enserrer la vérité sous tous ses aspects, et bien peu de choses importantes, ou simplement utiles à retenir, auront échappé à son érudition.

Après l’article consacré à son souvenir dans

Journal des Débats, M. Charles de Larivière, avant de continuer ses publications sur Catherine II, a voulu rendre un hommage plus complet à celui qu’il considérait à juste titre comme un maître. Il publie aujourd'hui sur sa vie et sur son œuvre une brochure (i) que liront tous ceux qui suivent avec attention le mouvement civilisateur qui entraîne la Russie vers des destinés nouvelles, et dont l alliance franco-russe marque une étape importante, sans circonscrire encore son évolution. Elle est suivie d’une indication bibliog'raphique de toutes les œuvres d'Alexandre Brückner, divisées par époques. Cette longue nomenclature est le plus bel éloge qui se puisse faire de l’homme dont la vie entière s’est écoulée dans l’étude de la Russie et qui, né à Saint-Pétersbourg, le 5 août 1834, mourait en exil, à léna, en 1896.

L’Allemagne, patrie des savants, avait accueilli ce penseur qui lui devait quelques frais souvenirs de jeunesse et qui écrivait parfois dans sa langue ; l’historien français a voulu tendre la main à l’historien russe et associer.

(i) Alexandre Brückner, sa vie, son œuvre, par Charles de Larivière. H. Le Soudier, libraire-éditeur. Paris, 1897.

par-dessus les frontières, leurs efforts communs vers la vérité. Cet hommage tout spontané n’en a que plus de prix, car il atteste que <lans le monde de la pensée on sait rendre à chacun ce qui lui est dû et que rien ne saurait troubler l’effort commun et désintéressé vers la vérité. La politique veut des champions, l’histoire veut des serviteurs.

Nous laissons à M. de Larivière le soin d’intéresser par sa brochure à l’histoire de la Russie. Son talent est le meilleur garant que l’initiative qu’il a prise sera féconde en résultats, et qu’après l’époque de Catherine II il nous fera connaître une Russie moderne, puisée aux documents originaux et méditée dans l’intimité des maîtres que sa plume nous a déjà révélés. Ce que nous avons voulu relever^ c’est un caractère d’homme et d’historien dans la personne d’Alexandre Brückner ; ce que nous avons voulu démontrer, c’est que la littérature et l’art étrangers ne sont pas seuls dignes de notre attention, et qu’à côté des -œuvres de philosophie, de goût ou de mode il y a les œuvres sérieuses de la critique et de l’histoire ; qu’après Schopenhauer, Ibsen, Sudermann, Hauptmann, Strindberg, Nieîzche, et tant d’autres, il y a Brückner.

Juin i8gy.

Page 1