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L’ESTHÉTIQUE DE DIDEROT

Dans ses études critiques sur l’histoire de la littérature française, M. Ferdinand Brunetière reproche à Diderot d’avoir parlé des arts en littérateur. Les Salons de Diderot sont en effet la première manifestation de la critique d’art dans la littérature moderne, mais pouvait-il en parler autrement? Ce serait prendre parti dans la querelle qui vient de surgir entre les artistes de profession et les amateurs que de dire que Diderot, n’étant point un professionnel de l’art, ne pouvait en parler que dans le langage et au point de vue littéraire et philosophique, qui était le domaine du célèbre encyclopédiste. Ce serait affirmer qu’il n’a pu se promener qu’en ama-

teur au milieu de ces salons, qui étaient déjà une fête des }^eux et de l’esprit pour le Paris du dix-huitième siècle, et qu’étranger aux m3^stères de l’atelier, aux procédés techniques d.es Greuze, des Van* Loo, des la Tour, des Chardin, le penseur surpris en flagrant délit d’ignorance n’a pu que se faire Técho de la société frivole au milieu de laquelle il vivait. Cet écho fidèle serait- il la moitié de la critique et l’autre moitié serait-elle un savant arrangement de mots pour donner au lecteur l’illusion de la peinture elle-même ?... Dans ce cas nous retournerions à iM. Brunetière l’argument et nous lui dirions que Diderot a fait de la littérature en artiste. En réalité, le critique d’art est un intermédiaire entre les artistes et le public ; aux premiers il prend le dessin et le coloris, au second il prend l’émotion et la pensée ; les premiers lui donnent la nature, le second lui donne la vie, et de cet accord entre le froid visionisme du cerveau des artistes et le d3mamisme des passions des foules résulte une littérature spéciale qui est la critique d’art. Suivant que le critique est plus versé dans les secrets professionnels des artistes ou plus accessible aux émotions des foules, il traduira davantage en son st3de la plastique, la forme, la couleur de l’oeuvre

.d’art qu’il a eue devant les yeux, ou le verbe arraché comme un cri spontané à l’âme confuse du public dont il connaît tous les secrets mouvements. C’est cette courbe gracieuse entre les artistes et le public qui sera ellemême le charme et le secret de son art de critique ; sa phrase en subira toutes les variations^ il participera tour à tour à la nature' passive des contemplatifs qui ont fixé leur vision sur la toile ou sur le marbre et à la nature active de ceux qui, en un instant, dégagent la vie universelle contenue dans cette image concrète ; il passera, par un insensible tour d’esprit, de l’analyse à la synthèse ; enfin si la pensée forte d’un philosophe domine ces éléments contradictoires, maintient l’équilibre entre ces mouvements opposés, s’inspire des idées générales, il sera bien près de formuler les règles de l’esthétique pure ou tout au moins celles de la morale courante dans les arts. Tel fut peut-être Diderot.

Ce père de la critique d’art moderne a fourni à V Encyclopédie cinquante-sept articles où il traite des questions relatives aux beaux-arts, quatre dont l’objet est l’architecture, sans compter les articles sur l’antiquité, qu’il connaissait mieux que qui que ce soit. Un livre récent de M. A. Collignon vient de nous faire

connaître sous des aperçus nouveaux Diderot^ sa vie, ses œuvres, sa correspondance (i). Quelques pages sont consacrées à ses idées sur Tart et à ses Salons. Bien que cette étude ne nous apporte qu’un court résumé des éléments d’esthétique qui peuvent se rencontrer dans l’ensemble de l’œuvre de Diderot,, nous croyons utile de ne pas négliger cet aspect particulier de sa pensée et d’en fixer quelques traits. Le philosophe professionnel, si nous osons parler ainsi, n’aura rien à perdre de la comparaison avec le critique d’art amateur.

Sainte-Beuve nous assure que Diderot, au milieu des peintres et des sculpteurs, était considéré comme un des leurs. De plus il était le penseur, l’homme aux idées générales, le philosophe de cette poésie qui s’exprime sur la toile ou sur le marbre. Son autorité était grande sur eux, et tout commerce avec son esprit si chaleureux, si expansif, si éloquent,, était moins une leçon qu’une fête. Il donna des conseils à Balconnet, qui était chargé par Catherine d’élever un monument à la mémoire de Pierre le Grand, et ces conseils sont em-

(i) Diderot, sa vie, ses œuvres, sa correspondance ^ par A. Collignon, chez Félix Alcan, éditeur, Paris. -

preints des plus nobles idées sur l’art, sur l’élévation morale et sur le désintéressement qui doit diriger les artistes. Il veut que l’artiste travaille pour la postérité. Sa correspondance avec Falconnet est pleine de cette pensée que le sentiment de l’immortalité et le respect de la postérité sont deux jouissances aussi réelles que les autres jouissances de la vie. L’homme qui travaille, dit-il, doit toujours supposer le monde et son ouvrage éternels. Alors, ajoute-t-il encore, <( on verserait des sacs d’or à ses pieds qu’on ne le toucherait pas, parce que l’or n’est pas sa véritable récompense. »

De fait, il s’entendait mieux que d’Alembert à faire battre un cœur, à l’agrandir, à l’élever, à lui inspirer un goût solide de la vertu et de la vérité. En 1764, Grimm lui offrit de se charger, dans la Correspondance Littéraire, du compte rendu des Salons. C’est ainsi quenaquit l’usage des Salons^ et sa facilité surprenante d’improvisation lui fit apporter dans les beaux-arts, en même temps qu’une critique intelligente, une note vive et émue. Il fit entrer dans la langue les couleurs de la palette et de l’arc-en-ciel. Diderot critique d^art est bien supérieur comme style à Buflfon et à Jean-Jacques Rousseau. Il a initié les

Français aux beaux-arts et leur a fait ainaer la peinture par les idées. « Je n’avais jamais vu, dit Mme Necker, dans les tableaux que des couleurs plates et inanimées. L’imagination de Diderot leur a donné pour moi du relief et de la vie ; c’est presque un nouveau sens que je dois à son génie. »

Si nous passons de la forme de sa pensée à la pensée elle-même, nous vo}"ons que Diderot veut que la peinture raconte. Il affirme en outre que si le dessin donne la forme aux êtres, c’est la couleur qui leur donne la vie. De là sa passion pour Greuze. Il veut aussi que tous les détails conspirent en vue d’un d’ensemble ; ordonner une composition est le but même de l’art. Cette composition doit rendre la vertu aimable^ le vice odieux, le ridicule saillant. Il est l’ennemi du réalisme et de l’imitation servile de la nature.

(( Il faut, disait-il, que l’artiste- ait dans l’imagination quelque chose d’ultérieur à la nature. » Toutes ces règles, en attendant les mots techniques que trouvera Gautier, il les explique (( littérairement, c’est-à-dire clairement », dit M. Louis Ducros, en faisant comprendre aux artistes les mérites de leurs tableaux. On n’a pas oublié, à propos de la Jeune fille qui pleure un oiseau mort, avec

quel art il sait nous faire regarder un taljleau et combien son jugement sûr, son sentiment exquis de la forme et de la couleur, a développé à Paris le sentiment et le goût des beaux-arts. Il aimait aussi les esquisses, (;ui répondent mieux que les tableaux à la secréte inspiration d’une nature primesautière. C'était pour lui l’âme du peintre se répandant librebrement sur la toile. La pensée se caractérise d’un trait. (( Or, ajoutait- il, plus l’expression des arts est vague, plus l’imagination est à l’aise. » Ses Salons ne sont-ils pas euxmêmes de l’esquisse, de l’ébauche enflammée, de l’improvisation ardente, fruit d’un esprit de premier jet.

Sa philosophie reconnaît deux sources de l’art : la nature et la vie. Il méprise le modèle d’atelier dont les positions académiques sont artificielles et contraintes. « Mes amis, conclut Diderot, laissez-moi cette boutique de manières ! Allez-vous-en aux chartreux et vous y verrez la véritable attitude de la piété et de la composition ! Allez-vous-en à la guinguette «t vous y verrez l’action vraie de l’homme en colère ! Cherchez des scènes publiques ; so}œz observateur dans les rues^ dans les jardins, dans les marchés, dans les maisons, et vous y prendrez des idées justes du vrai mouvement

dans les actions de la vie. » Il distingue encore le déshabillé du nu et démontre la supériorité de ce dernier dans la Vénus de Médicis. En sculpture il ne souffre ni le bouffon, ni le burlesque, ni le plaisant, rarement même le comique. Le marbre, dit-il, ne rit pas. Le crayon est plus libertin que le pinceau et le pinceau est plus libertin que le ciseau. La sculpture, dit-il encore, suppose un enthousiasme plus opiniâtre et plus profond. Enfin elle ne saurait être mise au service d’une idée commune ou concourir à la reproduction d’une chose ridicule ou maniérée.

Qu’il s’agisse de dessin, de peinture ou de sculpture, Diderot veut avant tout la « subordination des parties » à l’idée générale, à l’unité de l’œuvre, à l’harmonie qui résulte de l’unité dans la variété. Il reprochait à Boucher de n’avoir pas suffisamment étudié la nature. Comme penseur il veut la clarté, comme juge moral il veut l’honnêteté. C’est un homme qu’il admire et non pas un auteur. Par là il rentre dans la philosophie qui est son domaine. Sa raison a de la verve. Il est original et passionné^ inventif et piquant, souvent neuf dans ses appréciations, naturel par goût,, amoureux de la beauté antique dans un siècle qui la négligeait, jamais dénigrant, froid et

minutieux comme La Harpe. Historiquement, il est notre premier grand critique d’art, auquel n’a encore manqué que le suffrage de M. Brunetière.

Il s’en consolera devant la postérité, et bien qu’il n’ait pas fixé les hauts principes de l’esthétique, on lui tiendra compte de son tact et de son goût, du désintéressement qu’il a conseillé aux artistes, auxquels il faut, dit-il, la verve, le feu sacré, le tison de Prométhée, le démon de l’inspiration, sans autre récompense que l’ivresse et l’enthousiasme d’avoir travaillé pour soi et de s’être satisfait soi-même, de l’intention morale quhl veut voir prédominer dans toutes les œuvres d’art. Enfin, pour le laver du reproche d’avoir fait de la critique d.’art en littérateur, on se souviendra qu’après tout, dessin, peinture, sculpture sont des arts plastiques, et que plus un art est plastique, plus il faut être littérateur pour en bien parler.

{Juillet i8^ÿ).

L’esprit critique est la tendance générale des esprits à enfermer toute production nouvelle dans un cercle de choses déjà connues. L’esprit créateur est l’effort fait pour sortir de ce cercle. Ces deux esprits, dont l’un est un mouvement de rayonnement concentrique, l’autre de rayonnement excentrique, constituent à eux seuls, par l’entre-croisement de leurs rayons, la littérature. C’est donc à tort qu’on oppose l’esprit critique à l’esprit créateur. Ils se confondent le plus souvent dans une même œuvre.

Cependant, à certaines époques de lassitude^ l’esprit humain cherche à resserrer le cercle, comme pour mieuxq^rendre possession de ses richesses et mettre un terme aux gaspillages intellectuels et moraux d’une période qui a précédé. Nous sommes arrivés à cette période,.

il n’en faut pas douter. De tous côtés nous voyons la critique prédominer dans notre littérature. La réflexion l’emportesur la spontanéité.

Les anciens prétendaient ([ue deux augures ne pouvaient se regarder sans rire. C’est la conséquence fatale de toute réflexion. Aussi l’ironie est-elle la forme littéraire la plus adoptée dans toutes les périodes où j)rédomine la critique. Notre fin de siècle appelle peut-être un grand ironiste !... De Voltaire à Veuillot^ il n’y a c[ue la distance qui sépare deux places opposées à l’arène d’un même cirque, où luttent aveuglément belluaires et gladiateurs de tous les temps, ces spontanés, ces créateurs d’actes, ces propagandistes par le fait. Leur similitude même fait leur opposition.

Quelle image d’ailleurs plus parfaite de l’esprit critique que cet effort de réflexion collective, aussi simple que barbare? Tout un peuple rangé sur des gradins circulaires, depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’énorme Colisée, où la croix fut plantée comme un éternel instrument de contradiction entre les hommes !

Tel est encore aujourd’hui, dans l’ordre intellectuel, l’envoûtement de toutes les sciences, de toutes les lettres et de tous les arts par l’esprit critique.

Sans faire la psychologie du critique, on peut dire qu’il lui faut trois qualités essentielles : l’érudition, l’ironie, le sens de l’actualité.

■ Pour pouvoir faire entrer toute production dans un cercle de choses déjà connues, il faut en quelque sorte posséder une érudition universelle, une science souple, larg-e, presque infinie, jointe à cette intuition particulière qui permettait à Cuvier, à la simple inspection d’un ossement, de reconstituer un monstre antédiluvien et de le cataloguer. L’érudition seule permet d’éliminer de toute critique sérieuse ce pédantisme de la légèreté, si fort à la mode aujourd’hui.

Il ne suffira plus de plaisanter sur l’introduction duparapluie de Louis-Philippe àl’Académie française pour éloigner le candidat qui avait d’autres titres que celui d’avoir vécu sous ce régime. C’est sur les inébranlables assises du passé, non sur l’humeur courante ou la fantaisie, que le critique doit baser ses jugements. L’histoire en particulier est son élément, l’archaïsme est son langage familier plus que le néologisme, son imagination, sans cesse en quête de juger et de comparer, erre plus souvent parmi les trésors du passé que parmi les aurores incertaines de l’avenir ou

les vénales compromissions du présent. C’est l’érudition qui doit être avant toute chose la tour d’ivoire du critique. C’est là qu'est sa fierté, son indépendance et sa sécurité. Les batailleurs de la chronique, les moralistes au jour le jour, doivent se replier dans cette inviolable citadelle dès (|u’il s’agit d’affirmer quelque chose avec courage et vérité.

La douce et glissante ironie doit être l’arme du critique bien plus que l’attaque directe. Elle ne court point sur les moulins à vent, elle ne fend pas le flot de la sottise, elle ne heurte pas les murailles du snobisme; mais elle laisse vents, Ifots et gens gdisser et dévier doucement sur ses contours. Ses rondeurs la préservent de tout contact vil. Elle échappe à la main du rustre et à l’épée du spadassin. La brute irritée jusqu’au sang, et qui prend tout au positif, ne sait comment mordre sur l’image négative qu’elle* lui rend. Tout est inversé dans ce tour d’esprit essentiellement français, depuis les gauloiseries de Rabelais, dont le grossissement désarme, jusqu’à la politesse exquise, mais cinglante de causticité, de Paul-Louis Courier.

Dans cette mappemonde changeante, on ne sait jamais sur quel hémisphère se trouve le positif et sur quel hémisphère le figuré. La

plume du critique la tourne à sa guise, la conduit à travers les hommes et les choses, réalisant les oppositions les plus comiques et les similitudes les plus inattendues. L’ironie est puissante, même pour ceux qui ne la comprennent pas. Ils sentent qu’elle a des ailes et que son ombre ne laisse pas de trace. La meilleure ironie est celle qui ne juge pas, mais qui oblige les hommes à se juger eux-mêmes.

La troisième qualité du critique est le sens de Tactualité. Une grande expérience sans doute et l’habitude de suivre le courant des esprits contribuent à le développer. On saisit l’attirance de chaque jour à travers les év^énements plus ou moins compliqués de la vie sociale. Mais il faut avant tout que le critique sache mourir à lui-même pour renaître à la vie de tous, pour revivre dans les désirs, les joies, les inquiétudes, les fièvres, les passions, les exaltations, les souffrances, les apaisements et les retours soudains de tempête d’une foule anonyme.

Il ne doit plus être un homme mais une sensitive. Il doit abdiquer toute personnalité^ voir hors de lui et saisir tous les souffles, comme s’il devait fatalement leur obéir. II doit avoir, si l’expression n’est pas trop énergique, émigré en quelque sorte à travers les

âmes. Le monde doit lui apparaître comme une masse toujours prête à se précipiter du côté où l’éc^uilibre est rompu ; les cœurs comme séparés dans une infinie solitude et cherchant sans cesse un point commun pour s’y rallier, un médiateur dont l’acte centralise tant d’efforts. Alors, médiateur jiar la pensée, point mort entre les deux lléauxde la balance, il découvrira avec une merveilleuse précision où est l’actualité, c’est-à-dire la vie du jour. Du même coup un rapfiort apparaîtra entre ce point où est parvenue l’humanité et la série de tous les points par où elle a déjà passé. Les deux extrémités de cette ligne déterminent pour ainsi dire le diamètre du cercle dans lequel se trouvent enfermées nos connaissances actuelles. L’esprit critique pourra se mouvoir entre ces deux extrémités, et c’est bien en effet de l’érudition à l’actualité que doit aller sans cesse la pensée d’un critique dont l’attention est toujours en éveil et le jugement prêt à s’exercer. Ce goût du jugement est certainement la forme la plus caractéristique de l’esprit critique ; l’ironie en est le souffle et la vie; mais une pointe d'actualité ne nuit pas quand elle est relevée avec du tact, de la grâce et de la délicatesse. C’est la petite banderolle qui flotte autour de l’aiguil-

Ion, c’est la flamme que la brise agite au bout d’un mât, c’est le drapeau qui dit la vie dans la vieille citadelle que les siècles ont construite !.. L'actualité, du reste, ouvre les portes et fait pénétrer par surprise. Que de critiques attendent l’heure propice et savent que toute victoire dépend de l’actualité !...

Ces courtes réflexions sont moins une réponse qu'un corollaire aux nombreux articles de la presse et des revues périodiques qui saluent le réveil de l’esprit critique.

Lui seul, en effet, peut resserrer dans de justes limites le génie français, réagir contre le relâchement de toutes nos forces intellectuelles et combattre efflcacement le cosmopolitisme littéraire qui nous envahit.

La fissure a été commencée par Jean -Jacques Rousseau^ cet esprit si peu ironique, et par conséquent si peu français, elle a été élargie par les romantiques. pour n'être plus aujourd’hui qu’une plaie béante avec les ibséniens .

Dehors les étrangers, place au génie clair et concentré de la langue française!... C’est la faute à Voltaire, après avoir été la faute à Rousseau !...

{Août i8p^.)

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