LE DILETTANTISME MODERNE
Beaucoup pensent que la musique est la forme définitive à laquelle tend tout langage intérieur. Notre époque serait donc caractérisée par un amour passionné du langage intérieur, car dilettante veut dire amateur passionné de la musique. Cette vie intérieure est au moins des plus complexes, que sa tendance soit profane ou sacrée, comme la musique, qu’elle se fixe sur une portée de plainchant ou sur une portée de musique ordinaire,, sa notation en est des plus difficiles par l’infinie variété qu’elle présente. Aussi pour soulager nos esprits, résumer et simplifier les voix de ce concert universel, ceux qui ont entrepris la redoutable tâche de maîtriser cette vie débordante ont-ils pris l’habitude de créer
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des types imaginaires dont la voix contient tous les cris confus de l’humanité à certaine*s heures et résume les aspirations de toute une génération. De ce nombre est Skirrll, le tvpe du dilettante moderne.
Skirrll est un musicien de la vie intérieure. 11 veut vibrer à tout, tout sentir, tout comprendre. Il résume toute sa doctrine en un seul mot: « Vivre intense ». Car il a une doctrine.
Mais laissons -le parler lui-même. « One faire, dit-il, cpie faire des primitives et quand même persistantes énergies, des latentes énergies qui pleurent en vous? A quoi occuper la vie ? A vivre... Développe, agrandis, agra ndis encore la puissance de ton Penser et la puissance de ton Sentir. L’effort qu’il y faudra rassasiera tes énergies, ces vides et ces affamées. Prends garde de frôler l’idée sans la voir, de laisser échapper le sentiment qui s’offre. Etudie tes joies, approfondis tes joies, caresse tes joies, — longuement, voluptueusement. Sonde tes douleurs, fouille tes douleurs, agace tes douleurs, — longuement, voluptueusement. Joie, Douleur: la Vie. »
Ces paroles rappellent un peu celles de Paul Bourget, dans Cosmopolis : « Il rê-
vait d’éprouver de l’existence humaine le plus
grand nombre des impressions qu’elle peut donner et de les penser après les avoir vécues. » Mais il semble que la transposition musicale est plus nette dans Skirrll (pie dans les héros de Paul Bourget. Penser n’est point chanter, et c’est à proprement parler ('e chant incessant sur toute la gamme des joies et des douleurs que paraît rechercher Skirrll dans sa vie intérieure. TantcM la solitude, tantcM le cosmopolitisme lui serv^ent à maintenir ou à développer cette vie intense que la musique seule peut traduire. Ce n'est que par une extension et presque un abus du mot qu’on veut faire du dilettante un penseur. Tant de complexités ne peuvent s'unir et s'équilibrer que dans une harmonie musicale presque inconsciente.
Ainsi donc le dilettantisme n’est pas un système philosophique, comme pourrait l’être l’éclectisme ; il n’est pas davantage une doctrine morale, ni même une simple façon de vivre particulière : il est l’art fort difficile et fort complexe de cultiver en toute circonstance cette musique intérieure faite de la sensation de vivre. Par là il se confond, au moins dans ses origines, avec l’art de la musique, art qui comporte à la fois le plus de sensibilité et le plus d’intellectualité.
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r.es peuples ont toujours chanté, depuis le pâtre de la Mésopotamie jusqu’à Tarai je du Sahara, depuis le breton perdu au milieu de ses. landes sauvages jusqu’à l’ouvrier des grandes villes qui fredonne en se rendant à Tatelier le matin quelque air entendu la veille. Chanter à voix basse, non seulement cela fait aimer la vie, mais c’est la vie même. Chateauljriand, dans son Génie du Christianisme^ n’a pas manqué de remarquer le rôle important joué par le chant dans toutes les pompes et dans toutes les cérémonies. Pendant la Révolution, La Carmagnole répondait aux cantiques des condamnés. La voix intérieure des individus ne se tait jamais, même dans les moments cle silence apparent, et dans les moments solennels cette voix des individus devient le verbe intérieur de la foule. OuMn Rouget de TJsle agite sa baguette, et tout un peuple entonne l’hymne commencé. Les poètes sont les chantres de ce verbe intérieur. Le vers est une musique, et la prose elle-même, qui lui semble inférieure, est un rythme amorti.
Mais si la musique fruste des premiers âges est devenue, avec notre civilisation, superbe de nuances^ de raffinement et précise comme une science, le dilettantisme, qui ne
vise pas à la musique pour les foules mais à la musique intérieure, est devenu compliqué comme les conditions de la vie et appelle ses analystes et ses maîtres. L’àme est isolée plus que jamais au milieu du tourbillon et du heurt de chaque instant. Il faut quelqu’un qui lui parle et lui parle son langage, le langage de ses complexités un peu maladives et exacerbées. Il y a en elle comme un paroxysme d’individualité. Skirrll est le tvpe moderne que nous ont révélé les Pages pour V Isolée. Ce t}"pe est-il définitif.^ Peut-être que non, tant la face des choses change rapidement pour le dilettantisme. Du moins il est durable, car son dilettantisme ne s’attache pas aux modalités du moment mais cherche à atteindre le fond même de toutes les raisons d’aimer la vie. Il se dresse fièrement campé dans son esthétique orgueil de jouir de tout sans nuire à personne. Il est bien, par cette prétention du moins, le dilettantisme moderne.
Mais laissons conclure le père de Skirrll. l’heureux auteur des Pages pour l'isolée^ M. Jacques Dusonchet, qui a si finement dédjit tous les traits encore épars de ce caractère : (( Toute sagesse ne doit-elle pas, pour être belle, conclure sur un sourire ? Puisque tu ne peux avoir où te reposer, cultive, 6
risolée, les souriantes résignations qui gardent aux lignes leur noble harmonie, égare tes pas dans Cosmopolis et sème ton âme à tous les vents. »
Qui donc pourra ressaisir cette âme, sinon l’aile de la musique ? Perdue dans la sensibilité universelle et dans l’intellectualité universelle, elle se retrouvera elle-même dans le chaste concert des voix intérieures !...
{Décembre i8<)y.)