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UN DIPLOMATE

Si la diplomatie est un art, les conditions de cet art doivent varier suivant le régdme gouvermental sous lequel il s’exerce. S’il faut aux monarchies l’honneur, il faut, plus que jamais, aux républiques la vertu, et ce sera la grande gloire du baron Robert de Billing que d’avoir mérité cet éloge de Drumont :

« Si vous voulez qu^’au moment de votre mort tous les gens de droiture et de cœur lèvent leur chapeau et disent de vous : « C’était un honnête homme ! » faites comme Billing »

Les secrets d’état, en cessant d’être le secret des familles qu’une longue tradition attachait à la carrière diplomatique, sont tombés dans le domaine public ; la science des

cours, la connaissance des traités, les intri g'ues personnelles, la grâce ou la faveur attachées à un nom, les relations internationales entretenues par une aristocratie spéciale, ont dû céder le pas au flot toujours montant du suffrage universel dans les états parlementaires, et il n’est resté qu’une force invincible devant cette lumière portée chaque jour davantage jusque dans les derniers replis de la conscience publique : la franchise et Thonnêté. Ce sont les peuples qui font et défont leurs lois, déclarent la guerre, créent leurs alliances. Si cette conscience est un peu tumultueuse et aveugle, c’est aux diplomates de cette nouvelle démocratie à en saisir toutes les pulsations, à en fixer toutes les volontés, à ne pas oublier qu’un jugement suprême les attend et qu’en toute chose la franchise aura encore été la meilleure diplomatie.

Il est bien tôt pour écrire les mémoires de la troisième république. Vingt-cinq ans cependant se sont déjà écoulés. Les biographies des disparus, les mémoires personnels de ceux qui ont joué un rôle dans cette période commencent à naître autour de nous, à côté des mémoires glorieux de la première période impériale, des fastes si attachants de la conquête de l’Algérie et des récits poignants de la der-

nière guerre. Cette période de paix et de recueillement d’un quart de siècle, pour être d’un intérêt moins vivant, n’en est pas moins digne d’attention ]3ar les diverses actions diplomatiques qui s’y sont déroulées. La trame en est difficile à suivre, car elle est fort complexe et les petites actions s’y multiplient. Aussi devons- nous savoir gré à ceux dont les souvenirs précis et personnels viennenty jeter quelque jour, surtout si ces souvenirs sont ceux d’un diplomate de carrière, qui a été mêlé depuis sa première jeunesse à tous les événements petits et grands de la vie publique. Sans empiéter sur l’histoire, il faut attacher une sérieuse importance à tous ces documents qui, après le fouillis beaucoup trop touffu des journaux quotidiens, nous permettront d’en établir les premiers éléments, d’en contrôler les sources, d’en éclairer et d’en résumer certaines parties et de fixer au moins sur pilotis ce qui devra reposer un jour sur les arches solides d’un pont, dans la route sans fin que s’ouvre à chaque étape l’humanité.

Ces mémoires, malheureusement interrompus, du baron Robert de Billing ont été recueillis et complétés au moyen de notes et de lettres par M""® la baronne de Billing, et le livre est précédé d’une double préface de Sé-

verine et de Drumont. (i). C’est plus qu’il n’en fallait pour y voir attacher l’importance qu’il mérite et pour donner a sa belle devise, invictus in prohit ate^ toutl’éclal qu’elle comporte en ce temps de marchandage de toutes les consciences et de trahison des intérêts les plus sacrés. L’invincible probité est encore la reine du monde, et dans notre beau pa3^s de France elle a vite fait de renverser les fantômes qui osent la ternir même de leur ombre. Mais il ne suffit pas qu’un main pieuse fasse surgir une belle physionomie d’honnête homme, une statue d’airain au milieu des graviers que roule la politique, il faut que tout ce que cet homme a su, raconté, affirmé, entre dans le domaine de l’histoire. Le crible donnera à chaque chose l’importance'^qu’elle mérite, et tous les hommes d’une même époque seront peu à peu justifiés ou condamnés selon leurs œuvres.

Quelle époque que celle qui s’ouvre dans l’histoire du siècle avec la naissance du baron Robert de Billing, le 12 août 1839, pour finir à sa mort, en avril 1892 !... Il suit dès son entrée dans la carrière diplomatique les progrès

(i) Le baron Robert de Billing, vie, notes, correspondance,, par Mme la baronne de Billing, chez Albert Saviue, éditeur,. Paris.

menaçants de la monarchie prussienne, pour voir son triomphe définitif a Sadowa ; il est du Conseil de régence, en 1870; il sauve la vie de celui qui fut plus tard le général Eudes ; il est officier d’ordonnance pendant la Commune; il est ensuite envoyé comme représentant à Munich, puis attaché à la commission mixte de Strasbourg; il est envoyé à Tunis, en 1874, en remplacement de M. Vallat, mais bientôt ses légitimes réclamations sur les agissements de la Banque de France motivent son retour ; il part pour Stockholm, en 1876, et ses rapports avec le roi Oscar II lui assurent une situation prépondérante ; revenu à Paris en 187g, il est, après plusieurs conférences avec Gambetta et Barthélemy Saint- Hilaire, envoyé en mission spéciale à Tunis, et voyage avec le comte d’Hérisson ; ses rapports avec le général de Galiffet et le général Boulanger le placent au centre du mouvement qui vit finir le Gambettisme ; dans la période la plus brûlante des luttes électorales, il est candidat à Bône ; il fait, dans la dernière partie de sa carrière, un voyage en Orient, un séjour à Nice, et revient mourir au Grand-Hôtel, à Paris.

Tout cela est raconté avec une multitude de détails intéressants sur les hommes et les

choses, au milieu d’impressions personnelles et de faits d’ordre intime dont la relation s’établit vite avec des faits plus importants, et dont les données précises servent à fixer plusieurs points de notre histoire contemporaine. C’est ainsi que s’accumulent les pièces d’un procès, et ce procès est celui des grandes défaillances du siècle.

Il dort aujourd’hui son dernier sommeil dans cette terre d’Alsace dont l’entrée lui était interdite.

Si la diplomatie est un art, et si fhistoire se répète dans les incessants retours de justice qu’elle nous enseigne, une heure viendra peut-être où une diplomatie supérieure saura reconquérir ce qu’une diplomatie sans force et sans prévoyance avait perdu. Ce jour-là, sans doute, la diplomatie des monarchies et la diplomatie des républiques seront mises en parallèle, et quelque Montesquieu moderne en fera un beau livre. Qu’il suffise aujourd'hui d’accueillir les manifestations' d’une génération nouvelle, les prémices d’un art nouveau et l’espérance invincible dans le triomphe de la franchise et de l’honnêteté.

[Septembre i8çy.)

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