‹ Art & critiqueChapitre 6 sur 35 · V. LEROY-SAINT-AUBERT · texte numérisé non relu

V. LEROY-SAINT-AUBERT

Dans son numéro du 5 septembre i8g5, La Critique faisait connaître brièvement à ses lecteurs la mort de son distingué collaborateur, M. Victor Leroy-Saint-Aubert, qu’une cruelle maladie venait d’emporter à la fleur de l’âge, le 21 août, au moment où, en compagnie de son frère, M. Charles Lero}— Saint-Aubert, le peintre pa}^sagiste si apprécié au dernier salon du Champ-de-Mars, il revenait de La Bourboule et traversait la gare de Montluçon.

L’expression de notre très vive douleur n’est qu’un hommage insuffisant à celui qui nous donnait encore, le 20 mai de cette année, l’article si brillant, si plein de verve et de bon sens, intitulé U Art Français^ et qui nous promettait dès ce jour une collaboration assidue.

Nous devions à sa mémoire de rappeler quelques-uns de ses travaux et de ses projets^ hélas ! emportés à l’heure où l’avenir lui paraissait si brillant. Ceque le manque de temps, les nécessités de la mise en pages, l’impossibilité de réunir immédiatement tous les documents nécessaires, ne nous ont pas permis de faire à l’instant où cette douloureuse nouvelle nous est parvenue, nous allons le résumerdans une notice dont i\L Charles Leroj-Saint-Aubert a bien voulu nous fournir les principaux éléments.

C’est à Lille, en i858, que naquit M. Victor Lero}"-Saint-x\ubert. De très bonne heure, il montra un goût passionné pour les livres, et dès sa première jeunesse il composa des romans de cape et d’épée. Il songeait à réunir ces premières productions, à les étoffer pour en former un tout complet et à leur donner, par leur ensemble, une valeur en librairie. Ce fut une de ses plus vives préoccuj^ations dans les derniers jours de sa maladie, et tel était le prix qu’il attachait à ces essais de jeunesse que nous devons espérer voir ce travail, à peu près achevé^ compléter dignement la liste de ses œuvres. De nombreuses poésies, éparses dans une multitude de revues, dont le classement l’occupait également, s’}^ joindront sans

doute pour augmenter ses titres devant la postérité.

A dix-huit ans, malgré son penchant naturel qui le portait vers la littérature, il entra à l’Ecole des Beaux-Arts, dans la section d’architecture. Son père était architecte, et parmi les œuvres auxquelles il avait attaché son nom on peut citer la basilique de Notre-Dame delà Treille, à Lille. Mais au bout de quelc[ues années, malgré le nom et la carrière que lui léguait son père, il s’allonna définitivement à ses chères études littéraires.

En 1886 pour la première fois, il publia, en une plaquette d’une trentaine de pages.

Amour Mort, petit poème d’une tendresse et d’une tristesse infinies. Puis les sonnets succèdent aux sonnets, les pièces de vers aux pièces de vers, et ce printemps, déjà si près de finir, s’en va comme au hasard, partout oii un accueil sympathique lui est donné. Il travaille incessamment, menant de front plusieurs ouvrciges, et, repris du goût pour les beauxarts, visite les musées, entasse notes sur notes et donne une Histoire de la Peinture en France (i), clair résumé où l’érudition le dis-

(i) Histoire de la. Peinture en France, par V. Leroy-Saint- Aubert, librairie Ch. Delagrave, Paris, 1894.

ART ET CRITIQUR

pute au jugement le plus sûr et au patriotisme le plus ardent. Un de ses rêves irréalisés sera de faire une étude des peintres militaires français.

Un des premiers, il donna son adhésion à La Plume et VEpée et publia dans cette revue une étude de longue haleine, E Art militaire aux Salons des Champs-Elysées et du Champ-de-Mars. Il collabora également au Livre d’Or de la Plume et de VEpée par de consciencieuses et fines études sur un certain nombre d’officiers écrivains, parmi lesquelles on se souvient encore du tour alerte et châtié de sa plume dans la biographie de Parny. Il était lui-même lieutenant au 73® régiment d’infanterie territoriale, et son nom figurera dans ce Livre d*Or, dont il traça une des premières pages, parmi ceux des autres membres fondateurs, dont il avait conquis la plus sympathique affection.

En 1 894, il collaborait encore à La Revue du Nord, où il envoyait de temps en temps des poésies et où il fit le Salon des Champs- Elysées de 18Ç4. Il était en' même temps membre du comité de la Société populaire des Beaux-Arts, membre du jury des récompenses (section poésie) à la Société des Rosati, rédacteur à V Etoile Française. Partout

il apportait un soin et une activité qui le désignaient depuis longtemps, malgré son jeune âge, aux plus flatteuses récompenses. Sollicité d’entrer à la rédaction de La Critique, il n’hésita pas devant ce nouveau labeur, son teilent se multiplia, et c’est vraiment sur le champ de bataille de la pensée toujours active qu’il est tombé frappé. N’est-ce pas ici le cas de rappeler ces beaux vers de son premier poème :

Les morts sont seuls heureux! Hans la tombe étendus^. Radieux, consolés, leur sommeil est de pierre ;

Ils ne gémissent plus sur leurs amours perdus,

L’oubli les berce enfin comme une tendre mère !

L’art, la littérature, la poésie et tout ce qui touchait à l’état militaire, voilà quelles étaient ses grandes passions, non pour la vaine gloire, mais pour en faire une auréole à la Patrie !... Il était de ces paladins dignes des temps héroïques^qui ne savaient reculer devant aucune tâche et dont l’imagination voyait, dans toute entreprise nouvelle, un roman de chevalerie à ébaucher, une palme idéale à cueillir. Notre fin de siècle leur est dure à ces généreux de l’esprit et du corps. Ils meurent fauchés aussitôt après leurs premiers triomphes, comme si

la mort, effrayée de ce regain de vie, dans une société vendue et croupissante, avait hâte de leur imposer son éternel repos. Qu’importe, s’ils l’ont bien mérité!... Il était digne de prendre en main le fouet de la critique, les verges sanglantes d’Horace et de Ju vénal, ce vaillant de la plume et l’épée !... Il avait la foi littéraire, ce poète que satisfaisait pleinement l’accord du rj^hme et de la pensée ; il àcait le sens des choses éternelles, cet écrivain d’art, élevé dans une famille d’artistes, qui voulait dresser un monument impérissable à la gloire de l’art français, et mettait dans ce travail incessant le plus pur de son jDatriotisme ; il était digne des Montluc et des Villehardouin, ce chroniqueur convaincu de l’épée, penseur aujourd’hui, soldat demain, et, d'une foi vive, du sens élevé des choses, il n’y a qu'un jDas à l’indignation. Peut-être vaut-il mieux pour lui de n’avoir pas connu l’heure inévitable des grandes indignations! Cependant sa pensée eût comme une angoisse devant l’envahissement cosmopolite d’un art et d’une littérature totalement étrangers au caractère français. C’est de cette angoisse que son dernier article fut l’écho !... Noble indignation, bien digne d’émouvoir ceux même qui ne la partageaient pas ! Nous eûmes son testament, et cette suc-

cession est de celles qu’on ne peut réj^udier. L’œuvre du jeune écrivain nous reste incomplète, mais pleine d’espérance.

En attendant que ses œuvres soient réunies, ce qui reste pour ses amis, c est le souvenir d’un beau et noble caractère, pour tous ceux qui le connurent la certitude c[u’un esprit loyal et désintéressé partagea leurs ambitions patriotiques et leurs efforts, pour ses camarades de l’armée l’exemple d’une association heureuse des qualités qui font l’écrivain et de celles qui font le soldat, pour Lci C r itique un pionnier qui a élargi sa route et marqué une de ses premières étapes, pour son frère, qui fut son dernier confident, un cœur inoubliable de droiture, de désintéressement et de bonté !...

{20 Septembre iSçj.)

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