LA CRISE CONJUGALE
Le théâtre n’a pas seulement pour but d’intéresser par une action vive et passionnée^ de créer des situations nouvelles qui feront pendant toute une saison l’objet des conversations mondaines, de flageller certains vices et certains ridicules sociaux, de répandre un courant d’idées qui étaient restées jusqu’alors comme enfermées dans un cercle étroit et dans un milieu particulier, il a aussi pour but de préciser certains caractères. A cet égard, il n’a pas été suffisamment rendu justice à la pièce que vient de faire jouer, à l’Odéon, M. Berrde Turique, et qui met en relief avec beaucoup de vigueur un caractère très moderne, la femme de tête. Nous l’avons rencontrée par-
tout cette Marie de Lanzay qui, froidement, constate une faute de son mari, en prend acte sans indulg-ence, la Ini re})roche durement et dédaigneusement, sans même songer à se voiler la face et s’en arme ])our une orgueilleuse et irrévocable révolte.
N’est-elle pas la femme forte, la femme de tête, la mondaine ])our qui rien des misères humaines n’est caché, toute en cerveau et toute en nerfs, incapable de comprendre les souffrances silencieuses d’un homme de cœur, faible mais aimant, et qui s’est mariée une cravache à la main.
Cinglante, raisonneuse, a3Tint réponse à tout, piaffant dans son triomphe et dans son autorité conquise, la voilà tout entière au moment où elle jette sa sentence de maîtresse femme à de Lançay atterré : « Désormais tout est fini, mais nous continuerons à jouer pour le monde la comédie du bonheur ! » Ce n’est point là ce qui la gêne, elle saura la jouer, cette comédie du bonheur, avec toute la science que comporte un tel rôle, elle y abritera son amour-propre blessé, ses illusions à jamais brisées, n’est-elle pas femme de tête ?...
Voilà le caractère que ôl. Berr de Turique a posé hardiment devant les spectateurs de
rOdéon. C’est là surtout ce que nous voulions faire ressortir.
Comment se dénouera cette pièce, comment cette intellectuelle de l’amour, cette savante comédienne, cette mondaine trop bien informée, cette femme de tête, en un mot, va-telle voir fléchir son orgueil pour redevenir simplement femme de cœur qu’elle est réellement au fond, qu’elle cache avec soin, qu’elle ignore peut-être ? C’est l’affaire du dramaturge, après que l’étude de ce caractère dans son milieu vrai a été l’œuvre du psychologue.
Une solution était tout indiquée. C’est que cette femme tombe elle-même dans une faute, rendant ainsi à son mari toute autorité sur elle. Le sujet était scabreux, car il faut ne la mener qu’au bord du précipice. On ne joue pas avec le feu, dit un proverbe populaire, et ici il faut faire accepter aux spectateurs un remède héroïque qui n’est pas à la portée du commun. Aussi ne chicanerons-nous pas à M. Berr de Turique les procédés scéniques par lesquels il a doté le théâtre d’une pièce très vivante, très parisienne, dUne action peu complexe et brillamment menée, d'une obser vation très fine et très profonde. Peut-être même son esprit très pénétrant n’a-t-il pas
assez compté avec une certaine paresse d’esprit des spectateurs. Pour beaucoup peut-être, la situation est trop uniformément tendue. Quoi qu’il en soit, la Crise conjugale est supérieurement jouée par les premiers rôles, et ces trois actes vigoureusement noués, sans scènes inutiles, sans personnages secondaires jetés au premier plan, sans phrases creuses et sans vaines théories, sont admirablement enlevés par les interprètes. Les crudités même qu’on a reprochées à quelques dialogues disparaissent dans l’intérêt toujours palpitant de la situation et dans le mélange d’ingénuité et de hardiesse qui est un des aspects caractéristiques du rôle de JMarie de Lançay. C^est elle qui est la véritable création de cette pièce, à laquelle on peut désormais prédire le succès.
Nous voulions surtout, au milieu de cette intrigue très habile et d’un effet scénique toujours assuré, faire saillir ce caractère très moderne de la femme de tête. iMaudite soit-elle !...
Un lever de rideau^, La Demande^ excellente étude de paysans, a valu à ses auteurs, MM. Jules Renard et Georges Docquois, d’unanimes applaudissements.
{Novembre iScjÿ.)