THÉÂTRE MODERNE
Le temps est loin où Octave Mirbeau frappait durement sur la profession si enviée aujourd’hui de comédien ! Quel chemin parcouru et quelle apothéose ! Le dieu du jour est diplomate, homme politique, homme de lettres; son prestige est universel, son influenceillimitée, son amitié précieuse. Il est l’axe du monde et le soulève de son geste et de son regard! Jamais Byzance ne connut un pareil triomphe, jamais Athènes n’écouta plus religieusement la voix de ses philosophes sous le masque d’une idole du tréteau ou de la scène, jamais foudre de guerre ne sortit tout armé d’une chanson de café-concert, jamais héros national et légendaire suivit avec plus de persévérance la
fortune d’un comédien chargé de le représenter devant les foules enfantines.
Le plus grand génie des temps modernes avait prévu Le père La Victoire et Messire Du Guesclin, mais le décret de Moscou n’accordait aux comédiens qu’une part dans l’Etat. Ils l’ont conquis aujourd’hui, et bien fort qui le leur reprendra ! Nos destinées s’agitent dans les coulisses, le rideau tombe sur notre histoire d’hier et sur nos espoirs de demain , l’éducation se fait par le théâtre, la morale fléchit sous les bravos, la vérité meurt sous un sifflet, le rire et les larmes vont au gré du magicien moderne, le comédien!...
Oui, mais si le comédien a vu ses destinées s’agrandir, l’art lui-même s’est-il élevé et modernisé?... Répond-il aux transformations intellectuelles, morales et sociales de notre époque?... Est-il l’image fidèle de nos mœurs, l’écho de nos préoccupations, le lieu commun de toutes les ambiances de l’esprit?... Auronsnous un art dramatique qui laissera trace dans l’histoire de l’art, une école qui caractérisera l’évolution moderne hors des limites que lui avait fixées primitivement la bourgeoisie, un nom qui fera foi, devant la postérité, de la vie publique et privée en cette fin de siècle convulsionnée comme une caricature de Jossot ?...
La distance qui sépare Madame Benoiton des Viveurs est- elle égale au C5"cle parcouru dans le même laps de temps par la vie réelle ?. . . Sortirons-nous enfin de cette convention théâtrale qui retarde de cinquante ans, les Français riront-ils toujours des mêmes choses niaises et trop vécues par leurs pères, trouveront-ils un maître qui leur fera sonner franc et clair le rire de la nouvelle génération, dussent-ils pour cela aller à la m3"stique Bahylone du Sâr Péladan ?... L’h)"pocrisie outrée a ses limites, et le rire jaillit parfois aussi sûrement du ténébreux, du factice, du genre noble avorté que de la plus* bouffonnne parade en plein vent. Les grandes douleurs d’Esch}de, de Sophocle et d’Euripide n’ont plus guère d’auditeurs aujourd’hui, parce que le Français, plus ravi par les sens et le sang généreux de tout son être, est moins accessible au charme de la langue et des beaux vers. Nos tragiques sont un peu éteignoirs, nos dramatiques trop . préoccupés du décor et de la phrase ronflante^ et trop peu de Fhumble vérité. Mais n’est il donc point place pour un rire vraiment sain et spirituel, et faut-il ouvrir les armoires de nos grand’méres pour y chercher de vieilles perruques ou des sachets aux parfums évaporés, quand une génération nouvelle est là, près de
nous, pleine d’idées originales, étranges, généreuses, avec ses travers et ses ridicules flagrants? Ils sont, avant tout^ les ennemis des femmes, ces jeunes hommes aux fronts pensifs et ibséniens, ne le voyez-vous pas?
S’il fallait rajeunir La Dame aux Camélias^ on ne sait trop aujourd’hui de quel côté la fleur devrait être jetée^ et vous faites un théâtre où tout est préparé pour le triomphe de la femme ! Elle seule a du cœur et de Eesprit, sans doute le cœur et l’esprit qu’elle nous a ravis !... Laissez donc là, une fois pour toutes, vos conventions puériles et soyez donc sincères devant la postérité !...
Voilà des questions plus intéressantes que de savoir si le comédien aura ou n’aura pas dans la société la place légitime qui lui est due ! Elles n’ont qu’un tort, c’est d’être vieilles comme le monde et de ne se renouveler que par petites parts et sous certains aspects. Du moins l’homme de talent doit-il noter minutieusement tous ces aspects pour leur assurer un renouveau à chaque génération.
C’est une question de vitalité du théâtre, bien plus que de la littérature et de l'art plastique qui contemplent de plus haut et de plus loin les choses éternelles. Le peintre peut vivre hors de son temps, le poète abstrait hors-
de toutes les sphères connues et concevables, mais l’auteur dramatique, s’il n’est pas un vil et cauteleux plagiaire, doit tirer de sa propre impression dans la vie réelle tous les événements de ses drames. Le caractère national fera le reste et lui donnera la note grave et émue, comique et mordante, suivant que le rire ou les larmes dominent davantage dans le génie du peuple avec qui il pense, et pour lequel il écrit. Le théâtre d’Ibsen, si admirable dans ses généralités et ses problèmes éternels posés aux collectivités, n’a pas réussi parmi nous qui aimons la personnalité, parce qu’elle affirme davantage l’effort de la volonté et l’essor de la liberté.
Mais les problèmes, pour passer de l’abstrait .au concret, n’en demeurent pas moins réels, et c’est au dramaturge à créer des hommes à leur taille.
Il restera de ces essais d’un théâtre, étranger à nos habitudes et à nos goûts, la certitude que nous pouvons nous élever au-dessus des plates et bourgeoises conceptions de la vie si quelque génie dramatique vraiment français sait nous donner des ailes. Sinon le public ira applaudir Viveurs ! et n’en reviendra ni meilleur ni plus mauvais.
{Décembre i8p^.)