‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 12 sur 60 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES

J I. — Bien penser. Qu'est-ce que la vérité?

Bien penser, c'est connaître la vérité, ou diriger son entendement par le chemin qui mène à la vérité. La vérité est la réalité des choses. Connaître les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, c'est posséder la vérité ; les connaître d'une autre façon, c'est se tromper. Nous savons qu'il y a un Dieu, et cette connaissance est une vérité, parce qu'en effet Dieu existe ; que la variété des saisons tient aux mouvements de la terre autour du soleil, et cette connaissance est une vérité, parce qu'en effet le soleil règle les saisons. Nous savons que l'obéissance aux lois, la bonne foi dans les transactions, la fidélité aux amis, etc., sont des vertus : savoir cela, c'est connaître autant de vérités ; de même que juger bonnes et dignes de louanges la perfidie, l'ingratitude, l'injustice, etc., ce serait tomber dans l'erreur.

Pour bien penser, cherchons à connaître la vérité, c'est-àdire la réalité des choses. De quelle utilité peuvent être des dissertations plus ou moins subtiles, ou profondes, si la pensée n'est point conforme à la réalité. Un laboureur, un modeste

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ouvrier, qui connaissent bien les objets de leur profession, pensent et parlent mieux sur ces objets qu'un philosophe qui, enveloppant son ignorance de formules abstraites, prétend enseigner ce qu'il ignore.

$ II. — Différentes manières de connaître la vérité.

Quelquefois la vérité ne nous est qu'imparfaitement connue. La réalité se présente alors à nos yeux, non telle qu'elle est, mais incomplète, augmentée ou changée. Par exemple : une troupe d'hommes défile à une certaine distance; les armes brillent au soleil ; tout le reste ne nous apparaît que d'une manière confuse. Nous savons que ce sont des hommes armés; mais est-ce un rassemblement populaire? un corps régulier de troupes? A quelle partie de l'armée appartient ce corps? Nous l'ignorons. La vérité ne nous est pas connue tout entière ; notre connaissance est imparfaite ; il nous manque la vue distincte de l'uniforme.

Trompés par la distance ou par toute autre cause, nous supposons gratuitement que ces hommes armés portent tel uniforme, un uniforme qu'ils n'ont pas. Ici, encore, imperfection dans la connaissance, parce que nous ajoutons ce qui, en réalité, n'existe point.

Enfin , nous prenons une chose pour une autre, comme un parement jaune pour un parement blanc ; c'est changer ce qui est , puisque nous en faisons un objet différent.

L'entendement qui possède une vérité tout entière est comme ces miroirs dans lesquels les objets sont représentés tels qu'ils sont en eux-mêmes. Lorsqu'il est le jouet de l'erreur, il n'est plus qu'un kaléidoscope qui trompe les regards en leur offrant des images sans réalité. Enfin , s'il ne possède la vérité qu'en partie, on peut le comparera ces glaces mal étamées ou disposées d'une certaine façon, qui, retraçant des objets réels, les présentent toutefois autrement qu'ils ne sont, parce qu'elles en altèrent les proportions et la figure.

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§ III. — Diversité des esprits.

Un esprit juste cherche à voir dans les ohjets tout ce qu'ils contiennent, mais rien que ce qu'ils contiennent. Certains hommes ont le talent de voir beaucoup en toutes choses; par malheur ils y voient ce qui n'y est point, et n'y voient rien de ce qu'il y a. L'événement le plus indifférent, une circonstance quelconque leur fournissent abondante matière à surabondamment discourir, à bâtir, comme on dit, des châteaux en Espagne. Grands faiseurs de projets, beaux diseurs!

D'autres sont atteints du défaut contraire; ils voient bien, mais peu à la fois. Les choses ne se présentent à eux que d'un seul côté; ce côté vient-il à disparaître, ils ne voient plus rien. Ces esprits inclinent à être sentencieux et obstinés. Villageois qui ne sont jamais sortis de leur pays; au-delà de leur horizon accoutumé ils s'imaginent que finit le monde.

Un entendement lucide, exact et vaste, embrasse l'objet de son étude tout entier ; il l'envisage sous toutes ses faces, dans toutes ses relations. La conversation et les écrits des hommes ainsi doués se distinguent par leur clarté, leur précision, leur exactitude. Chacune de leurs paroles met une idée en relief, et celte idée répond à la réalité des choses ; ils vous éclairent , vous persuadent ; ils vous laissent pleinement satisfaits. Vous dites, avec un assentiment sans réserve : cela est vrai; il a raison. Nul effort pour les suivre dans leurs raisonnements. Vous marchez sur une route unie où celui qui vous mène vousfnit remarquer, à propos, les merveilles qui se rencontrent sur votre passage. — Mais la matière est abstraite, difficile; le sentier est obscur et s'enfonce dans les entrailles de la terre ; il n'importe! votre guide en connaît les détours, il sait comment on diminue la fatigue, comment on abrège le temps, et lient en ses mains un flambeau qui éclaire les profondeurs les plus ténébreuses.

§ IV. — Chacun excelle dans son art selon qu'il en connaît mieux toutes

les parties.

La connaissance parfaite des choses dans l'ordre scientifique fait le vrai savant ; dans l'ordre pratique et pour la conduite de la vie elle caractérise les sages; dans le maniement des affaires publiques, elle forme les grands hommes dEtat. Enfin, dans toutes les professions, celui-là est le plus habile qui connaît le mieux les matières qu'il traite, les instruments dont il se sert. Ajoutons que cette connaissance doit être pratique, qu'elle doit embrasser jusqu'aux finesses de l'exécution, vérités de délai) indispensables à la connaissance complète des choses : or ces vérités sont nombreuses, même dans les professions les plus humbles! Un exemple : Quel sera le meilleur agriculteur? — Celui qui connaîtra le mieux les qualités des terrains , des semences et des plantes; les meilleures méthodes et les meilleurs instruments de labour; celui qui fera rendre à la terre des produits supérieurs, à moins de frais, en moins de temps et en plus grande quantité ; c'est-à-dire, enfin , celui qui possédera le plus de vérités relatives à la pratique de l'agriculture. — Il en sera de même du charpentier, du commerçant : — celui-là sera le plus habile qui possédera le plus grand nombre de vérités sur son art ; qui connaîtra plus à fond la réalité des choses dont il s'occupe.

$ V. — Il importe à tous les hommes de bien penser.

On le voit, l'art de bien penser intéresse, non pas seulement les philosophes, mais tous les hommes, n'importe leur condition. L'entendement est un don du Créateur; don précieux, mais non sans péril ; c'est la lumière qui nous doit guider dans tous les actes de la vie. Veiller sur cette lumière est donc pour l'homme le devoir par excellence; qu'elle vienne à s'éteindre, nous ne marchons plus qu'à tâtons. Ne laissez

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point voire intelligence inaclive de peur qu'elle ne s'engourdisse et ne s'hébèle; mais, en alimentant son foyer, en excitant sa flamme, ayez soin que rien n'en altère la pureté. Celte flamme doit éclairer sans éblouir ; montrer la route , et eu même temps les écueils dont la route est semée.

§ VI. — Comment on doit enseigner l'art de bien penser.

Bien penser est un art pratique qui s'apprend moins à l'aide des règles que des exemples. A ceux qui professent cet art à grand renfort de préceptes et d'observations analytiques, demandons ce qu'ils penseraient d'une nourrice qui, pour enseigner à de petits enfants à parler ou à marcher, emploierait une semblable méthode? Est-ce à dire que je condamne toutes les règles? Telle n'est point ma pensée. Mais je maintiens qu'on en doit user avec sobriété, sans prétention philosophique, et surtout qu'elles doivent être simples et pratiques. A côté de la règle, l'exemple : Un enfant prononce d'une manière défectueuse certains mots; que fait, pour le corriger, son père ou son maître? Il les prononce devant lui comme ils doivent être prononcés, et les lui fait répéter ensuite. — « Ecoutez

bien.... à votre tour ne placez point ainsi vos lèvres;

appliquez plus légèrement la langue sur le palais. » Voilà l'exemple à côté du précepte; la règle, et la manière de la mettre en pratique.

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