‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 13 sur 60 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'attention.

Il est des moyens qui nous conduisent à la connaissance de la vérité et des obstacles qui nous empêchent d'y parvenir. Enseigner à se servir des uns, à écarter les autres, tel est l'objet de l'art de bien penser.

§ I. — Définition de PaUention. Nécessité de l'attention.

L'attention est l'application de l'esprit à un objet. Pour bien penser, il faut d'abord savoir être attentif. La hache ne coupe point, si elle n'est appliquée à l'arbre; la faucile est inutile aux mains du moissonneur, si elle n'atteint les épis.

Quelquefois les objets se présentent à l'esprit sans que l'esprit s'y arrête. C'est ainsi que l'on voit sans regarder, que l'on entend sans écouter j mais une connaissance acquise de cette façon est toujours légère, superficielle, souvent inexacte ou complètement erronée. Un esprit inaltentif se trouve, pour ainsi parler , hors de chez lui ; il ne voit point ce qu'on lui montre. Acquérir l'habitude de l'attention, soit dans le mouvement des affaires, soit dans le calme des études, est donc pour nous de la plus haute importance. Aussi bien avons-nous pu le remarquer souvent, ce qui nous manque pour comprendre, c'est moins l'intelligence suffisante qu'une suffisante application de notre esprit, l'attention.

Nous écoulons un récit, le regard distrait, laissant notre imagination flotter au hasard, interrompant le narrateur par mille questions ou digressions étrangères; il suit de là que des circonstances intéressantes nous échappent, que des traits

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essentiels passent sans nous frapper, et que, si nous voulons raconter le fait à notre tour, ou le méditer pour émettre un jugement, il se présente à notre souvenir incomplet, défiguré. Notre erreur procède-t-elle de notre incapacité, ou de l'attention insuffisante que nous avons prêtée au narrateur?

S II. — Avantages de l'attention ; inconvénient du défaut contraire.

L'attention multiplie les forces de l'esprit d'une manière incroyable; elle allonge les heures. Par Fattcntion, l'homme augmente sans cesse son fonds d'idée; c'est à l'attention qu'il doit leur clarté, leur précision; il lui doit même les merveilles de la mémoire, car en vertu de la permanence de l'attention, les idées se classent d'elles-mêmes dans le cerveau avec ordre et méthode.

Ceux qui ne savent prêter aux choses qu'une attention indécise dispersent leur esprit sur toutes sortes de sujets. Ici, ils reçoivent une impression; là, une impression contraire. Les faits sans connexion qu'ils accumulent, loin de s'éclairer mutuellement, loin de venir en aide à la mémoire, se mêlent, se confondent, s'excluent les uns les autres. Il n'est point de lecture, de conversation, de spectacle, qui ne puissent, pour insignifiants qu'ils paraissent, offrir quelque sujet d'instruction. L'attention lient note des moindres paillettes et les recueille; la distraction laisse tomber à terre comme choses de rebut l'or et les pierres précieuses.

$ III. — Ce que doit être l'attention. - Esprits légers ou absorbés.

On pourrait croire qu'une pareille attention entraine beaucoup de fatigue ; ce serait une erreur. Quand je dis attention, . je n'entends point la fixité d'un esprit qui se rive pour ainsi dire aux objets, mais une application calme, reposée, qui permet que chaque chose ait son heure, et nous laisse l'agilité nécessaire pour passer d'un travail à un autre travail. Cette

alteniion n'est pas incompatible avec les diversions ou les délassements. En effet, se délasser, ce n'est point, pour l'esprit, cesser de penser, mais faire trêve aux sujets d'étude laborieux, et se livrer à une étude plus facile. Le savant qui interrompt des recherches ardues pour goûter un moment les charmes de la campagne, observe l'état des moissons ; il est attentif aux travaux des laboureurs, au bruit des sources, au chant des oiseaux; cette attention le distrait, elle ne le fatigue pas.

Je suis si loin de considérer l'attention comme une abstraction sévère et continue, que je range parmi les hommes distraits, non-seulement les étourdis, mais encore les esprits absorbés en eux-mêmes. Ceux-là se dissipent au dehors; ceux-ci se perdent, au dedans d'eux-mêmes, dans les profondeurs ténébreuses de leurs rêveries. Les uns ejt les autres manquent de l'attention convenable, c'est-à-dire de celle que Ton doit au sujet dont on s'occupe.

L'homme attentif est aussi celui qui a le plus d'urbanité et de courtoisie. Vous blessez l amour-propre de ceux que vous n'écoutez point. Il est à remarquer qu'un acte d'urbanité ou un acte contraire, se nomment attention ou manque d'attention.

5 IV. — Les interruptions.

Ajoutons que les études même les plus profondes exigent rarement une attention telle, qu'on ne puisse la suspendre sans un grave dommage. On se plaint avec amertume d'une visite à contre-temps, d'un bruit inattendu, qui vient, comme l'on dit, couper le fil du discours. Faibles cerveaux! véritables daguerréotypes dans lesquels le plus léger mouvement, l'interposition passagère d'un corps étranger, suffisent pour tout brouiller, pour tout confondre. Ce défaut, naturel chez quelques personnes; chez d'autres, affectation vaniteuse et puérile, accuse, dans tous les cas, une absence complète de concentration, de recueillement intérieur. Quoi qu'il en soit ,

l'attention. 105 efforçons-nous d'acquérir une attention à la fois forte et flexible. Que nos conceptions ne soient point des images daguerriennes, mais des tableaux nettement dessinés. Le peintre est-il interrompu ? il dépose ses pinceaux, pour les reprendre lorsqu'il le veut, et continuer son œuvre. Un corps étranger lui fait-il ombre? il l'écarté, et tout est réparé.

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