‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 14 sur 60 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

choix d'une carrière.

§ I. — Signification vague du mot talent.

Que chacun se consacre tout entier à la profession pour laquelle il se sent le plus d'aptitude. Cette règle est d'une grande importance; on l'a trop oublié, et c'est à cela, j'en ai la conviction, que les sciences et les arts doivent de n'avoir point fait des progrès plus décisifs. Le mot talent signifie, pour quelques-uns, capacité absolue; un esprit heureusement doué pour une chose doit 1 être également pour toutes choses. Erreur capitale. Tel sera d'une capacité prodigieuse dans une branche des connaissances humaines , et fort médiocre ou complètement nul dans les autres. Napoléon et Descartes sont deux grands esprits, et toutefois ils n'ont aucun trait de ressemblance. Supposons-les échangeant leurs pensées ; le génie de la guerre n'aurait point compris le génie de la philosophie ; le conquérant aurait certainement rangé le penseur au nombre de ceux qu'il nommait, avec dédain, idéologues.

On pourrait écrire un livre sur les talents comparés en signalant les différences radicales qui les distinguent. A chacun sa part de force et de faiblesse. Il est peu d'hommes , il n'en existe point, on peut Paflirmcr, qui parviennent à une égale supériorité en toutes choses. L'observation ne nous apprendelle pas que certaines aptitudes se contrarient, et se nuisent mutuellement? En effet, un esprit généralisaleur possède rarement l'exactitude minutieuse. Demandez au poëte, qui vil d'inspirations et d'images grandioses, de se plier, sans efforts, à la régularité compassée des éludes mathématiques!

choix d'une carrière.

$ II. — Un instinct nous indique la carrière pour laquelle nous avons le

plus d'aptitude.

Aux facultés qu'il distribue à l'homme à différents degrés, le Créateur ajoute un instinct précieux qui lui en indique l'emploi. Un esprit se plait-il dans certains travaux? les recherche-t-il avec persévérance? Au contraire, éprouve-t-il à s'y livrer une répugnance presque invincible et toujours renouvelée? Ne nous y trompons pas; la nature l'avertit, dans le premier cas, qu'il a reçu d'elle, et dans le second ? qu'elle lui a refusé, pour ce qui lui plaît ou lui répugne de la sorte , des dispositions heureuses. Le sens du goût, lorsqu'il n'est point altéré par la maladie ou les mauvaises habitudes , distingue les aliments sains de ceux qui ne le sont pas; il en est de même de l'odorat. Dieu n'a pu prendre un moindre souci de l'àme que du corps.

Les parents, les maîtres, les directeurs des établissements d'éducation et d'enseignement feront bien d'arrêter leur attention sur ce point. Que de talents, en effet, qui, bien dirigés , pourraient donner les fruits les plus précieux, se consument inutiles, parce qu'ils ont été fourvoyés dans des carrières pour lesquelles ils n'étaient points faits!

Il n'est personne qui ne puisse faire cet examen. L'enfant lui-même, dès sa douzième année, est en état de comprendre quels sont les travaux qui lui coûtent le moins, quelles sont les études où il déploie le plus d'aptitude cl d'intelligence.

§ III. — Epreuves pour discerner les aptitudes particulières d'un enfant.

Faites passer sous les yeux des enfants les produits divers, les œuvres remarquables de l'industrie et de l'intelligence humaine; conduisez-les dans des établissements où l'instinct de chacun puisse être mis en présence de l'objet de son choix. Cette méthode sera très-utile et très-sùre. La nature prise sur le fait révélera des aptitudes que l'élude la plus attentive n'aurait peut-être jamais su découvrir.

Un mécanisme ingénieux attire l'attention d'un groupe d'enfants de dix à douze ans. Le plus grand nombre admire un moment et passe; un seul s'arrête et semble s'oublier longtemps. La curiosité de son examen, les questions pleines de sens qu'il adresse, la compréhension rapide du mécanisme qui l'intéresse ainsi , tout cela ne dirait-il rien à l'observateur attentif?

Vous lisez une page sublime d'un maître dans l'art des vers, et dans votre jeune auditoire est assis un Lope de Véga, un Mélendez, un Ercilia, ou un Caldéron. — Voyez ! ses yeux étincellent; sa poitrine se gonfle; l'imagination de l'enfant s'est enflammée sous une impression qu'il ne comprend pas lui-même. La nature a parlé. Vous reconnaissez le poëte.

Mais gardez-vous d'intervertir ou de forcer les aptitudes. De deux enfants extraordinaires confiés à vos soins, vous pourriez bien ne rendre à la société que deux hommes d'une médiocrité extrême. L'aigle et l'hirondelle se distinguent par la force et la légèreté de leurs ailes; et, toutefois, jamais l'aigle ne prendra son vol à la manière de l'hirondelle ni l'hirondelle à la manière du roi des airs.

Tentate diù quid ferre récusent

Quid valeant humeri.

Ce conseil d'Horace aux écrivains, nous l'adressons à tout homme qui veut se décider, en connaissance de cause, sur le choix d'une profession.

DE LA POSSIBILITÉ. 109

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