‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 19 sur 60 · DE L ? EXISTENCE · texte numérisé non relu

DE L ? EXISTENCE

d'employer plusieurs sens à la fois, et qu'il f est toujours de se prémunir contre les illusions. Discerner jusqu'à quel point l'existence d'un objet correspond à la sensation reçue, est évidemment l'œuvre de la comparaison, fruit de l'expérience. Un aveugle à qui Ton enlève la cataracte n'apprécie les distances, ne juge des formes et des proportions des corps qu'après avoir acquis la pratique de la vue. Cette pratique, nous l'acquérons dès l'enfance, sans nous en rendre compte, et voilà pourquoi nous croyons qu'il suffît d'ouvrir les yeux pour saisir les objets tels qu'ils sont en eux-mêmes. Une expérience bien simple, et que nous pouvons renouveler souvent, nous convaincra du contraire.

Un adulte et un tout jeune enfant regardent à travers un verre d'optique des peintures représentant un point de vue, des animaux sauvages, une bataille, etc. Tous deux reçoivent la même impression; mais, ni la bataille, ni les animaux sauvages n'effraient l'adulte, qui sait bien que ce qu'il a sous les yeux n'est point la réalité. Ce n'est même pas sans efforts qu'il conserve l'illusion . et, plus d'une fois, il a besoin de suppléer aux imperfections de l'instrument ou du tableau pour goûter ce spectacle.

L'enfant, au contraire, qui ne compare point, qui est tout entier à la sensation isolée, et qui s absorbe en elle, s'émeut et pleure à la vue des soldats qui s'égorgent, et des bétes sauvages, dont il a peur.

§ IV. — Sains de corps, malades d'esprit.'

Prenez garde, nous dit-on, lorsque vous cherchez, à l'aide des sens, à découvrir la vérité, qu'aucune maladie n'affecte leurs organes, de peur qu'ils ne vous transmettent des sensations trompeuses. Ce conseil est sage,* est-il aussi utile qu'on le croit? Les malades se livrent rarement à des études sérieuses, et ainsi leur erreurs sont de mince importance; la maladie

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d'un organe avertit d'ailleurs qu'on ne doit point se confier à son témoignage. Ceux-là surtout ont besoin d'avertissements et de règles, qui, sains de corps, ne le sont pas d'intelligence; qui, préoccupés d une idée, mettent au service de celte idée tous leurs sens à la fois et les forcent de percevoir (qui sait? de bonne foi peut-être) tout ce qui vient en aide au système qu'ils ont adopté. Que ne découvrira point dans les corps célestes cet astronome qui s'arme d'un télescope, non pour scruter avec calme les profondeurs des cieux, mais pour y trouver à tout prix des preuves à l'appui d'une assertion hasardée?

J'ai dit avec intention que de semblables erreurs pouvaient être de bonne foi. Souvent, en effet, l'homme se trompe luimême avant de tromper les autres. Dominé par son opinion favorite, tourmenté du désir de trouver des preuves qui en établissent la vérité, il étudie les objets non pour apprendre, mais pour avoir raison. Aussi, il y découvre tout ce qu'il cherche; le plus souvent, ses sens lui disent autre chase ou ne lui disent rien : n'importe; les plus légères apparenoes suffisent à sa préoccupation. « C'est cela! s'écrie-t-il avec transport; je l'ai trouvé! c'est bien ce que je soupçonnais! » Et il étouffe avec soin les doutes qui s'élèvent dans son esprit. Il les impute à son peu de foi en son incontestable savoir; il s'impose l'obligation d'être satisfait , fermant les yeux à la lumière afin de pouvoir tromper autrui sans être contraint à mentir.

11 suffît d'avoir étudié le cœur de l'homme pour reconnaître la vérité de ces observations. Nous débattons en nous certaines questions avec une partialité déplorable. Avons-nous besoin d'une conviction? nous travaillons, par tous les moyens, à la former dans notre esprit. Au commencement, le labeur est rude, la tache est difficile; mais bientôt l'habitude fortifie les faibles, l'orgueil se lance en avant pour fermer la retraite, et, tel qui commença par combattre contre lui-même de moitié avec une erreur qu'il ne pouvait s'empêcher de voir, finit par en être réellement la dupe et s'enfonce dans son illusion avec une invincible opiniâtreté.

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§ V. Sensations réelles, mais sans objet externe.

Nos erreurs ne tiennent point toutes aux exagérations de notre jugement ou aux transformations qu'il fait subir à la sensation : il en est d'une autre sorte. Sous l'empire d'une idée Gxe, l'imagination sollicitant sans cesse le même organe, finit par maîtriser, par altérer l'action vitale, et par créer des sensations réelles qui n'ont d'autre cause que l'imagination ellemême. On en vient à sentir ce qui n'existe pas. Pour comprendre ce phénomène, souvenons-nous que la sensation ne s'accomplit point dans l'organe, mais dans le cerveau, bien que la force de l'habitude nous fasse rapporter l'impression à la partie affectée de l'organisme. Nous perdons la vue si le nerf optique souffre une lésion grave, et cependant notre œil reste sain. Toute sensibilité s'éteint dans un membre qui cesse d'être en communication avec le cerveau. On infère de ces phénomènes que le cerveau est le centre des sensations, et que si l'impression qu'un organe extérieur avait coutume de produire y est excitée à la suite d'un acte interne, la sensation a lieu indépendamment de l'impression extérieure.

Exemple : Un organe reçoit d'un corps une impression et la communique au cerveau en produisant dans le nerf A la vibration ou toute autre affection B. Que si, par une cause quelconque, purement intérieure et morale, il se produit dans ce nerf A la même vibration B, nous éprouverons nécessairement la sensation que nous aurions éprouvée si l'organe avait été matériellement affecté.

Sur ce point, la raison et l'observation se trouvent d'accord; l'âme prend connaissance des objets extérieurs médiatement au moyen des sens, immédiatement au moyen du cerveau ; donc, lorsque celui-ci reçoit telle ou telle impression, l'âme ne peut s'empêcher de la rapporter à l'organe duquel elle procède ordinairement et à l'objet qui a coutume de la produire. Si elle est avertie que l'organisme est malade, elle se tiendra sur se§

gardes, mais elle n'en recevra pas moins la sensation tout en se défiant de son témoignage. Lorsque Pascal voyait un abîme ouvert à ses côtés, sa raison lui disait qu'en réalité il était sous l'empire d'une illusion, et toutefois il éprouvait la sensation que l'on ressent à la vue d'un abîme ; ses efforts ne pouvaient surmonter l'illusion. Le phénomène n'a rien d'étrange pour quiconque a étudié ces matières.

§ VI. — Les maniaques et les hommes absorbés en eux-mêmes.

L'exaltation est une sorte de folie intermittente ou partielle. Une imagination exaltée peut tomber, au sujet de ses préoccupations, dans les mêmes erreurs qu'un cerveau malade. Les manies sont un phénomène de ce genre ; Ton sait qu'il en est de plusieurs espèces et qu'elles n'ont point toutes le même degré d'intensité. Elles sont continues ou momentanées, extravagantes ou sérieuses, vulgaires ou savantes. — Le chevalier de la Manche voyait de formidables armées dans un troupeau de brebis, et des géants démesurés dans les moulins à vent. Emporté par son imagination, par sa fantaisie, par la manie qui le maîtrise, tel savant, tel astronome, tel naturaliste verra dans son télescope, dans ses cornues, dans son microscope les phénomènes les plus bizarres, les plus étranges.

Les grands penseurs, les hommes absorbés en eux-mêmes sont plus particulièrement exposés a tomber dans les manies scientifiques, dans les illusions sublimes. Notre triste humanité traîne toujours après elle son héritage de faiblesse. Le génie lui-même ne l'en affranchit pas. Une femme nerveuse entend dans le murmure des brises des gémissements plaintifs ; elle voit des spectres dans un rayon de lune se jouant à travers les clairières ; les cris stridents de l'oiseau de nuit sont pour elle l'appel des démons. Par malheur, les femmes ne sont pas seules douées de ces imaginations ardentes qui prennent pour des réalités les extravagances de leurs rêves.

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