CHAPITRE VI
§ I. — Transition du connu à l'inconnu , de ce qui est perçu par les sens
à ce que les sens ne perçoivent pas.
Nous devons aux sens la connaissance immédiate de l'existence d'un grand nombre d'objets ; mais le nombre e*t plus grand encore de ceux que les sens n'atteignent point , parce que ces objets sont incorporels ou hors de leur portée. L'édiGce qu'on élève sur celte base étroite des connaissances acquises au moyen des sens est si gigantesque , qu'à sa vue l'esprit étonné hésite ; il a peine à croire à sa solidité.
Là où les sens ne peuvent atteindre, l'entendement supplée à leur insuffisance, en passant du connu à l'inconnu , des objets sensibles à ceux qui ne le sont pas. La lave répandue sur le sol nous révèle l'existence d'un volcan que nous n'avons point vu ; des coquillages découverts sur le sommet des montagnes font naitre en nous l'idée d'un débordement des eaux et nous mettent sur la trace d'une catastrophe dont nous n'avons pas été les témoins. Certains travaux souterrains nous indiquent qu'en des temps antérieurs à nous on exploita des mines aux lieux que nous visitons. Les ruines d'une antique cité nous signalent la demeure d'hommes depuis longtemps disparus de la scène du monde. Ainsi , les sens nous présentent un objet, et au moyen de cet objet l'entendement parvient à en connaître d'autres tout différents.
Mais, qu'on veuille bien l'observer, cette transition du connu à l'inconnu ne se peut faire si déjà nous n'avons acquis une idée plus ou moins complète, plus ou moins générale de l'objet
inconnu ; si nous ne savons en même temps qu'il existe entre les deux une certaine dépendance. Ainsi, dans les exemples précédents, s'il est vrai que nous ne connaissions d'une manière précise ni le volcan, ni les mineurs, ni les habitants des cités en ruine, toutefois ces divers objets, et leurs relations avec les objets que les sens nous présentent, nous sont au moins connus d'une manière générale. De la contemplation du mécanisme admirable de l'univers, l'homme ne pourrait s'élever n la connaissance du Créateur s'il ne possédait les idées d'effet et de cause , d'ordre et d'intelligence. Soit dit en passant , cette seule observation suffit pour renverser le système de ceux qui ne veulent voir dans notre entendement que des sensations transformées.
§ II. — Coexistence et succession.
Nous ne sommes autorisés à inférer l'existence simultanée de deux phénomènes que de leur mutuelle dépendance. 11 faut donc connaître cette dépendance ; toute la difficulté est là. Si nos regards pénétraient dans les profondeurs où se cache la nature des choses, il nous suffirait de les arrêter sur un objet pour saisir aussitôt toutes les propriétés, toutes les relations, qui rattachent cet objet aux autres. Par malheur il en est autrement. Dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral , les idées que nous possédons sur les principes constitutifs des êtres sont en petit nombre et très-incomplètes. Secrets précieux, soigneusement voilés par la main du Créateur. Ainsi la nature cache dans les profondeurs de son sein ses trésors les plus rares et les plus exquis.
Ce défaut de lumières, relativement à l'essence des choses, nous force souvent de conclure à la dépendance des phénomènes, du fait seul de leur coexistence ou de leur succession.
Nous inférons qu'une chose dépend de l'autre, de cela seul qu'elles existent ensemble, ou que l'une se produit à la suite de l'autre. De là de fréquentes erreurs. Eh! qui donc possède
l'étendue et la sûreté d'esprit nécessaires pour reconnaître toujours dans quelle circonstance la coexistence et la succession sont ou ne sont pas signes de dépendance?
Etablissons d'abord, comme incontestable, que ni l'existence simultanée de deux êtres ou de deux faits , ni leur succession immédiate, considérées en elles-mêmes, indépendamment de tout le reste, ne prouvent suffisamment entre elles un rapport de dépendance. Une herbe vénéneuse et empestée mêle quelquefois ses fleurs à celles d'une plante médicinale et aromatique; un reptile chargé de poisons se traîne à côté du papillon aux ailes d'or; l'assassin qui fuit la justice humaine se cache dans le taillis où l'honnête chasseur guette sa proie; une brise légère passe et rafraîchit les airs, et bientôt l'ouragan mugit apportant sur ses ailes la tempête et l'épouvante.
Il est donc téméraire de juger des relations que deux phénomènes ont entre eux d'après cela seul qu'on les a vus unis quelquefois ou se succédant à de courts intervalles. N'estce point à ce sophisme qu'il faut imputer les prédictions toujours renouvelées et toujours démenties sur les variations atmosphériques, les conjectures hasardées sur les sources, sur les veines de métaux précieux, etc. On a observé quelquefois que les nuages, après avoir affecté telle position, se dissolvaient en pluie; que les vents ou les brouillards du matin ayant pris telle direction , l'orage avait grondé , et l'on s'est hâté de conclure qu'il y avait relation entre les deux phénomènes; on a pris l'un comme indication de l'autre, oubliant que la coexistence, ici, pouvait être entièrement indépendante et de hasard.
S III. — Deux règles sur la coexistence et la succession.
L'importance de la matière exige que nous établissions quelques règles.
1° Lorsqu'une expérience prolongée nous montre deux phénomènes dont l'existence est simultanée, de telle sorte que
l'apparition ou l'absence de l'un amène constamment l'apparition ou l'absence de l'autre, nous pouvons affirmer légitimement que ces phénomènes ont entre eux une certaine liaison, et, parlant, de l'existence de l'un inférer celle de l'autre.
2° Si deux phénomènes se succèdent invariablement de telle sorte que le premier soit toujours suivi du second, que l'existence de celui-ci ait toujours signalé la préexistence de celui-là, concluons, sans crainte , qu'ils sonl liés entre eux par une certaine dépendance.
Il serait difficile, peut-être, de démontrer philosophiquement ces propositions ; mais que ceux qui seraient tentés de les mettre en doute veuillent bien observer que le bon sens, raison supérieure de l'humanité, les prend pour règle ; que la science, dans un grand nombre de cas , s'incline devant elles , et que, dans la plupart de ses investigations, notre entendement n'a pas d'autre guide.
Il est universellement reconnu qu'une certaine grosseur, la forme, la couleur, etc., sont, pour les fruits, des signes de maturité. Comment le villageois, qui les cueille, sait-il cette relation? comment, de la forme, de la couleur et autres apparences qu'il perçoit au moyen de la vue, infère-t-il une qualité qu'il n'expérimente pas, la saveur? Demandez-lui de vous expliquer la théorie de cet enchaînement d'idées, il ne saura que répondre. Mais efforcez-vous de lui prouver qu'il se trompe, il se rira de votre philosophie ; inébranlable dans sa croyance, parla simple raison « qu'il a toujours vu la chose ainsi. »
On sait qu'un certain degré de froid congèle les liquides, qu'un certain degré de chaleur les rend à leur premier état. La raison de ces phénomènes est ignorée généralement, et, toutefois, nul ne met en doute la relation qui existe entre la congélation et le froid, entre la liquéfaction et la chaleur. Peut-être pourrait-on élever quelques difficultés sur les causes que les physiciens assignent à ce double fait, mais le vulgaire n'attend pas l'avis des savants pour former son opinion. Ces deux faits existent, toujours réunis, dit-on ; donc ils sont liés par quelque rapport.
II serait facile de faire de celle règle des applications sans nombre; celles qui précèdent suffiront pour meure sur la voie. Je dirai seulement que la plupart de nos actes sont basés sur le principe suivant : L'existence simultanée de deux phénomènes, observée pendant un temps considérable, nous autorise à conclure que l'un se produisant, l'autre devra se produire aussi. Si cette règle n'était pas tenue pour certaine, le commun des hommes ne pourrait agir; les philosophes eux-mêmes se trouveraient dans un grand embarras, et ne seraient guère plus avancés que le vulgaire.
La deuxième règle a beaucoup d'analogie avec la première; elle repose sur les mêmes principes et s'applique au même ordre de faits. Une expérience constante nous montre que l'oiseau éclot d'un œuf. Nul, jusqu'à ce jour, n'a expliqué d'une manière satisfaisante comment, de la liqueur enfermée dans la coquille, est formé ce petit être si admirablement organisé. D'ailleurs, la science donnerait-elle l'explication complète du phénomène, celte explication ne serait pas à l'usage du vulgaire; et cependant, ni le vulgaire, ni les savants n'hésitent à croire qu'il existe une relation de dépendance entre la liqueur et l'oiseau : celle merveille animée, nous n'en saurions douter, a eu pour origine une substance informe aonienue dans la coquille de l'œuf.
Peu d'hommes comprennent, ou, pour mieux dire, nous ignorons tous de quelle façon la terre végétale concourt à la germination des semences, au développement des plantes, et quelle est la cause qui approprie certaines qualités de terrains plutôt que d'autres à des productions déterminées; mais cela s'est toujours vu ; en voilà assez pour nous autoriser à croire qu'une chose dépend de l'autre; pour que, de la présence de la seconde, nous puissions inférer hardiment l'existence de la première.
§ IV. — De la causalité. Observations. Une règle de dialectique. Toutefois il importe de distinguer entre la succession une
seule fois observée, et celle qui l'a été plusieurs fois. Dans le premier cas, la succession n'implique ni causalité ni relation d'aucune espèce ; dans le second, si elle ne suppose pas toujours la dépendance d'effet et de cause, elle indique au moins une cause commune. Si le flux et le reflux des eaux de la mer eût coïncidé seulement quelquefois avec telle position de la lune, on n'aurait pu légitimement en conclure l'existence d'un rapport entre ces deux phénomènes ; mais la coïncidence étant constante, on a dû conclure de celte persistance que si l'un de ces deux faits n'avait point l'autre pour cause, ils avaient du moins tous les deux une cause identique, et qu'ils étaient liés dans leur origine.
Quoi qu'il en soit, c'est avec raison que les dialecticiens flétrissent du nom de sophisme le raisonnement suivant : Post hoc, ergo propter hoc, après le fait, donc à cause du fait ; car :
En premier lieu il ne s'agit point de la succession se produisant d'une manière constante ; et en second lieu celte succession peut bien indiquer la dépendance à l'égard d'une cause commune, mais non que des deux phénomènes l'un soit la cause de l'autre.
Nous procédons dans nos jugements sur les phénomènes de la nature comme pour les choses de la vie, modifiant l'application de la règle selon l'importance du sujet. En certains cas, nous nous contentons d'une première ou de quelques expériences j en d'autres, nous les exigeons nombreuses et répétées, mais au fond nous sommes toujours conduits par le même principe. Deux faits qui se succèdent invariablement ont entre eux une certaine dépendance, l'existence de l'un révèle l'existence de l'autre. La simultanéité suppose un lien, une relation entre les faits ou un rapport des deux faits avec un troisième.
S V. — Raison d'un acte qui nous parait purement instinctif.
Celte inclination naturelle qui nous porte à inférer de la coexistence de deux faits ou de leur succession un rapport entre
ces faits, inclination qui ne nous parait qu'une inspiration aveugle de l'instinct, est en réalité l'application intelligente, mais inaperçue, d'un principe primitif gravé dans le fond de notre âme. Nous pouvons regarder comme accidentelle une coïncidence qui se présente quelquefois, et par conséquent n'y attacher aucune idée de relation ; mais, lorsque la coïncidence se répète, qu'elle se renouvelle sans cesse : « Il y a ici enchaîner ment, disons-nous sans hésiter ; il y a mystère. La puissance du hasard ne va pas si loin. »
C'est ainsi qu'en étudiant à fond les facultés de l'homme, nous apercevons partout la main généreuse de la Providence qui s'est plu à enrichir son entendement U son cœur des dons les plus inestimables et les plus divers !