CHAPITRE VII
5 I. — Sagesse de la loi qui défend les jugements téméraires.
La loi chrétienne qui défend les jugements téméraires n'est pas seulement charité, elle est une loi de prudence et de bonne logique. Rien de plus téméraire que de juger, sur de simples apparences, d une action et surtout de Fintention qui l'a produite. Dans le cours ordinaire des choses, les moindres événements sont si compliqués, les hommes se trouvent placés en des situations si diverses, ils agissent par des motifs si différents , ils voyent les choses sous des points de vue si opposés, que, bien souvent, nous n'aurions, pour ainsi dire, qu'à changer de place pour passer de la colère à l'indulgence, pour comprendre, pour excuser un fait, une façon de penser ou d'agir dont nous avons été d'abord étonnés, froissés, et que nous étions tentés de condamner sans appel.
$ II. — Examen de cette maxime : Crois le mal, et tu ne te tromperas pas.
On s'imagine donner une règle de conduite très-sage en disant : « Crois le mal, tu ne te tromperas pas, » et corriger ainsi la morale de l'Evangile. « Gardez-vous d'être trop confiant, » nous dit-on sans cesse ; se payer de mots , c'est folie ! >» L'homme est méchant. Des faits, voilà ce qui prouve, en » amitié ! » Comme si l'Evangile conseillait l'imprudence et la sottise ; comme si le Christ, en nous recommandant d'être simples comme la colombe, ne nous avertissait pas d'être prudents comme le serpent ; comme s'il ne nous avait pas enseigné
qu'il ne faut point croire à tout esprit, et que le fruit juge l'arbre qui le porte ; comme si, à propos de la malice humaine, nous ne lisions point dans les premières pages des saints livres : L'esprit de l'homme incline au mal dès la jeunesse !
Cette maxime pernicieuse, qui érigerait en moyen d'arriver au vrai la malignité de notre cœur, est aussi contraire à la saine raison qu'à la charité chrétienne. L'expérience ne nous enseignet-elle pas, en effet, que le menteur le plus déterminé dit encore plus de vérités que de mensonges? que l'être le plus dépravé accomplit encore plus d'actions bonnes ou indifférentes que de mauvaises actions? L'homme aime naturellement la vérité et le bien; il ne s'en écarte que lorsque ses passions le maîtrisent et l'égarent. Le menteur cède à son inclination lorsque le mensonge favorise ses intérêts ou sert sa vanité; hors ces cas, il dit vrai et parle comme le reste des hommes. Le voleur dérobe, l'homme de mauvaise foi manque à sa parole, le querelleur dispute lorsque l'occasion le sollicite et que la passion l'entraîne. Que si ces hommes s'abandonnaient constamment à leurs mauvais instincts , ils deviendraient de véritables monstres ; leur vice dégénérerait en démence, et bientôt, dans l'intérêt de l'ordre et de la morale, la société se verrait forcée de les rejeter de son sein.
Concluons. Croire au mal sans raisons suffisantes, et prendre, dans ses jugements, sa propre malice comme garantie de vérité serait donc aussi irrationnel qu'injuste. Quelques boules noires sont mêlées dans l'urne aux boules blanches , cent fois plus nombreuses. Retirerai-je une boule noire? — peut-être... Mais, vous l'affirmez, et voilà l'erreur!
5 III. — Quelques règles pour juger la conduite des hommes.
Ces règles sont des précautions judicieuses. Filles de la prudence, elles n'altèrent point la simplicité.
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