‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 22 sur 60 · RÈGLE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

RÈGLE PREMIÈRE

II ne faut pas compter sur la vertu du commun des hommes lorsqu'elle est mise à une trop rude épreuve.

Résister à de violentes tentations est le triomphe d'une àme forte, d'une vertu passée au creuset, et peu d'hommes possèdent une semblable vertu. L'expérience nous enseigne que dans les positions extrêmes la faiblesse humaine succombe presque toujours ; les saints livres viennent à l'appui de l'expérience : « Qui aime le péril y périra. »

Vous savez qu'un honorable commerçant se trouve dans la gène la plus étroite, alors que tout le monde le croit dans une position florissante. Sa réputation , l'avenir de ses enfants dépendent d'une opération peu délicate, mais très-lucrative. S'il se décide à la faire, tout est réparé; s'il s'abstient, le secret de sa position se découvrira : sa ruine est inévitable. Que fera-t-il ?. . . — Si l'opération peut vous nuire, prenez vos précautions à temps! Eloignez-vous d'un édifice qui, en des circonstances ordinaires, résisterait sans doute, mais que bat aujourd'hui un formidable ouragan.

Deux personnes belles, jeunes, et d'un commerce aimable, ont noué des relations intimes et fréquentes; elles ont de la vertu, je le sais; n'y aurait-il pas d'autre motif, l'honneur devrait suffire à les maintenir dans les limites du devoir, je le sais encore. Toutefois , si la chose vous intéresse , prenez promplement votre parti , sinon , taisez-vous. — Ne jugez point témérairement, mais priez Dieu pour elles ; vos prières pourraient bien n'être pas inutiles.

Vous gouvernez votre pays; les temps sont mauvais, les circonstances critiques. Un de vos subordonnés, chargé d'un poste important, se trouve assiégé nuit et jour par un ennemi qui possède d'inépuisables moyens d'attaque... sonnants et de bon aloi. Votre employé, croyez-vous, est un homme honorable; de nombreux et forts engagements le lient à votre cause.

Surtout, il est enthousiaste de certains principes et les défend avec chaleur. N'importe ! il sera hon que vous ne perdiez pas cette affaire de vue. Vous ferez bien de croire que Fhonneur et les convictions de votre subordonné peuvent résister aux coups d'une machine de guerre du poids de... cinquante mille pièces d'or; mais, il sera mieux encore de ne le point mettre à l'épreuve, surtout si les conséquences devaient être irréparables.

Vous voyez l'autorité en péril; on veut imposer à son représentant un acte auquel il ne peut souscrire sans s'avilir, sans manquer aux devoirs les plus sacrés, sans compromettre des intérêts du premier ordre. Le magistrat est d'un caractère naturellement droit; dans sa longue carrière, on ne saurait lui reprocher une félonie, et sa droiture est accompagnée d une certaine fermeté. Les antécédents sont excellents, et toutefois, lorsque vous entendrez gronder la tempête, lorsque vous verrez l'émeute gravir les degrés du prétoire, un hardi démagogue frappera la porte, tenant d'une main l'acte à signer et de l'autre le poignard ou l'arme à feu toute prête, craignez beaucoup plus pour l'honneur que pour la vie du magistrat ! Il est probable que l'homme ne mourra point. L'intégrité n'est pas l'héroïsme.

Il est donc permis, il est même très-sage en certaines circonstances, de se déûer de la vertu des hommes, surtout lorsque , pour pratiquer celte vertu, ils ont besoin d'une supériorité d ame que la raison, l'expérience, la religion elle-même, nous apprennent être fort rares. Ajoutons que, pour appréhender, il ne faudra pas toujours attendre que le danger soit tel que nous venons de le dépeindre. Pour les méchants, une simple occasion équivaut à une tentation violente. Ainsi, dans l'application, avant de porter un jugement (et c'est la seule règle qu'on puisse établir), considérons quelle est la personne, en graduant les probabilités de résistance ou de chute sur son inclination habituelle à mal faire ou sur sa longue pratique du bien.

Ces considérations donnent naissance à de nouvelles règles.

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