‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 24 sur 60 · RÈGLE TROISIÈME · texte numérisé non relu

RÈGLE TROISIÈME

Se dépouiller avec soin de ses idées, de ses affections particulières, et se garder de croire que les autres agiront comme nous agirions nous-mêmes.

Nous avons tous fait cette expérience : l'homme incline à juger autrui en se prenant pour terme de comparaison. De là le proverbe : Qui ne fait point le mal, ne le soupçonne pas; et celui-ci : Un larron se défie de son ombre. Ce penchant naturel est un obstacle presque insurmontable à l'impartialité de nos jugements. Il expose l'homme de bien à tomber dans les filets du méchant, et souvent aussi fournit des armes à la médisance contre l'innocence la plus pure, contre les plus hautes vertus.

La réflexion, des expériences cruelles, parviennent quelquefois à guérir ce défaut, source de mille maux pour l'individu comme pour la société. Mais, comme il a sa racine dans l'entendement et dans le cœur de l'homme, veillons avec soin ; il reparait sans cesse.

Dans la plupart de ses raisonnements , l'homme procède par l'analogie. « Un fait a toujours eu lieu, donc il aura lieu «encore; ce phénomène suit communément tel autre, donc «il en sera de même aujourd'hui. » Avons-nous un jugement à former, nous appelons aussitôt la comparaison à notre aide.

Un seul exemple nous confirme dans notre manière de voir ; et si l'expérience nous en fournit plusieurs, nous tenons, sans autres preuves, la chose pour démontrée. N'est-il pas naturel que, cherchant des comparaisons, nous les prenions parmi les objets qui nous sont mieux connus et plus familiers? Or, comme il est nécessaire, lorsqu'on veut former un jugement ou des conjectures sur la conduite dautrui, de tenir compte des motifs qui influent sur les déterminations de la volonté, nous faisons un retour sur nous-mêmes, nous en appelons naturellement à nous-mêmes ; et c'est ainsi qu'à notre insu nous prêtons aux autres nos manières de voir, d'apprécier les objets.

Cette explication, aussi simple qu'elle est vraie, nous donne la raison des difficultés que l'homme éprouve à se dépouiller de ses idées et de ses sentiments particuliers lorsqu'il juge les autres. Et cependant, quoi de plus indispensable? Celui qui ne connait d'autres usages que ceux de son pays tient pour étrange tout ce qui s'en écarte ; lorsque pour la première fois il quille le sol natal, chaque objet nouveau est pour lui un sujet de trouble et de surprise. Il en est de môme dans l'ordre moral. Nous ne vivons avec personne aussi intimement qu'avec nous-mêmes; l'homme le plus irréfléchi a forcément conscience de la direction habituelle que prennent son entendement et sa volonté. Une occasion se présentc-t-clle d'apprécier un phénomène de ce genre, nous n'observons pas que le fait psychologique a lieu dans l'âme d autrui, c'est-à-dire en terre étrangère; nous sommes naturellement portés à juger qu'il se passera là, à peu de différence près , ce que nous avons vu se passer sur notre territoire. Et puisque j'ai commencé la comparaison, j'ajouterai: De même que ceux qui ont beaucoup voyagé ne s'étonnent plus de la diversité des usages, et s'y conforment sans répugnance et sans hésitation ; de même ceux qui ont étudié le cœur humain sont plus aptes à faire abstraction de leur manière de voir et de sentir, et se placent plus aisément au point de vue d'aulrui. Voyageurs expérimentés, ils prennent à volonté l'air et les façons des naturels du pays qu'ils parcourent.

DE LAl'TOMTÉ HUMAINE EN GÉNÉRAL.

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