DE L'AUTORITÉ HUMAINE EN GÉNÉRAL
S I. — Deux conditions pour valider un témoignage.
Il ne nous est pas toujours possible de nous assurer par nousmêmes de l'existence des choses, et partant nous sommes forcés d'avoir recours au témoignage d'autrui.
Pour valider ce témoignage, deux conditions sont nécessaires : 1° que le témoin n'ait pas été trompé; 2° qu'il ne cherche pas à nous tromper. Il est évident que l'absence de l'une de ces conditions enlèverait au témoignage toute valeur.
Qu'importe, en effet, que celui qui parle connaisse la vérité si ses lèvres profèrent le mensonge? Qu'importent sa véracité et sa bonne foi s'il a lui-même été trompé?
| II. — Examen et application de la première condition.
C'est en étudiant les moyens dont le témoin dispose pour arriver à la vérité, que nous connaîtrons s'il a pu ou non être trompé lui-même. Parmi ces moyens, je comprends la capacité du témoin et toutes les qualités personnelles qui le rendent plus ou moins digne de foi.
Un homme raconte un fait dont il ne peut dire : Je l'ai vu. Peut-être les lois d'une bonne éducation nous empêcherontelles de lui demander de qui il le lient; mais les lois dune bonne logique nous prescrivent de tenir grand compte de cette circonstance, et de ne pas nous départir légèrement de nos scrupules à cet égard.
Je traverse un pays qui m'est inconnu , et j'entends dire : « L'année présente est une année d'abondance pour la contrée;
1 40 àîit d'arriver au vrai.
• depuis longtemps on n'avait obtenu d'aussi belles récoltes. » Que dois-je faire avant d'arrêter mon jugement? m'enquérir d'abord de la personne qui parle. C'est un vieillard , propriétaire fort riche dans les environs, et établi sur ses terres. Il est passionné pour la statistique et s'en occupe avec persévérance. Son intérêt, sa profession, ses goûts particuliers, une longue expérience lui fournissent tous les moyens de s'éclairer; il sait ce qu'il affirme, je n'en puis douter.
— C'est le fils de ce vieillard ; il ne vient chez son père qu'en partie de plaisir, et, distrait par la vie des grandes villes, il s'occupe fort peu de ce qui se passe dans les champs. Celui-ci peut bien savoir ce qu'il avance pour l'avoir ouï dire; mais, à part celte circonstance, son témoignage est peu sûr.
— C'est un voyageur qui parcourt de temps à autre ce pays pour des affaires qui n'ont aucun rapport avec l'agriculture. Son témoignage mérite peu de foi; les moyens qu'il a eus d'apprendre ce qu'il donne comme certain sont sans valeur. Il parle à l'aventure.
§ III. — Examen et application de la seconde condition.
S'il est à propos de se prémunir contre l'erreur involontaire dans laquelle un témoin peut tomber, il n'importe pas moins de se meitre en garde contre son défaut de véracité. A cet effet, informez-vous de l'opinion qu'on a de lui sur ce point, et surtout examinez si quelque passion ou son intérêt ne le pousse pas à mentir.
Auriez-vous une entière confiance aux récits d'un homme de guerre, célébrant des faits d'armes en récompense desquels il espère un grade, un emploi, une décoration? Il est aisé de comprendre l'usage que ferait, d'un semblable moyen, l'aventurier sans honneur et sans délicatesse. Tenez pour suspect un témoin fortement intéressé à faire admettre son témoignage. Croire à sa véracité, sur parole, serait, pour le moins, faire preuve d'une légèreté extrême.
Lorsque nous voulons calculer la probabilité d'un événement
De l'autorité humaine en Cé.nék.u. ii\
qui ne nous est connu que par le témoignage d'autrui, il est d abord indispensable de tenir compte simultanément des deux conditions dont nous venons de parler : connaissance et véracité de la part du témoin. Mais, outre le témoignage d'autrui, souvent nous possédons certaines données qui nous aident à apprécier ce qu'on nous raconte et dont nous devons faire usage pour diminuer les chances d'erreur. Nos meilleurs maitres, dans ce cas, seront la réflexion et l'expérience.
5 IV. — Une observation.
Il est des circonstances dans lesquelles, bien que le témoin paraisse avoir un grand intérêt à mentir, il n'est point probable qu'il l'ose faire ; par exemple, lorsque le mensonge, promplement découvert et sans palliatif possible, retomberait sur lui avec ignominie.
Dans ce cas, cette objection : Le témoin qui est intéressé à tromper, ne doit point nous empêcher de croire. Si les circonstances sont telles que le mensonge ne puisse rester caché , qu'il doive apparaître presque aussitôt dans sa nudité, dans sa" honte, sans que le menteur puisse donner pour excuse ou qu'on l'a trompé ou qu'il s'est trompé lui-même, ne pouvonsnous admettre le fait au moins sous bénéfice d'inventaire? Nous serons trompés peut-être; mais il y a probabilité pour l'opinion contraire, et à un degré supérieur.
$ V. — Il est difficile d'arriver à la vérité lorsqu'elle est placée loin de
nous par le temps et par la distance.
S'il est si difficile de discerner le vrai du faux parmi les événements contemporains survenus dans notre pays, que sera-ce des événements accomplis depuis des siècles, accomplis en des pays lointains, ou de ceux qui sont à la fois éloignés de nous et par la dislance et par le temps! Comment vérifier la sincérité des récits d'un voyageur ou d'un historien? En quel état nous livreront-ils la vérité? On se sent découragé lorsqu'après avoir
vu de quelle manière sont grossis, exagérés, atténués, défigurés, confondus ou travestis les faits qui se passent sous nos yeux, il faut chercher la vérité dans un livre 'd'histoire ou de voyages, dans un journal et surtout dans un journal étranger.
Celui qui vit dans le pays et dans le temps où s'accomplissent les événements qu'il étudie, possède encore certains moyens de se garder de l'erreur. Il voit les choses par lui-même, ou il entend et lit des relations différentes qu'il peut comparer; comme il sait les antécédents des personnes et des choses, comme il est continuellement en rapport avec des hommes opposés d'opinions et d'intérêts, comme il suit les événements dans leur marche générale, il ne lui est pas impossible, à force de travail et de jugement, d eclaircir certains faits et d'arriver au vrai sur quelques points. Mais qu'adviendra-t-il du lecteur qu'un hémisphère tout entier et plusieurs siècles peut-être séparent de la vérité qu'il cherche? qui n'a d'autre guide que le journal ou l'ouvrage tombé sous sa main dans une bibliothèque, dans un cabinet de lecture, ouvrage ou journal qu'il adopte de conOancc par cela seul qu'ils lui ont été recommandés ou qu'on les a vantés devant lui ?
Journaux, relations de voyages, histoires : trois moyens par lesquels on a coutume de chercher à s'instruire des événements accomplis en des temps et en des lieux éloignés. Je dirai quelques mots de chacun de ces moyens.
LES JOURNAUX