CHAPITRE IX
LES JOURNAUX
J I. — Une illusion.
On se persuade que dans les pays où fleurit la liberté de la presse, où les affaires générales se discutent au grand jour, où chacun peut librement émettre sa pensée, il est facile d'arriver à la vérité. « Là, tous les intérêts, tous les systèmes se produisant simultanément, les contraires se corrigent l'un l'autre et »se font contre-poids. La lumière jaillit du choc des opinions. »Une opinion seule ne dirait qu'une partie de la vérité; toutes »les opinions pouvant élever la voix, la disent tout entière. »
Pure illusion! Les journaux ne disent, ne peuvent dire toute la vérité, ni sur les personnes, ni sur les choses, môme dans les pays les plus libres.
$ IL — Les journaux ne disent pas toute la vérité sur les personnes.
Exalter ou rabaisser sans mesure, prodiguer la louange ou le blâme, faire d'un personnage politique, selon l'intérêt ou la circonstance, — un génie rare, un héros, un sauveur, — un homme sans talents, un homme incapable, un fléau ! tels sont, on ne l'ignore point, les errements de la presse et de l'esprit de parti.
Lorsque la carrière publique de l'homme que Ton attaque ou que l'on glorifie de la sorte n'a pas été marquée par des actes éclatants et faciles à caractériser, que croire? où chercher la vérité? Comment l'étranger surtout, forcé de choisir entre ces extrêmes, parviendra-t-il à former son opinion?
Chose étrange ! il n'est pas rare d'entendre certains cercles, et même un pays tout entier, professer à la fois sur le mèim
personnage deux opinions différentes, l'opinion vraie et l'opinion de cireonstance. Ecoutez les adversaires de ce ministre : « Ses talents, vous disent-ils, personne ne les nie. 11 est habile, »ses intentions sont excellentes; nous respectons, nous admirons en lui l'homme privé; mais il n'appartient pas à notre » parti. II faut qu'il tombe! »
Et les défenseurs de cette homme d'Etat, qui seul, s'il faut les croire, peut sauver la chose publique, écoutez-les à leur tour! Ils l'ont vu de près et le connaissent à fond.
« Que ce soit un misérable, nous ne l'ignorons point ; on met »sur son compte bon nombre d'affaires honteuses ; mais il est » l'homme qu'il nous faut. Qu'importe le reste? Nos adversaires » l'accusent; nous ne pouvons le laisser entre les cornes du » taureau ; nous le défendrons. Voulez-vous savoir son histoire? »je vais vous la raconter. » Et bientôt, le fort et le faible, ses mauvaises actions, ses hontes, son ignominie, vous savez tout, rien n'est oublié. Il ne vous reste plus d'illusions, et vous pouvez désormais porter un jugement en connaissance de cause.
Ces jugements opposés ou contradictoires, les étrangers ne peuvent les connaître ; souvent même ils ne sauraient les comprendre ; donc la presse est pour eux un moyen défectueux d'arriver au vrai. Elle l'est également pour les nationaux euxmêmes, qui forment d'après les journaux leurs jugements sur les hommes et les choses.
Les écrivains séparent presque toujours l'homme public de l'homme privé ; et il est bon qu'il en soit ainsi. Sans cette distinction, la polémique quotidienne, déjà aigre et violente à l'excès, serait bientôt devenue une arène impure où les passions les plus honteuses viendraient étaler leurs plaies ou se livrer bataille. Il n'en est pas moins vrai, toutefois, que la vie privée d'un homme est une présomption puissante sur ce que seront ses tendances dans la vie publique. Croyez-vous, par exemple, que celui qui, dans les transactions ordinaires, n'a pas respecté le bien d'autrui, sache, si les deniers publics lui sont confiés, conserver ses mains pures? L'homme de mauvaise
LES JOURNAUX
foi, sans convictions, sans moralité, sans religion, croyez-vous qu'il se montre toujours conséquent aux principes d'occasion qu'il professe, et que, sur la foi de ses paroles ou de ses serments, le pouvoir qui l'emploie puisse fermer les yeux et s'endormir ? L'épicurien par système qui, dans sa province, insultait sans pudeur à la morale publique, mauvais époux, mauvais père, croyez-vous qu'il ait déposé ses passions en revêtant l'hermine du magistrat? et que l'innocence, que la fortune des gens de bien n'aient rien à craindre, l'audace et l'injustice des méchants rien à espérer de sa corruption, de son impudence? Et cependant les journaux ne disent rien, ne peuvent rien dire de ces choses, alors même qu'elles sont parfaitement connues de l'écrivain !
§ III. — Les journaux ne disent pas toute la vérité sur les choses.
Même sur les événements politiques, les journaux ne disent point et ne peuvent dire toute la vérité. Qui ne sait combien l'expression d'une opinion manifestée dans des conversations familières, diffère de celle qu'on livre à la discussion publique au moyen de la presse? 11 est mille considérations particulières auxquelles un publieiste doit forcément se plier. Parmi ceux qui parlent au public, beaucoup disent le contraire de leur pensée, et les plus rigides en matière de véracité se trouvent obligés, plus d une fois, sinon de dire ce qu'ils ne pensent point, au moins de taire la majeure ou plutôt la meilleure partie de ce qu'ils pensent. Il importe de ne pas oublier ces observations, si l'on veut voir un peu plus loin et mieux que le vulgaire. Il y a dans le monde politique comme une sorte de monnaie courante reconnue fausse, mais que l'on est convenu tacitement de recevoir. Les initiés ne se trompent point sur son véritable poids, sur sa valeur réelle.
BlBL. H1ST. 7 e ANNÉE. 4 e OUVR. 13
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