‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 4 sur 60 · DE JACQUES L AL MES · texte numérisé non relu

DE JACQUES L AL MES

en Espagne, par une double voie : d un côté, par l'influence anglaise , ressort caché qui faisait mouvoir Espartero; de l'autre, par l'effet des sympathies qui unissaient le parti modéré d'Espagne à l'école doctri- ' naire de France.

Nous savons par un témoignage, émané de la bouche même de Balmès, que cet ouvrage fut longtemps « son »réve, son illusion, son espérance en ce monde. Il ne «dormait, n'enseignait, ne se promenait qu'accom- ■ pagné de cette pensée. » Le chanoine Soler, censeur de ce livre, dans une lettre publiée par un biographe (1), exalte l'humilité de Balmès : « Si l'humilité, ainsi que » le pensent S. Bernard et S. Bonaventure, consiste, » dit-il, à faire peu d'estime de son propre esprit et à «déférer aux sentiments d'aulrui, le docteur Balmès, »que nous venons de perdre, m'a donné plus d'un «exemple de cette vertu. »

Un éditeur de Barcelone, don José Taulô, qui avait payé 80 piastres fortes (environ 400 francs) le manuscrit des Considérations politiques, entreprit la publication du nouveau livre. Balmès était retourné à Vich vers la fin de 1840. L'année suivante, il remit entre les mains de la junte d'instruction publique de cette ville sa démission de professeur de mathématiques. Au mois de juillet de 1 84 1 , il se fixait définitivement a Barcelone. A Vich, il traduisit, et publia en 1840, à la prière du chanoine Soler, les Maximes de S. François de Sales pour tous les jours de l'année (2). A Barcelone, interrompant quinze jours ses autres travaux, il écrivit un livre élémentaire intitulé : La religion mise à la portée des enfants (s), sorte de catéchisme composé avec une simplicité pleine d'art, qui s'est répandu partout où se

(I) Noticia historico-titeraria del doclor D. J. Balmès.

{2) Maximns de San Francisco de Sala para todos los dias dcl ano:

(3) La Rdifjion demostrada al alcance de los ninoi.

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parle la langue espagnole. Au printemps de 1841, l'Académie des Belles-Lettres de Barcelone l'agrégea spontanément au nombre de ses membres. Il paya son tribut à l'Académie en écrivant un discours purement littéraire sur l'Originalité. Enfin s'étant fixé à Barcelone, il entreprit, de concert avec deux de ses amis , don J. Roca y Cornet et don J. Ferrer y Subirana une publication périodique.

Plein d enthousiasme pour le talent de Balmès , l'éditeur Taulô lui proposa de publier son ouvrage sur le Protestantisme, à Paris, en français, en même temps que l'édition espagnole s'imprimerait à Barcelone. Celte proposition fut acceptée. Balmès pressentit que la publication donnée à son livre, en France, en décuplerait l'importance, non-seulement dans la plus grande partie du monde lettré, mais même en Espagne. Taulô, d'ailleurs, offrait au jeune écrivain de l'accompagner à Paris; il y était connu par des relations de commerce. Balmès se mit en chemin d'autant plus volontiers qu'il devait trouver à Paris la portion la plus brillante de l'Espagne, exilée à celte époque à la suite de don Carlos ou de la reine Marie-Christine. Par l'entremise de M. Bonnetty, le savant directeur des Armâtes de philosophie chrétienne, M. A. De Blanche- Raffin devint l'auxiliaire de J. Balmès. 11 traduisit son livre. A cette époque, Balmès parlait difficilement la langue française, mais il l'entendait jusque dans ses délicatesses intimes. Il prit une certaine part à la traduction des premières pages de son ouvrage. Pendant son séjour à Paris, il écrivit, en français, la biographie de Mariana, en tirant de ses seuls souvenirs tous les traits qui composent l image du grand historien du xvi* siècle (i). On peut y voir à quel degré il admi-

(1) Il la composa pour la Revue antique et littéraire, par la société de Saint-Paul. Il la traduisit ensuite en espagnol.

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mit et sentait les exigences du goût des Français. Mêlées à une certaine saveur étrangère, les principales qualités du langage français s'y retrouvent. A peine çà et là quelques lignes furent à retoucher sur le manuscrit.

Arrivé à Paris au mois d'avril de 1842, Balmès, au mois d'octobre suivant, regagnait Barcelone. En rentrant dans sa patrie, il fut épié et menacé par la police d'Espartero. Ses opinions franchement favorables à l'autorité royale, son zèle pour les intérêts de l'Eglise, alors persécutée par le dictateur, le firent accuser d'avoir ourdi, en France, des trames avec les réfugiés du parti modéré. Il n'en était rien. Balmès conspirait seul et à ciel ouvert. Sa plume révélait chaque jour ses complots. De retour à Barcelone, il partagea ses soins entre son livre sur le Protestantisme, qui devait l'occuper encore une année entière , et son labeur périodique dans la Revue qu'il avait fondée avec ses deux amis.

Cet ouvrage de Balmès étant devenu , non-seule- Pensée

„ , . . fondamentale

ment en Espagne, en France, en Belgique, mais en du livre Europe, un véritable manuel de l'histoire de la civili- 6U jJ,aw e, ~ salion , on nous dispensera d'en donner l'analyse. Seulement nous en ferons saisir l'ordonnance et la pensée fondamentale. Balmès, comme on le sait déjà, fut amené à composer ce livre par le désir de réfuter une opinion que M. Guizot avait accréditée dans toute l'Europe. — «Sans doute, semblait dire le publicisle protestant, l'Eglise catholique, dans les derniers siècles de l'antiquité et durant le moyen âge, a contribué puissamment (i) au progrès de la civilisation. Mais, à

(1) Pas exclusivement ; car, ajoute M. Guizot (i/ist. de la civilisât, en Europe, leçon H.), parmi les éléments qui donnent le plus d'éclat à la civilisation moderne, il en est un auquel l'Eglise n'a point eu de part : c'est le sentiment de V 'individualité. Ce sentiment, selon lui, a été introduit dans la civilisation de l'Europe par les

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partir du xvr 9 siècle, la tutelle exercée par le souverain pontificat sur les peuples de l'Europe était devenue superflue ; l'âge de majorité avait succédé à l'âge d'adolescence. A l'époque où la réforme protestante s'accomplit, l'esprit humain était en droit de s'émanciper (t). » L'école Si l'on y fait attention, cette opinion historique se ïn r"«nce ne aux aulres erreurs, aux autres illusions de l'école eien Espagne, dont M. Guizot a été le chef. En religion, cette école professe pour le catholicisme une estime étudiée et un respect poli, sous lequel se déguise un dédain superbe ou une aversion systématique. En politique, elle établit une théorie nouvelle, éloignée en même temps de la simple obéissance chrétienne et du principe brutal de la souveraineté du nombre ; elle proclame la souveraineté de la raison (individuelle). Sous les maximes de cette école se trouve caché le môme vice qui rend stériles et criminelles les négations de l'impiété et de la démagogie. En effet, se soustraire d'une part, en matière religieuse, à l'empire d'une foi humble et obéissante ; d'autre part, dans l'ordre politique, s'affranchir pour son propre compte des devoirs que l'on s'efforce de faire respecter autour de soi, c'est une prétention ( l'expérience l'a démontré maintenant ) qui n'obtient pas plus la soumission des peuples qu'elle ne mérite les complaisances divines. Au surplus, la généalogie de l'école doctrinaire témoigne qu'elle est une lignée naturelle du protestantisme. Recherchez en quel lieu les chefs de cette école ont eu leur berceau ou la patrie préférée par leur esprit, vous serez conduit constamment au berceau même et au sanctuaire du

Barbares da Nord. I! fut à la fois « inconnu à la société romaine et a la société chrétienne. » — On s'aperçoit facilement que c'est en faveur du protestantisme que le publiciste protestant a fait celle exception injuste, non fondée.

(1) Voy. Guizot, Histoire générale de la civilisation en Europe, en particulier la douzième leçon.

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calvinisme, à Genève. Sans doute il est juste d'établir une distinction entre les doctrines de M. Guizot et celles du célèbre sophiste genevois; il n'en est pas moins certain que la Profession de foi du vicaire savoyard demeure le symbole thcologique le plus précis de l'école récente, et que le livre du Contrat social fournit tout aussi bien une base à la souveraineté de la raison qu'à la souveraineté de la multitude. Mais ce qui a donné au calvinisme, caché dans l'école doctrinaire f un caractère et un crédit nouveaux, c'est son habileté à s'abstenir de toute lutte sur le terrain de la théologie. Un génie subtil a tout combiné dans cette conspiration hypocrite dirigée contre l'influence catholique. Les qualités du chef, son éloquence, sa gravité, nous ajouterons sa bonne foi , semblaient assurer le succès. Après avoir posé, sous la restauration, les fondements de son règne, l'école, grâce à la connivence ou à l'imprévoyance de la maison d'Orléans, était parvenue, depuis quelques années, à l'apogée de son autorité. On sait quelles catastrophes ont déjoué ses desseins (1848). Malheureusement les dernières lignes sorties de la plume de M. Guizot (Discours sur la révolution de l'Angleterre) ne permettent point de croire que toute illusion soit dissipée aux regards de ce brillant esprit.

L'école doctrinaire, afin de s'assurer, en France, le gouvernement de l'Etat, estimait prudent de déguiser toute prétention manifestement hostile à l'influence de l'Eglise; à plus forte raison devait-elle observer la même tactique dans un pays tel que l'Espagne. Aussi, le parti modéré, représenté en Espagne par M. Martinez de la Rosa, et gagné presque tout entier aux maximes de celle école, se présentait habituellement comme le protecteur des institutions catholiques. On a pu deviner néanmoins, en certaines circonstances, quelles auraient été les conséquences de sa domination,

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si, d'une part, les traditions de l'Espagne, et de l'autre , les menaces du radicalisme, n'avaient contenu d'abord, puis corrigé ses penchants. En prenant la plume pour réfuter les assertions de M. Guizot touchant l'émancipation de l'esprit humain au XVI* siècle, Balmés a été amené par une logique inflexible à combattre les maximes politiques de M. Marlinez de la Rosa dont le talent l'avait , jusqu'à un certain degré, ébloui, quand il était encore assis sur les bancs de Cervcra.

PUn de Dans son livre sur le Protestantisme comparé au !'ouvra 6 e Catholicisme dans ses rapports avec la civilisation

Cl 6

Bain.ès. européenne, Balmès montre ia supériorité du catholicisme sur le protestantisme sous quatre rapports différents : sous le rapport religieux, dans les XIII premiers chapitres; sous le rapport social, dans les chapitres XIV-XLVIII ; sous le rapport politique, dans les chapitres XLVII1-LXIX, et sous le rapport littéraire, dans les chapitres suivants ; tout ep faisant ce parallèle, il établit, comme contrepied de l'assertion erronée de M. Guizot, cette double vérité :

i° Que, dans l'antiquité, et pendant le cours du moyen âge, il a fallu toute la force inhérente à l'Eglise catholique pour briser la résistance des passions : — Un système vague, incohérent, dénué d'organisation, tel que le protestantisme , aurait certainement succombé dans celle entreprise.

2° Au moment de l'apparition du protestantisme, l'édifice de la civilisation, grâce aux labeurs de l'Eglise catholique, n'attendait que son couronnement. Si, depuis cette époque, le même édifice a reçu un degré nouveau de perfection, il le doit à l'efficacité des institutions catholiques, demeurées debout malgré l'effort du protestantisme. En tout ce qui a dépendu de son influence, le principe protestant, loin de seconder le

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progrès de la civilisation, Fa contrarié, l'a ralenti (i).

Voilà tout le résumé de l'ouvrage. Balmès aurait pu, s'appropriant et modifiant le titre de l'un des livres les plus connus du publiciste français, intituler le sien : Histoire du développement de la civilisation européenne par l'action du principe catholique. Ce second titre, pour la plus grande partie de l'ouvrage , ne serait guère moins exact que le premier.

Le livre sur le protestantisme présente dans les premières pages , quelques marques de tâtonnement , signes de la jeunesse et de l'inexpérience de l'auteur. En commençant son travail, Balmès, qui ne connaissait encore ni la fertilité du sujet ni la richesse de son propre esprit, avait négligé de le distribuer en chapitres. Il n'a fait celte division qu'après coup. Cependant, comme les idées, dans sa tète, procédaient logiquement l'une de l'autre, il se trouve dans la trame de son long discours, un ordre constant qu'il est facile de saisir; mais il aurait du mieux marquer cet ordre dans les titres placés en tète de chaque chapitre. En outre, pour un lecteur expérimenté, le style, d'un bout à l'autre de l'ouvrage , pèche par un peu de prolixité.

Un volume presque entier de l'ouvrage est consacré R«ûv*ion. à développer les doctrines politiques qui ont eu cours

du

pouvoir civil.

(i) Jusqu'ici l'Espagne est, de toutes les nations de l'Europe, celle qui a repoussé le plus complètement l'invasion du protestantisme. Elle ne donnerait accès chez elle à ce ferment de dissolution que pour en éprouver les plus grands dommages. Balmès écrivait son livre en un temps où le protestantisme, à la faveur de l'usurpation d'Esparlero (usurpation secondée par la politique anglaise) pouvait espérer de prendre pied sur ce sol, d'où il s'était vu écarté constamment. Un chapitre entier de l'ouvrage est consacré à ce sujet. Ce chapitre fut lu, compris de toute l'Espagne. On sait avec quelle vigueur le sentiment national, bientôt après, faisait justice des tentatives schismatiques du dictateur.

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dans les écoles catholiques. L'Eglise, à propos de doctrines politiques, a été en butte tour à tour aux accusations les plus opposées. Tantôt on lui reproche de favoriser outre mesure les prérogatives de la puissance civile; tantôt on affecte de trouver dans ses maximes un encouragement à la rébellion. — Balmès prend à tache de la justiûer contre cette double accusation. Pour la venger du premier reproche, il lui suffît de rappeler renseignement d'un très-grand nombre de docteurs touchant l'origine du pouvoir civil. D'après les leçons unanimes des écoles catholiques, interprètes en cela du texte formel des saintes Ecritures, le pouvoir civil vient de Dieu. Mais en vient-il directement , immédiatement (comme l'enseignent les Gallicans conformément aux doctrines anglicanes reçues de Jacques I er et qui ont été reproduites dans l'article I er de la déclaration du clergé de France de 1682), — ou passe-t-il par le canal de la société, (comme le soutiennent les Scholastiqucs et les Uliramontains)? Cette question a partagé et partage encore les écoles théologiques. L'Eglise s'est contentée d'aflîrmer l'origine divine du pouvoir civil et de rappeler, d'après l'Apôtre, l'obligation stricte d'obéir aux puissances établies. Jusqu'à un certain point, elle abandonne au bon sens, à la raison, à la saine philosophie le soin de déterminer quelle est en chaque lieu, à chaque époque, la puissance véritable, ou quel est celui qui la possède légitimement. Et c'est ainsi qu'elle permet aussi de discuter quelle est la borne précise où peut cesser l'obéissance. Donc l'Eglise n'a pas donné sanction à la tyrannie. — Le contraste signalé par les docteurs scholastiques et uliramontains entre l'origine du pouvoir pontifical et l'origine de la puissance civile, achève de montrer quel soin l'Eglise apporte dans toute question qui intéresse la liberté de l'homme. J.-C. a institué directe^

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ment, par un commandement exprès, l'autorité de son vicaire. Rien de tel n'a été dit aux autorités de Tordre civil. Par rapport à celles-ci, Dieu s'est contenté de disposer toutes choses dans un certain ordre qui amène natwellement et nécessairement l'institution du pouvoir. Mais , du reste , ce pouvoir ne parait jamais marqué d'un caractère inamissible, comme le pouvoir pontifical. Sacré, parce qu'il est le résultat d'une disposition providentielle, le pouvoir civil, néanmoins, reste soumis jusqu'à un certain degré, aux conditions incertaines, muables de toute institution humaine. Le caractère divin qui est en lui , est d'un ordre conditionnel, non absolu. C'est en ce sens qu'on entend qu'il n'émane point directement de Dieu (i).

Toutefois, il n'y aurait pas moins de fausseté à dire que l'Eglise fait bon marché du devoir de l'obéissance envers l'autorité civile. Balmès établit que la soumission à cette autorité reste absolument aussi impérieuse, aussi sacrée, quelle que soit la doctrine touchant l'origine du pouvoir. Peu importe que la

(1) En désignant par les termes de Communication médiate l'origine particulière du pouvoir civil , comparée à celle de l'autorité pontificale, Balmès , pas plus que les théologiens dont il se fait l'écho, n'entend accréditer la théorie de Housseau , tant en vogue aujourd'hui , de la Souveraineté populaire, dont la volonté générale du peuple ou celle du grand nombre serait l'expression et la raison, serait moyennant un certain pacte arbitrairement révocable, le fondement unique à l'exclusion de Dieu , de la nature sociale de l'homme et de la loi divine. Aux yeux de Balmès, l'élection par laquelle, en certains cas, une nation peut être appelée à se donner une constitution ou un chef, n'est point la source dernière de la légitimité du pouvoir civil comme le prétend Rousseau : elle n'en est que le canal. L'élection est un des mille moyens par lesquels l'autorité civile, émanation, délégation de l'autorité absolue qui demeure en Dieu, peut se transmettre à un homme, à une famille. Attribuer une autre doctrine à Balmès, c'est le calomnier et méconnaître les devoirs les plus sacrés de la charité.

BlBL. H1ST. 7° ANNÉE, OUVR. 4-

sur la résistance

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puissance du magistral ou du prince ait passé par un intermédiaire , elle n'en découle pas moins de Dieu. Une fois établie et assise légitimement, cette puissance a droit non-seulement au respect, mais à l'amour : tel est J avis unanime des interprètes de la doctrine catholique.

Réflexions Cependant l'Eglise permet d'examiner dans quel cas il est licite de refuser obéissance au pouvoir. Depuis »u l'origine du monde, le bon sens du genre humain a pouvoir civil. reconnu constamment que le pouvoir du tyran, en

d'autres termes, le pouvoir d'un chef ou d'une race royale qui travailleraient à détruire la société plutôt qu'à la conserver, pourrait, ou même, en certains cas, devrait être rejeté par les sujets. Le christianisme n'a point changé cette vérité fondamentale; seulement il a établi que l'autorité en elle-même, c'est-à-dire, la force qui défend et dirige la société, est marquée d'un caractère sacré. Par là, dans les sociétés chrétiennes, le pouvoir est devenu une sorte de sacerdoce , environné d'un respect auquel se mêle l'amour : sentiments bien différents de ceux qu'il obtint au sein des sociétés païennes.

Plusieurs docteurs catholiques , notamment saint Thomas et ses commentateurs, ont eu soin de définir les cas de tyrannie. Par là même ils proposent ou laissent apercevoir un certain nombre de règles propres à diriger la résistance contre les entreprises d'une tyrannie devenue flagrante et insupportable. Ces règles, retracées par Balmès, sont tellement prudentes, tellement circonspectes, que la société y trouvera un frein déplus contre la révolte, plutôt qu'un encouragement à la révolte même. Tel sera l'effet des restrictions dont ces docteurs environnent le droit de résistance. Il est curieux de lire le parallèle établi par Balmès entre la doctrine de saint Thomas et celle que M. de Lamennais n'a

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pas craint d'exposer dans ses écrits trop célèbres. On n'ignore pas que M. de Lamennais, en rompant avec l'Eglise, a osé prétendre dans ses Affaires de Rome, que le pape Grégoire XVI, en condamnant ses doctrines politiques par l'encyclique du 15 août 1832, a en même temps condamné les doctrines de saint Thomas et celles des docteurs catholiques qui. l'ont suivi. H est encore aujourd'hui des écrivains trop hardis, qui, sans être versés dans les sciences théologiques, dont ils semblent pourtant se constituer les seuls docteurs légitimes , osent partager les opinions de M. de Lamennais à cet égard et reproduire des prétentions aussi injustes que contraires aux sentiments sincères de respect et de vénération de l'Eglise entière pour la mémoire du vénérable Pontife et pour celle du saint Docteur.

Quelques esprits passionnés, se méprenant sur l'intention qui a dirigé Balmès, ont remarqué surtout d&ns cette étude sur les doctrines politiques du catholicisme, des textes, des réflexions qui semblent favoriser particulièrement la liberté populaire. De là, de la part des uns un éloge, de la part des autres une critique également hors de l'équité. Afin de prévenir sur ce sujet toute présomption qui serait dans les deux cas une injure à la mémoire de l'écrivain espagnol, nous désirons qu ? on lise attentivement le texte même de son livre sur le protestantisme, relatif à ces questions et surtout ses Ecrits politiques (i). Il est certain que Balmès éprouve une sympathie marquée pour toute doctrine qui tend à ennoblir l'homme. En cela, comme en tout, il participe chaleureusement de l'esprit même de l'Eglise, lialmès, dans tout le cours de ce travail sur les doc-

(1) On trouve une analyse exacte de ces Ecrits politiques dans l'ouvrage de A. de Blanche-Raffin, J. Balmès; sa tic et ses ouvrages f pag. 18J.-2D9.

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trines politiques, s'est placé et maintenu à un point de vue d'une élévation remarquable. Il observe que l'avènement du protestantisme en Europe a été le signal, le point de départ d'une perturbation profonde dans les rapports entre ceux qui gouvernent et ceux qui obéissent. Interrogeant les doctrines qui ont eu cours dans les écoles catboliques, il démontre que le principe d'une liberté sage y fut enseigné avec une force qui alla croissant ou décroissant, selon la mesure du respect, qu'obtenait de la part des peuples ehréliens , le précepte de l'obéissance (i). Ainsi, dans les pays que l'hérésie protestante n'a point entamés, notamment en Espagne, les doctrines les plus généreuses en matière de liberté n'ont pas cessé d'être professées jusqu'à nos jours. — Quel spectacle, au contraire , se présente à nous dans le reste de l'Europe î Doctrines, enseignements, actions, tout y révèle le désordre, tout y manifeste la lutte, la contradiction, l'anarchie. La plupart des pays protestants acceptent l'autorité la plus absolue ou passent alternativement de l'état de rébellion au régime du despotisme. L'Angloterrc fléchit sous des volontés tyranniques et déshonorantes. Henri VIII usurpe les droits de l'Eglise et foule aux pieds les traditions de liberté. Elisabeth marque son règne par des taches sanglantes. Quelques années après, une réaction sauvage du principe populaire fait, pour la première fois, rouler la tète d'un roi sur l'échafaud. Les Stuarts, rétablis, sont chassés de nouveau. La France de son côté, est emportée, durant le cours de trois siècles, des excès de la démagogie aux excès de l'autocratie royole. D'une part, Calvin, Jurieu divinisent, pour ainsi dire, l'indépendance individuelle; de l'autre,

(1) Voy. sur cette vérité, l'une des plus importantes de la science de l'histoire, le discours de M. Donoso Cortès, marquis de Valdcgamas, du A janvier 1849.

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des louanges presque idolàlriques sont décernées à Louis XIV. Enfin, la philosophie du XVIII e siècle vient couronner l'œuvre du Calvinisme, et la révolution française tranche un demi-million de tètes. Tel est le tableau qui se déroule à nos regards dans la partie du monde que le protestantisme a soustraite plus ou moins à l'empire des maximes catholiques. — En recherchant donc quelle est la doctrine politique du catholicisme, Bulmès témoigne une certaine défiance à l'égard de cette école d écrivains (les Gallicans) dont Bossuet a été le représentant le plus illustre. Afin de faire connaître l'enseignement de l'Eglise dans toute sa pureté, il consulte de préférence les écoles d'Italie et d'Espagne. Il semble craindre que les leçons de 1 Ecole française n'aient été inspirées, soit par un sentiment de servilisme, soit par la vue des périls pressants auxquels , depuis trois siècles, la France s'est trouvée exposée.

à) Ses écrits périodiques et politiques.

Comme nous avons vu, Balmès de retour à Barce- U civilisation lone, en 1842, s'associa à la rédaction d une Revue *j ^ religieuse de celte ville. Nous aimons à faire observer qu'en Espagne, où certaines villes des extrémités du royaume balancent fortement la prépondérance de la capitale, l'influence de la presse religieuse dans les provinces est autrement grande qu'en France. La Catalogne particulièrement, dont la soumission et l'obéissance ont tant coûté aux rois d'Espagne, est encore, de nos jours, la province la plus diflîcile à réduire. Les souvenirs de sa liberté et de sa propre gloire, l'habitude d'un vaste commerce, l'activité naturelle de ses habitants et l'usage d'un dialecte particulier, entretiennent dans son sein un amour ou une fantaisie d'indépendance qui accroissent sans cesse les difficultés

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ou les périls du gouvernement. D'un aulre côté , le contact de cette province avec la France a développé, dans ses populeuses cités, une énergie qui peut devenir un agent terrible de destruction, ou un instrument puissant pour la régénération de l'ordre politique. Comme il arrive souvent, grâce aux conseils de la Providence, l'anarchie et l'impiété n'ont pu régner dans celte partie de l'Espagne, sans y développer en même temps le courage d une généreuse résistance. Il existait à Barcelone, en 1842, un recueil intitulé la Religion, dirigé par don J. Iloca y Cornet, homme plein d'érudition, iidonné aux études patientes, doué d'un grand sentiment de politesse littéraire. A celle époque, le rédacteur, se sentant aguerri pour des combats plus audacieux , fit appel à deux autres catholiques. Réunissant dans une commune pensée le talent de ses deux collaborateurs, dont l'un était professeur en droit, don J. Ferrer y Subirana, à la fois hardi et d'une extrême réflexion, et l'autre prêtre, don J. Balmès écrivain fécond, inépuisable, il donna à sa feuille des proportions plus vastes. Le champ de la politique lui fut ouvert, et la Religion changea son nom en celui de La Civilizacion, paraissant deux fois par mois ; ce qui doubla le nombre de ses publications. La Civilizacion de Barcelone a été, sans contredit, l'un des recueils les plus intéressants, non-seulement de la presse religieuse, mais de toute la presse en Espagne. Ecrite avec une chaleur constante, elle était à la fois l'écho des plus saines opinions de l'étranger et le conseiller véhément de la nation, qu'abusaient des erreurs monstrueuses.

Sonedad. Peut-être l'originalité des talents divers des rédacteurs de La Civilizacion n'a-t-cllc point permis qu'ils s'appliquassent longtemps ensemble à une œuvre commune. Dans les travaux de pure spéculation, comme

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étaient ceux de ce recueil , la marche parallèle est difficile, parfois même totalement impossible, lorsque I on lient à fixer en commun une règle d'opinion sur des points où la divergence n'est pas répréhensible. C'est sans doute une raison de cette sorte qui, au bout d'une année et demie environ a déterminé une transformation nouvelle de La Civilizacion. Balmès entreprit de publier a lui seul dans un recueil périodique intitulé la Sociedad, un cours d'études philosophiques, politiques et religieuses. Ce recueil, alimenté uniquement des écrits de Balmès, subsista une année environ. La réputation de l'écrivain s'y accrut constamment. Ce fut dans les colonnes de la Sociedad que furent insérées les Lettres sur le Scepticisme, augmentées plus tard et réunies en un volume Cet ouvrage se compose d'une série de discussions sur les difficultés principales qui se présentent à la pensée d'un incrédule. 11 y examine la philosophie allemande et celte philosophie apportée d'Outre-Rhin qui a pris faveur en France sous le nom d'Eclectisme. Une vaste connaissance de la théologie s'y mêle aux observations les plus délicates sur le cœur et sur l'esprit de l'homme. Parvenu à la plénitude de son lalent , Balmès jetait ses pensées , comme en se jouant, sur les sujets les plus divers, les plus relevés, sans perdre un seul instant la haute attitude qui ne permet jamais de le confondre avec ce qui est vulgaire.

Penser, philosopher, écrire à cette époque, avec calme et liberté, au milieu de Barcelone, c'était, dit un biographe , renouveler jusqu'à un certain point l'exemple d'Àrchimède , qui résolvait paisiblement ses problèmes au moment que les murailles de Syracuse s'écroulaient. Barcelone où la royauté avait trouvé sa

(I) Cartas à un Escéptico, 1 vol. in-8°. Borcelona, 1840.

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défaite et Espartero son triomplie en 1840, fut bombardée trois fois en moins de trois ans. Le dernier de ees bombardements eut lieu en 1843 après l'expulsion du Dictateur et rouvrit les portes de la ville devant l armée d'Isabelle. J. Balmès, avant le blocus, s était retiré à la campagne, dans la maison d'un ami. Là, en moins d'un mois, sans autres livres que son Bréviaire, la Bible et X Imitation de J.-C. , au bruit du canon qui grondait dans le lointain, il avait composé un nouvel ouvrage. Le manuscrit qu'il venait d'achever, ne fut publié qu'en 1845. Il était intitulé El Criterio ou Art de juger, Art du bon sens, Art d'arriver au vrai. L'Espagne estime ce livre un des meilleurs que l'auteur ail laissés. C'est une logique familière, à la portée des esprits les moins cultivés, une philosopbie appropriée aux besoins des gens du monde et, cependant , digne de l'attention des intelligences les plus exercées. Balmès y trace des règles pour diriger la conduite, les croyances, les jugements. Nulle part ne se manifeste mieux ce fonds de sagesse pratique , cette justesse d'opinions et de sentiments qui est un don si considéré en Espagne et un des mérites les plus précieux acquis au génie natif de ce pays.

Iblmèi fonde à Nous voici en présence de Tune des phases les plus "feuille" 6 im P orlanlcs de la vie de J. Balmès. La renommée de politique, ses écrits avait fixé sur lui l'attention de tous les esprits fowiHe? 11 " élevés. Ses doctrines politiques, développées dans les colonnes de sa Revue, le révélaient comme l'interprète éloquent d'une opinion qui jusque-là était restée sans manifestation. Quiconque a étudié l'histoire de la dernière révolution d'Espagne sait à quel point l'erreur, l'illusion, ont partagé confusément les plus honnêtes gens de ce pays entre le parti de la reine et celui de don Carlos. La révolution, en Espagne, s'est présentée avec un masque de légalité qui lui a concilié des adlié-

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