DE JACQUES BAI.MÉS. £U
sions sur lesquelles elle n'aurait osé compter. On peut l'affirmer, nulle pari l'esprit d'innovation politique n'a revêtu des formes plus subtiles pour s'insinuer au cœur d'un peuple attaché passionnément à ses institutions. — La cause d'Isabelle a eu d'abord pour sectateurs des hommes sincèrement royalistes , entraînés par le goût des réformes politiques , mais tranquillisés par une présomption de légalité répandue sur les droits auxquels ils se dévouaient. L'ancien absolutisme royal convenait moins à l'aristocratie espagnole qu'à la masse populaire. Ce régime froissait les classes élevées de la société beaucoup plus que les classes inférieures. Mais une fois la révolution déchaînée , les grands seigneurs n'avaient pas tardé à expier leur confiance. Ces mêmes hommes , épouvantés des excès révolutionnaires , éprouvèrent un vif désir de rattacher en un seul faisceau toutes les forces du parti monarchique. D'un autre côté, un mouvement non moins digne d'attention s'était opéré dans les rangs des défenseurs de don Carlos. Parmi eux figuraient nombre de royalistes dont la pensée se trouvait ouverte aux influences d'un esprit de liberté. Ces Carlistes, aux instincts libéralisés , eurent une part considérable dans la transaction qui mil fin à la guerre civile. Plus tard , la dictature d'Espartero fut renversée par un soulèvement national, dans lequel Carlistes et Chrislinos firent en commun acte de patriotisme. Il s'agissait de raffermir le trône que ce grand mouvement venait d'affranchir. Les conditions d'un contrat d'alliance entre les deux fractions monarchiques se présentaient d'elles-mêmes. Il fallait faire accepter ou imposer ces conditions aux intérêts qui s'en trouvaient blessés. Telle fut la tâche entreprise par J. Balmès.
El Pensamiento de la Nation (la Pensée de la Nation) fut fondé. C'était au mois de février de 1844. six mois
VIE ET TRAVAUX
environ nprès la chule d'Espartero. Balmèsquitla Barcelone et s'établit à Madrid. Bientôt toutes ses études politiques furent circonscrites dans le cadre du nouveau journal. Il se fit assister par un petit nombre d'amis, notamment par don Benito Garcia de los Santos. El Pcnsamiento de la Nation parut une fois par semaine.
Système <. La nation a-t-clle une pensée propre? disait Balmès cette feuille! 51 cn commençant. Cette pensée peut-elle être formulée »et servir de règle à l'organisation sociale, de base «solide au gouvernement? Oui, croyons-nous. » II développe son programme. Il veut que le gouvernement de FEspagne respecte le passé, soit attentif au présent, prévoyant pour l'avenir. Il demande un gouvernement qui accepte le riebe béritage religieux, social et politique, légué par les ancêtres; un gouvernement ferme i, justicier , majestueux, duquel seraient bannis un vain entêtement, la cruauté, le dédain, l'orgueil. Dans sa pensée, ce gouvernement doit être la clef de voûte d'un édifice grandiose, à l'abri duquel toute opinion raisonnable trouvera sa place, tout intérêt légitime sa sécurité. La constitution de 1837, encore en vigueur à cette époque, est critiquée par Et Pensamiento de la Nation. Balmès en sollicite hardiment la réforme. Il réclame pour la couronne une prépondérance que les révolutions ont trop diminuée. Le pouvoir des Cortès doit être restreint au vote de l'impôt, la Souveraineté adjugée pleinement au monarque.
Telle est la pensée sur laquelle repose la politique de J. Balmès. Il s'efforce de restaurer cn Espagne la monarchie avec son éclat antique; néanmoins par l'intermédiaire des Cortès sagement composées, il associe la nation aux grandes résolutions qui engagent le sort de la patrie. Durant un cours de trois années, la plupart des intérêts de la société espagnole, évoqués par les
DE JACQUES BALMÈS. hl
événements, par les discussions des Cortès, ont été, dans El Pensamienlo de la Nacion y le sujet d études pénétrantes, approfondies, amenées constamment à une conclusion pratique. En parcourant les pages de ce recueil, on envisage tour à tour les constitutions diverses essayées en Espagne, les conditions de la monarchie, de l'aristocratie, de la démocratie dans ce pays; l'affaire des propriétés ecclésiastiques, le concordat avec Rome, les alliances avec l'étranger, principalement avec la France, avec l'Angleterre, enfin cette question du mariage de la reine, tranchée d'une manière si funeste par la diplomatie.
L'influence exercée par Et Pensamienlo de la influence de Nacion a été grande. Les instincts les plus profonds ^btiuie par du génie espagnol, les traditions les plus chères, les <ien* paru» coutumes à la fois les plus invétérées et les plus salu- e " Esi)a5 " c taires, étaient représentés par Bnlmès. Interprète d'un sentiment répandu partout, il réveillait dans les cœurs, dans les esprits, des affections ou convictions qui, pour se raviver, n'attendaient qu'un mot excitateur. Balmès ne créa point l'opinion nationale, mais il l'organisa, il lui donna la vie. En peu de temps, il devint le guide, le modérateur, l'oracle de cet immense parti religieux et monarchique qui est, à vrai dire, l'Espagne presque entière. — Deux sortes d'ennemis rejetaient et combattaient son influence : le parti progressiste et les rangs inférieurs du parti modéré. Depuis la chutcd'Espartero, les progressistes se trouvaient trop faibles, trop discrédités pour opposer, à eux seuls, une résistance suffisante ; mais les modérés étaient des adversaires redoutables. — Ce dernier parti se divise en couches superposées les unes aux autres. La grandesse, les anciennes et hautes fortunes, engagées dans la révolution dès la mort de Ferdinand VII, avaient formé peu à peu un camp assez distinct, toujours compté parmi les forces dévouées à la royauté nouvelle, mais déjà gagné en secret à des
VIE ET TRAVAUX
pensées de transaction. Dans ce camp, J. Balmès avait irouvé ses protecteurs. Tout le reste du parti modéré pouvait être assimilé à celle nombreuse et ambitieuse bourgeoisie qui avait fait en France la révolution de juillet et maintenait la couronne dans la maison d'Orléans. En deçà et au delà des Pyrénées , c'étaient mêmes intérêts , mêmes passions , même àpreté , mêmes illusions. Les idées de Balmés étaient doublement odieuses à ce parti : parce qu'elles appelaient les Carlistes au partage de l'influence et des honneurs ; parce qu'elles fermaient la révolution. Or, la révolution fermée, c'était un ajournement indéfini à mille cupidités, à mille ambitions indiscrètes ou iniques. On avait versé au profit de la révolution, non pas précisément des gouttes de sang, mais des flots d'encre : on en voulait le prix et un prix exorbitant. Les caractères élevés, les talents supérieurs, qui s'étaient révélés dans le parti modéré, ne partageaient pas, à rencontre des idées de Balmès, cette inimitié inquiète. M. le marquis de Vilurna, qui en 1844 fut appelé à prendre place dans un conseil ministériel formé sous les auspices du général Narvaez, était un de ces membres de l'aristocratie qui avaient tendu la rnain à J. Balmès. Désintéressé, franc, courageux il n'acceptait une part du pouvoir qu'à la condition d'en faire immédiatement l'emploi au profit de ses convictions. C'était un plan de contre-révolution. S'élevant au-dessus de la légalité révolutionnaire, il opérait directement, par. l'autorité de la couronne, toutes les réformes de l'Etat. On suspendait la vente des biens ecclésiastiques. L'Eglise rentrait en possession de ses domaines non encore aliénés. Un concordat avec Rome était négocié franchement. Tout, pendant l'adolescence de la reine, se disposait pour une réconciliation solennelle. Le second rang des modérés s'insurgea contre ce plan du marquis de Viluma, on accourut, on circonvint, on effraya.
DE JACQUES BALMÈS. 49
M. de Viluma ne souscrivait point aux demi-mesures , il se retira. A dater de ce jour, il a été regardé comme le principal homme d'Etat de celte opinion qui a eu Balmès pour docteur.* — Ce qui justifie tout ensemble les conseils de J. Balmès et les projets du marquis de Viluma, c'est que le programme proposé par celui-ci , fut, bientôt après, exécuté en détail par le général INarvaez et les différents cabinets formés dans le parti modéré. La constitution de 1837 fut refondue; on la purgea, jusqu'à un certain point, de l'élément révolutionnaire. Les Cortès, à la vérité, furent appelées à consommer cette œuvre d'épuration ; mais, si l'on est au courant de l'histoire parlementaire d'Espagne, on sait que le rôle des Cortès en cette circonstance fut proprement passif. La réconciliation avec Rome s'est faite aussi à peu près sur les bases qu'indiquait Balmès. Seulement elle s'est faite tard, de mauvaise grâce, après que des désastres nouveaux et le cours des années eurent aggravé la détresse de l'Eglise. Ainsi le parti modéré lui-même, tout en injuriant J. Balmès et en se raidissant contre l'envahissement de son crédit , réalisait la plupart des plans que sa main avait tracés.
El Pensamiento de la Nacion poursuivait sa marche Affaire au avec une fermeté calme. Jamais une injure, jamais ™ T Jjf* e ? B une personnalité blessante, jamais une offense à la Ajutage uv soupçonneuse délicatesse des lois. L'âge de la reine .'II!!!' 0 .!., appelait l'attention de l'Europe entière sur la question Baimfa. de son mariage; Balmès proposa et fit valoir, par toutes les ressources de son talent, la candidature du fils aîné de don Carlos. — Cette union entre les deux branches de la famille royale était le point culminant du système élaboré par J. Balmès. C'était la réconciliation du passé et de l'avenir, de l'autorité et de la liberté, de la monarchie et des formes représentatives.
BlBL, II1ST. 7 e ANNÉE. 4° OUVR. 5
VIE ET TRAVAUX
Cette union, pour peu qu'elle fût ménagée avec habileté, anéantissait l'antinomie survenue entre l'ancien droit d'hérédité féminine et le droit introduit par Philippe V. Le mariage une fois consommé, cette question délicate devenait l'objet d'une délibération nationale. Tous les actes contradictoires des différentes Cortès étaient révisés ; les prétentions de plusieurs cours étrangères, la lettre ambiguë de divers traités étaient soumises à des négociations européennes. En attendant l'Espagne recouvrait une paix oubliée depuis cinquante ans. — Au point de vue de l'utilité à l'intérieur, aucun esprit de haute portée ne pouvait combattre sérieusement ce mariage. En vue d'un intérêt plus ou moins réel de liberté, on s'était opposé au triomphe armé du parti Carliste : le jour que ce parti, en serrant la main qui lui était offerte, acceptait et donnait un pardon , l'intérêt de la liberté avait achevé de vaincre, et d'autant plus sûrement que toutes armes adverses tombaient. Afin d'ôter un dernier ombrage, don Carlos avait abdiqué. Son fils, dépouillant l'emblème de ses prétentions, prenait le titre de comte de Montemolin ; il n'était plus le Prince des Asturies, c'est-à-dire, l'héritier immédiat de la couronne. Selon que ses droits étaient envisagés, déjà roi ou simple infant d'Espagne, il consentait à un nom qui dissimulait tout aspect de royauté. — J. Bahnès avait eu la plus haute influence sur cet acte d'abdication de don Carlos et sur le langage adopté par le comte de Montemolin. On se rappelle que le Manifeste publié par ce prince contenait, sous des formules prudentes, un engagement envers les doctrines de liberté. Toute cette pièce est rédigée avec tact, dignité, grandeur. Il parait certain qu'elle a reçu de la plume de Balmès sa dernière correction. Elle porte la date du 23 mai 1845. Balmès se trouvait en France depuis quelques jours. Il passa Tété de celte