CHAPITRE XV
LE RAISONNEMENT
J I. — Ce que valent les règles de la dialectique.
C'est à grand renfort de règles appuyées sur quelques axiomes, que les dialecticiens prétendent enseigner l'art du raisonnement. J'admets la vérité des axiomes, mais je ne puis croire que l'utilité des règles soit aussi grande qu'on le suppose. Nul ne songe, en effet , à mettre en doute les principes suivants : « Deux choses identiques à une troisième sont identiques «entre elles; de deux choses identiques, si l'une diffère d'une » troisième l'autre en diffère également. Ce que l'on affirme , «ce que l'on nie, du genre ou de l'espèce, est pareillement «nié, pareillement affirmé de l'individu, etc. » Que les règles d'argumentation établies sur ces principes soient infaillibles, je le veux. Mais, ces règles, il faut les appliquer; et il y a loin de la théorie à la pratique.
On a dit : Elles ont l'avantage d'habituer l'esprit à la précision, de faire ressortir, en certains cas, les défauts d'une proposition dont nous ne sentons que vaguement la faiblesse , soit ; mais ces avantages sont trop souvent neutralisés par la présomption qu'inspire ce genre d'étude. On se persuade que savoir les règles du raisonnement, c'est savoir raisonner. Il ne suffit pas, pour être artiste , de connaître lés règles d'un art. Tel pourra réciter, de mémoire, tous les préceptes de la rhétorique, et n'en restera pas moins incapable d'écrire une page sans blesser, je ne dirai pas les règles du goût, mais celles du sens commun.
S II. — Du syllogisme ; observations.
Lorsque nous poursuivons un raisonnement, 5 moins d'être forcés de lui donner la forme scolastique (usage tombé en désuétude a u jo uni nui), avons-nous présentes à la pensée les règles du syllogisme? La réponse à cette question nous donnera la mesure de l'utilité pratique de ces règles. On apprend à connaître si tel syllogisme pèche ou non contre ces règles, et voici la forme ordinaire des exemples proposés : « Toute vertu est louable; or, la justice est une vertu, donc elle est louable. » Supposons, maintenant, que vous ayez à décider si, par un acte particulier soumis à votre examen, la justice est ou n'est pas blessée, et si la loi doit punir ; à rechercher en quoi consiste la justice, à analyser, dans leur profondeur, les principes sur lesquels elle repose, à faire ressortir les bienfaits qu'elle répand sur les individus comme sur les sociétés; de quelle utilité vous seront et l'exemple cité et mille autres du même genre ? Que les théologiens et les juristes nous disent si, dans leurs écrits, ils se sont préoccupés beaucoup des règles du syllogisme.
« Nul animal n'est insensible: or, le poisson est un animal, »donc le poisson n'est pas insensible. Ce qui est bon est adoarable; or, Dieu est bon, donc Dieu est adorable. Cette pièce > d'argent n'a point le poids voulu ; or, c'est celle que Pierre :> m'a donnée, donc la pièce d'argent que Pierre m'a donnée n'a »pas le poids voulu. » De pareils raisonnements peuvent-ils former l'esprit et développer le jugement ? Non, ce n'est point dans ces futilités que l'on apprend l'art si difficile de raisonner. La pratique n'offre rien de semblable, et lorsqu'on en vient aux applications, ou l'on oublie complètement les règles, ou, après avoir tenté de s'en servir et de marcher avec leur aide , on abandonne cette méthode aussi rebutante qu'elle est ingrate.
Analysons le dernier exemple que nous avons donné, en comparant la pratique à la théorie :
« Une monnaie qui ne réunit pas les conditions prescrites
LE RAISONNEMENT
» par la loi doit être refusée. Cette pièce d'argent ne réunit « pas ces conditions, donc je dois la refuser. » Raisonnement concluant, mais inutile.
Si je connais bien la loi qui régit le système monétaire, si j'ai vérifié la pièce de monnaie et reconnu qu'elle n'est point conforme aux prescriptions de celte loi, je la rendrai sans discourir. Et, s'il s'élève une discussion, elle ne portera point sur la légitimité des conséquences que j'aurais tirées des prémisses, mais sur le poids, sur le titre de la pièce d'argent, ou autres choses de ce genre.
L'homme qui développe une proposition ne s'absorbe point dans l élude rétrospective de sa propre pensée ; de même que l'œil qui saisit les objets extérieurs ne cherche pas en même temps à se voir lui-même. Une idée se présente ; on la conçoit avec plus ou moins de clarté. Cette idée en renferme une ou plusieurs autres qui en éveillent de nouvelles à leur tour. Et, ainsi, l'esprit marche sans secousses , sans subtilités à contretemps, n'ayant garde de se préoccuper à tout propos du pourquoi de chaque évolution de l'intelligence.
5 III. — L'enthymème.
C'est pour ce motif que les dialecticiens placent au nombre des arguments renlhymème, syllogisme tronqué, c'est-à-dire dont Tune des prémisses est sous-entendue. L'enthymème est le produit de l'expérience. On ne formule jamais, en effet, dans la pratique, un syllogisme dans toutes ses parties. Celui que nous avons donné, in extenso, au commencement de ce chapitre, converti en enthymeme, se produirait de la manière suivante : Cette pièce d'argent n'est pas dans les conditions voulues par la loi, donc je ne puis la recevoir. Ou, en style vulgaire et plus concis : Je ne la reçois pas, elle est fausse.
§ IV. — Réflexions sur le terme moyen.
L'artifice du syllogisme (i) est tout entier dans la comparaison qui doit faire ressortir le rapport que les extrêmes ont entre eux. Les extrêmes et le terme moyen une fois connus, il est très-facile d'établir cette comparaison ; mais alors la règle devient inutile, parce que sur-le-champ la conséquence cherchée se présente d'elle-même. Trouver ce terme moyen, qui doit servir au raisonnement comme de pierre de touche, reconnaître les extrêmes, lorsque les recherches ont lieu à propos d'un objet dont on ignore la nature, voilà la difficulté. Si ce minéral était de l'or, je sais qu'il aurait telle qualité; mais j'ignore si c'est de l'or, et, parlant, l'un des deux extrêmes me manque. Ce juge sait que si l'homme qui passe à côté de lui était l'assassin qu'il recherche depuis longtemps, il devrait l'envoyer au supplice; mais rien ne lui indique le coupable : il aurait des soupçons, qu'il ne pourrait condamner cette homme sans preuves. Il possède les deux extrêmes; c'est le terme moyen qu'il n'a pas.
Nous pouvons l'affirmer, ce terme ne se présentera point à lui sous la forme dialectique. Les antécédents de l'accusé, sa manière de vivre, les témoins qui l'accusent, le poignard qu'il tenait caché et que l'on a découvert, les traces de sang reconnues sur ses vêtements souillés, certains objets surpris en sa possession, et qui paraissent avoir appartenu à la victime, l'inimitié qu'il lui portait, ses contradictions, son trouble, lorsqu'il est rentré dans sa maison peu de moments après l'exécution du crime, etc., voilà le terme moyen, ou plutôt voilà les circonstances qui devront désigner le coupable. Ces circonstances, le juge les pèsera scrupuleusement, en particulier et dans leur ensemble; il multipliera son attention, pour la porter en tous sens, pour la partager entre mille objets divers, et la donner
(t) Le syllogisme est un raisonnement composé de trois propositions , ou la comparaison de deux idées moyennant une troisième. Les deux idées à comparer sont les extrême* et l'idée avec laquelle on les compare est le terme moyen.
LE RAISONNEMENT
en même temps à chacun d'eux tout entière; il ne négligera rien pour arriver à la vérité ; tous les détails seront recueillis, classés, étudiés. Qu'il y a loin de ces préoccupations à la forme scolastique ! De quelle utilité seraient ici les règles du syllogisme?
S V. — Utilité de la dialectique.
Toutefois (et nous l'avons fait observer déjà), cette forme peut être employée avec fruit, même aujourd'hui, lorsqu'il s'agit de présenter avec exactitude et rigueur un enchaînement d'idées. Sans valeur comme moyen d'invention, elle n'est point à dédaigner comme méthode d'enseignement. Aussi, loin de prétendre bannir cette élude des classes élémentaires, j'engage fortement à la conserver, non dans sa sécheresse, mais dans sa force. Les syllogismes sont les nerfs et les os du raisonnement. Sachons les revêtir de chair et leur donner les formes gracieuses de la vie. On en abusait autrefois; nous sommes tombés dans l'excès contraire, et cet excès est nuisible aux progrès des sciences, à la cause de la vérité.
Autrefois, le discours sans ampleur laissait voir à nu le squelette; aujourd'hui, tel est le souci de la forme et l'oubli du fond, que dans la plupart des œuvres oratoires les mots tiennent la place des choses. Des phrases! et voilà tout! étincelantes de beautés, je le veux... si des paroles vides peuvent cire belles. Avec l'aide de la dialectique ancienne, les esprits sophistiques et subtils allaient égarant la vérité en d'inextricables subdivisions ; les esprits creux l'étouffent aujourd'hui, l'ensevelissent, la rendent insaisissable sous l'ampleur des ornements. Est modus in rébus.
ART D ARRIVËII AU VRAI