LA VÉRITÉ
J I. — L'inspiration.
Non, les grandes pensées ne sont point filles du raisonnement. Presque toutes les découvertes heureuses, les plus sublimes, comme les plus précieuses conquêtes de l'esprit humain, sont dues a l'inspiration ; lumière spontanée, mystérieuse, qui, tout à coup, illumine l'intelligence de l'homme sans qu'il sache lui-même d'où elle vient. Je dis inspiration, aucun autre mot ne m'ayant semblé rendre d'une manière plus exacte cet admirable phénomène.
Un mathématicien poursuit avec ardeur la solution d'un problème : il n'a rien négligé; il en comprend l'exposé dans toutes ses parties, et, toutefois, ses efforts sont impuissants; la solution ne se présente point. II change les figures, il opère sur des quantités différentes, tout est inutile. Sa tête est fatiguée; la plume échappe de ses mains; il abandonne son travail, ne sachant même plus s'il pense. On dirait un homme qui, découragé des tentatives inutiles qu'il a faites pour ouvrir une porte fermée, s'assied sur le seuil, attendant qu'on vienne à lui de l'intérieur. Tout à coup la lumière se fait; la vérité qu'il ne poursuit plus se livre d'elle-même; le problème est résolu. Ce mathématicien, c'est Archimède s'élançant du bain dans les rues de Syracuse, et criant à la foule : « Je lai trouvé! »
Après de longues heures données à la méditation, il arrive souvent que l'esprit épuisé suspend ses efforts, s'arrétant bien loin encore en apparence du but qu'il voulait atteindre; c'est durant ce temps d'arrêt, à l'improviste, au milieu d'une dis-
iraction, au milieu d'un travail tout différent , que la vérité vainement cherchée vient s'offrir à lui. Il semble que les âmes méditatives aient ce privilège de ne rompre jamais complètement avec leurs études. Les questions qui les préoccupent , hôtes familiers, reviennent, pour ainsi dire, frapper à la porte de l'intelligence sans être attendues, comme pour demander si ce n'est pas encore leur tour. On connaît cette exclamation involontaire de saint Thomas à la table du roi de France : « Ceci est une preuve sans réplique contre l'hérésie de Manès. »
§ II. — La méditation.
II ne faut point croire que l'homme qui étudie une question difficile dirige sa pensée comme avec la règle et le compas. Absorbé dans son travail, oubliant jusqu'à son existence, il médite , pour ainsi dire, sans le savoir. II étudie les choses , tantôt dans leur ensemble, tantôt dans les détails ; il prononce intérieurement le nom de l'objet de son examen ; il passe du point essentiel aux accessoires • il ne va pas comme par un chemin tracé, sachant le terme de sa course; mais, semblable au manœuvre qui cherche dans la terre un trésor dont il ignore la place, il fouille avec ardeur ici, là , de tous côtés.
Il n'en peut être autrement, à moins que la vérité cherchée ne soit connue d'avance. Vous avez sous les yeux un minéral dont vous connaissez la nature ; si I on vous demande de l'analyser, vous employez naturellement le procédé le plus simple, la méthode connue. Mais, si le minéral vous est inconnu, vous l'examinez avec attention une et plusieurs fois ; vous formez des conjectures d'après tel ou tel indice; enfin, vous le soumettez à des expériences diverses, non pour prouver que le minéral est de telle espèce , mais pour découvrir ce qu'il est.
§ III. — Invention et enseignement.
De là une différence radicale entre la méthode d'enseignement et la méthode d'invention. Celui qui enseigne sait où il va, et connaît le chemin qu'il doit suivre, parce qu'il l'a déjà
AIIT D'ARRIVER AU VRAI
parcouru : l'inventeur n'a souvent aucun objet déterminé. Que s'il se propose un but particulier , il ignore s'il pourra l'atteindre, ou si ce qu'il cherche n'est pas une erreur de son imagination; et, dans le cas même où il connaît le but, au moins ignore-t-il la route qui y mène.
C'est pourquoi les principes que l'on emploie dans l'enseignement des sciences diffèrent presque toujours de ceux que Tinventeur a employés. On doit à la géométrie la découverte du calcul infinitésimal, et c'est par une série de procédés algébriques qu'on arrive aujourd'hui à l'application de ce calcul.
Au milieu d'une chaine de montagnes escarpées se dresse un pic isolé, sur lequel on aperçoit confusément les ruines d'un aniique édifice. Un hardi voyageur forme le projet de gravir jusque-là. Il étudie le terrain, sonde les passages; il part; il franchit les plus hautes cimes, les chemins les plus impraticables. Une herbe suspendue au flanc des précipices , un tronc vermoulu, une pierre roulante, tout lui sert de point d'appui ; il rampe , il bondit, il se traîne ; enfin, couvert de sueur, haletant, il atteint le sommet désiré; et, levant les bras au ciel , il s'écrie dans son orgueil : « J'ai vaincu ! » La chaine de montagnes tout entière se déroule à ses pieds : ce qu'il ne voyait qu'en détail , il le domine , il l'embrasse dans son ensemble, d'un seul regard. Là bas, il voit se dresser les obstacles contre lesquels se sont brisés ses premiers efforts , et il se rit de son ignorance ; ici , il contemple ceux qu'il a surmontés, et il s'épouvante de son audace. Ses compagnons, trop faibles pour vaincre les inextricables difficultés de la roule , n'ont pu le suivre que de leurs vœux. Mais il est un sentier resté jusqu'à ce jour inconnu , parce qu'on ne peut l'apercevoir que du sommet de la montagne ; les détours en sont nombreux, il s'allonge bien loin dans la plaine , mais il est praticable aux moins vigoureux , aux moins hardis; l'œil perçant du voyageur l'aperçoit; c'est par là qu'il va descendre; c'est par là que, marchant devant ses compagnons , et leur disant : Suivez-moi ! il va les conduire au but, sans danger, sans fatigue. Grâce à lui, la montagne leur est désormais accessible; ils peuvent
admirer à leur tour et les ruines pittoresques et le point de vue sublime que l'on voit se dérouler du sommet.
§ IV. — L'intuition.
Il ne faut point croire toutefois que les découvertes du génie soient toujours aussi laborieuses. Une de ses prérogatives, c'est Y intuition, c'est-à-dire la faculté de voir sans efforts ce que d'autres ne découvrent que par un travail pénible et soutenu. Il est encore nuit pour le vulgaire, et le soleil est déjà levé pour lui. Une idée, un fait insignifiants en apparence , lui révèlent mille relations , mille circonstances inconnues. Ce n'était qu'un point, et sous le regard de l'homme de génie ce point grandit, se dilate, s'étend comme l'aurore au lever du soleil. Voyez! ce n'était aussi à l'orient qu'un léger trait de lumière! et déjà d'innombrables rayons d'argent et d'or jaillissent dans le ciel ; des torrents de feu inondent l'espace du levant au couchant, de l'aquilon au sud !
f $ V. — La difficulté n'est pas de comprendre, mais de trouver. Les joueurs
d'échecs. Sobieski.
Signalons ici une particularité remarquable : c'est que beaucoup de vérités, très-accessibles par elles-mêmes , ne se présentent néanmoins jamais qu'à certains hommes privilégiés. Ceux-ci les mettent au jour ou les signalent, et aussitôt elles paraissent si claires, si simples, si faciles à comprendre, que chacun s'étonne qu'on ait été si longtemps sans les apercevoir.
Deux joueurs d'échecs suivent une partie sérieuse. L'un d'eux semble s'égarer en des combinaisons insignifiantes; il abandonne une pièce qu'il aurait pu défendre ; il se préoccupe de la défense d'un point qui n'est pas attaqué. Temps perdu! murmure-l-on autour de lui. — A chacun son jeu, reprend le joueur, et il continue d'un air distrait. Son adversaire n'a point pénétré ses intentions; il ne voit pas le péril , il se livre; et tout à coup le joueur inhabile, celui qui perdait son temps
et ses pièces, l'attaque par le flanc découvert , et dit avec un malin sourire : Echec et mat! — Il avait raison ! s'écrient les assistants. Comment ne l avons-nous pas vu? c'était si simple.
Les Turcs campent autour de Vienne, et dans la ville assiégée on dispute avec ardeur sur le point par lequel on devra les attaquer à l'arrivée impatiemment attendue de Sobieski. Les plans de bataille sont innombrables. Le héros polonais arrive, il promène ses regards sur l'armée ennemie et dit : Elle est à moi. Le lendemain, il livre la bataille; les Turcs sont mis en déroute, Vienne est libre. Après le succès, sur la vue du plan d'attaque, chacun de dire : Les Turcs ont commis telle faute, le roi avait raison. La vérité apparait à tout le monde, simple, facile à saisir. Oui ! — mais après le succès.
Quoi de plus simple que notre système de numération? et il est resté inconnu aux Grecs et aux Romains. Quel phénomène plus souvent offert à notre observation que la tendance des fluides à prendre le niveau de leur source. On l'avait vu s'opérer dans les cornues des chimistes, dans tous les vases qui ont un ou plusieurs tubes de communication. — N'était-il pas facile d'appliquer cette loi naturelle à l'irrigation des terres, chose d'une si grande utilité! et cependant plusieurs siècles se sont écoulés avant que l'homme ait su mettre à profit la leçon que la nature plaçait tous les jours sous ses yeux.
Saisir une relation évidente, mais que personne ne sait voir, est un des caractères du génie. Cette relation n'offre, par ellemême, aucune difficulté; si celui qui l'a découverte la montre du doigt en disant : regardez ! tous les yeux semblent s'ouvrir à la fois et s'étonnent de ne l'avoir pas vue. C'est pourquoi, entraînés par la force des choses, nous donnons à cet ordre de découvertes les noms de rencontres, de chances, d'inspiration, exprimant ainsi qu'elles n'ont point coûté de travail et se sont présentées d'elles-mêmes à l'esprit.
5 VI. — Règles sur la méditation.
Concluons de ce qui précède que, pour bien penser, mettre son esprit à la torture serait un faux système; mieux vaut lui
laisser une certaine liberté. Vos méditations vous paraissent stériles ; votre attention semble sommeiller, et votre esprit se détendre; n'importe, ne le violentez pas. Il cherche durant celte halte apparente un indice qui lui serve de guide. Ainsi, celui qui veut ouvrir un de ces coffrets inventes pour exercer à la fois la sagacité et la patience, le tourne et le retourne plusieurs fois dans ses mains, pressant du doigt chacune de ses faces, chacun de ses angles, jusqu'à ce qu'enfin il s'arrête un moment, pensif, et dit : Voilà le secret ! il est ouvert!
S VII. — Caractère des intelligences élevées. Remarquable doctrine
de saint Thomas d'Aquin.
Pourquoi certaines vérités simples ne se présentent-elles pas à toutes les intelligences? Comment se fait-il que le genre humain soit tenu d'admirer comme un homme extraordinaire, tel qui sait voir certaines choses que tout le monde (il le semble du moins) aurait pu voir comme lui? C'est demander la raison d'un secret de la Providence; c'est demander pourquoi le Créateur accorde à quelques esprits d élite une grande force d'intuition, ou, si l'on veut, une vision intellectuelle immédiate, refusée au plus grand nombre.
Saint Thomas expose sur ce fait particulier une admirable doctrine. Suivant le saint docteur, raisonner est une marque de la faiblesse de notre esprit. La faculté de développer nos idées nous a été donnée pour suppléer à cette faiblesse. Les anges comprennent mais ne raisonnent pas. Plus une intelligence est élevée, plus le nombre de ses idées déoroit, parce qu'elle enferme, dans un petit nombre de ces types des ehoses, ce que les intelligences d'un degré inférieur distribuent en un nombre plus grand. Ainsi, les anges du plus haut degré embrassent , à l'aide de quelques idées seulement, un cercle immense de connaissances. Le nombre des idées va se réduisant toujours dans les intelligences créées , à mesure que ces intelligences se rapprochent du Créateur; et Lui, l'Idée par excellence, l'Etre
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infini, l'Intelligence infinie, voit tout dans une seule idée; idée simple , unique , immense, idée qui n'est autre que son essence même. Quelle sublime théorie ! Elle accuse une connaissance admirable des secrets de l'esprit et nous suggère d'innombrables applications relativement aux facultés de l'homme.
En effet, les esprits d'élite ne se distinguent point par la quantité de leurs idées. Ils n'en possèdent qu'un petit nombre, dans lesquelles ils embrassent le monde. L'oiseau des plaines se fatigue à raser la terre; il passe et repasse aux mêmes lieux, ne franchissant jamais les sinuosités et les limites de la vallée natale. L'aigle, dans son vol majestueux , monte, monte toujours, ne s'arrête que sur les plus hautes cimes, et de là son œil perçant contemple les montagnes, le cours des fleuves, les vastes plaines couvertes de cités populeuses, les vertes prairies et les riches moissons !
Il y a dans toutes les questions un point de vue culminant, où se place le génie. De ce faîte, son regard domine et embrasse l'ensemble des choses. S'il n'est pas donné au commun des hommes de s'élever jusque là d'un premier essor , au moins doivent-ils y tendre sans cesse. Les résultats payent l'effort au centuple. On a pu l'observer; toute question, ou même toute science, se résume en un petit nombre de principes essentiels, desquels tous les autres découlent. Il faut comprendre ces principes, le reste devient simple et facile, et l'on ne s'égare point dans les détails.
Présentez à l'esprit les objets aussi simplifiés que possible et débarrassés, pour ainsi dire, de tout feuillage inutile ; sa faiblesse l'exige. Pour obtenir qu'il multiplie son attention, gardez-vous de trop exiger de lui ; sachez le circonscrire. Cette méthode lui facilite l'intelligence des choses, donne à ses perceptions l'exactitude et la lucidité, et aide puissamment la mémoire.
§ VII!. — Nécessité du travail.
Devons-nous conclure des doctrines contenues dans ce chapitre, sur 1 inspiration et l'intuition, qu'il faut renoncer au
raisonnement et même à l'étude , et s'abandonner à une sorte de quiélisme intellectuel? A Dieu ne plaise! S'il est une condition indispensable au progrès de toute faculté, c'est le travail. Dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre physique, un organe qui ne fonctionne pas s'engourdit et perd une portion de sa vie. Un membre qui ne se meut point se paralyse. Les génies les mieux doués n'entrent pleinement en possession de leurs forces que par un travail pénible et soutenu. L'inspiration ne descend pas sur le paresseux; elle exige avant de se produire une sorte de fermentation d'idées et de sentiments élevés. L'intuition , c'est-à-dire la vue de l'esprit, ne s'acquiert que par une longue habitude de regarder. Le coup d'œil rapide, sûr et délicat d'un grand peintre n'est pas un don gratuit de la nature; ce don , il le doit à la contemplation passionnée , à l'observation , à l'étude patiente des bons modèles. Le sentiment divin de l'harmonie ne se développerait jamais dans l'organisation même la plus heureuse, que heurteraient sans cesse des sons âpres et discordants.