CHAPITRE XVIÏ
l'enseignement.
J I. — Deux objet» de renseignement ; les professeurs.
Les dialecticiens établissent une distinction entre la méthode d'invention et la méthode d'enseignement. Je vais hasarder quelques observations sur l'une et l'autre.
L'enseignement se propose deux objets : i 9 apprendre aux élèves les éléments des sciences; 2° développer leurs facultés, de sorte qu'au sortir des écoles ils soient en état de s'avancer, en proportion de leur capacité, dans la carrière qu'ils auront choisie.
On pourrait croire que ces deux objets de renseignement sont identiques ; il n'en est point ainsi. Pour réaliser le premier, il suffît d'un maître médiocrement instruit. Seuls, des hommes d'un mérite véritable savent se proposer le second. La science des uns peut se borner à un certain enchaînement de faits et de principes dont l'ensemble forme le corps de la science. Les autres doivent savoir comment s'est formée cette chaîne dont les extrémités se réunissent. Les premiers connaissent les livres. Les seconds doivent connaître les choses.
Cependant, un professeur médiocrement instruit sera quelquefois plus apte à l'enseignement élémentaire qu'un homme d'un savoir profond , celui-ci étant exposé à se laisser entraîner a des digressions peu compatibles avec la simplicité que doivent avoir les premiers principes d'une science enseignés à des intelligences peu développées.
L'explication claire des termes , l'exposition courante et simple des éléments sur lesquels la science repose, l'arrange-
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ment méthodique des théorèmes et de leurs corollaires, voilà le caractère spécial de l'enseignement élémentaire.
Mais celui qui porte plus haut ses vues; celui qui regarde les jeunes intelligences confiées à ses soins, non comme des toiles neuves sur lesquelles il doit esquisser quelques traits ineffaçables, mais comme un terrain qu'il peut rendre fertile, à celui-là incombe une œuvre plus élevée, un plus difficile labeur. Etre à la fois clair et profond, unir les combinaisons à la simplicité, conduire les intelligences par des chemins faciles, et leur enseigner en même temps à vaincre les difficultés dont la route des sciences est toujours hérissée, signaler les défilés par lesquels ont passé les inventeurs, les obstacles qu'ils ont franchis; inspirer le goût, l'enthousiasme du beau, qui est la splendeur du vrai ; donner au talent la conscience de ses forces, sans surexciter l'orgueil, telle est la tache de celui qui regarde l'enseignement, non comme une moisson qu'il doit récolter luimême, mais comme une semence d'avenir.
§ II. — Génies inconnus aux autres et à eux-mêmes.
Qu'ils sont peu nombreux les professeurs doués de cette précieuse habileté ! Mais, aussi, qui songe à tourner vers la carrière de renseignement les intelligences d élite? Qui songe à s'assurer si les hommes chargés de celte noble mission possèdent, avec la science, l'élévation de l'esprit et du cœur, l'amour sympathique du beau et de la vérité? Et, cependant, on n'ignore pas combien est grande et redoutable l'influence que les maîtres peuvent exercer sur de jeunes intelligences. Ils frappent, pour ainsi dire, à leur empreinte des générations entières. Si le passé est si plein de ruines, si le présent est si troublé, nous serait-il difficile d'en trouver la cause?
Les chaires que viennent occuper parfois des hommes de talent ne sont regardées par eux que comme un marchepied; ils traitent en manière de distraction ce qui devrait absorber leur vie tout entière, l'essentiel devient l'accessoire.
Aussi, qu'un jeune homme ait senti s'allumer dans son sein la flamme sainte du génie, nul guide pour le diriger, nul appui
pour aider ses premiers pas, nul maître qui le révèle à luimême. Sait-il seulement quelles sont ses forces? les a-t-il jamais essayées sous un regard intelligent et paternel? Le hasard décide de ses destinées. Et cependant, que d'intelligences d'élite qui s'ignorent! Vous avez laissé dormir sous la cendre, durant toute une vie , un foyer fécond de lumières; et qu'aurait-il fallu pour l'allumer? Un souffle ami. Combien de fois des dons précieux, intellectuels ou physiques, n'ont été révélés que par le hasard è celui qui les possédait! Hercule aurait-il appris à se servir de la massue, s'il n'eût jamais manié qu'un roseau ?
5 III. — Un moyen de découvrir les talents cachés et d'en apprécier la valeur.
Un professeur de droit naturel explique à ses élèves les devoirs et les droits du père de famille, et les obligations auxquelles un fils est tenu. Voulant connaître la moyenne des talents de son jeune auditoire, voici comment il tente l'expérience :
« Vous semble-t-il que les sentiments du cœur nous disent quelque chose relativement aux devoirs dont nous venons de parler? Les lumières de la philosophie sont-elles d'accord avec les inspirations de la lumière? » A celle question, les plus médiocres élèves sauront répondre : qu'un père aime naturellement son fils, un fils son père; et qu'ainsi nos sentiments se trouvant confondus avec nos devoirs, les premiers aident à l'accomplissement des seconds. Jusque-là, entre des élèves intelligents, point de différence. Mais le maitre ajoute :
— Que pensez-vous d'un fils qui méconnaît ces lois saintes de la famille, et répond par ringralilude à 1 amour que ses parents ont pour lui ?
— Qu'il viole un devoir sacré ; qu'il ferme l'oreille à la voix de la nature, elc.
— Toutefois, comment se fait-il que les fils se rendent si souvent coupables envers leurs parents ; tandis que ceux-ci n'ont, pour l'ordinaire, à se reprocher qu'un excès d'indulgence ?
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— Les hommes oublient facilement le bien qu'ils ont reçu. A mesure que les jeunes gens avancent dans la vie, ils sont distraits de ce devoir sacré par mille occupations diverses. Les affections nouvelles qui s'engendrent en eux, lorsqu'ils deviennent à leur tour chefs de famille, neutralisent l'affection qu'ils portent à leurs parents, etc. — Ainsi, chacun signalera quelque raison, plus ou moins prise dans le sujet, plus ou moins solide, mais sans pénétrer au cœur de la question. Ecoutez maintenant une intelligence d'élite :
« Il n'est que trop vrai, les fils manquent souvent à ce qu'ils doivent à leurs parents; mais, si je ne me trompe, il nous faut chercher la raison de ce fait douloureux dans la nature même des choses. Plus l'accomplissement d'un devoir est nécessaire à la conservation des êtres, à l'ordre qui les régit, plus nombreuses aussi sont les garanties données par le Créateur à l'accomplissement de ce devoir. La famille, la société, se perpétuent, malgré l'inconduite des Gis; mais, du jour où les pères négligeraient de rendre à leurs enfants les soins qui leur sont indispensables, l'espèce humaine serait en péril. C'est pourquoi les fils, même les plus reconnaissants cl les plus tendres, n'ont jamais pour ceux à qui ils doivent la vie la tendresse ardente que ceux-ci ont pour eux. Sans doute, le Créateur aurait pu établir, des deux côtés, même attachement, même amour passionné; s'il ne l'a point fait, c'est que cela n'était pas nécessaire. Chose remarquable ! La mère ayant besoin de porter en elle un foyer plus ardent de cet amour, pour contrebalancer les ennuis de la maternité, les dégoûts des premiers soins à donner à l'enfance, et l'enfant ayant un besoin plus grand des soins de sa mère, celle-ci pousse quelquefois sa tendresse jusqu'à la frénésie. Donc, si les fils manquent à leurs devoirs envers leurs parents, ce n'est point qu'ils aient dégénéré ; car, devenus pères à leur tour, ils aimeront comme ils ont été aimés. C'est que l'amour filial est moins intense que l'amour paternel; c'est qu'il exerce un moindre ascendant sur le cœur, qu'il s'amortit avec plus de facilité, qu'il brave moins facilement les obstacles ; c'est qu'il a sur nos actions une influence moins active. L'amour ne remonte pas. »
Les premières réponses appartiennent à des jeunes gens intelligents; celle-ci nous révèle le philosophe. Ainsi, parmi de jeunes arbustes, l'on dislingue à sa précoce vigueur le chêne, dont les rameaux doivent un jour ombrager la forêt, et dont le tronc puissant défiera les tempêtes.
$ IV. — Nécessité des éludes élémentaires.
Quiconque veut posséder une science à fond doit s'imposer le noviciat des études élémentaires. Nous connaissons la valeur et le poids de ces savants qui prennent au jour le jour, dans les dictionnaires, dans les revues, le talent de parler de toutes choses sans avoir rien appris.
Toute science, comme toute profession, repose sur un ensemble de notions premières, de termes, de locutions, de principes qui lui sont propres, et que l'on ne peut apprendre que dans les ouvrages élémentaires et spéciaux. A défaut d'autres considérations, celle-ci suffirait pour nous montrer les inconvénients de toute aulre méthode. Ces premiers principes, ces locutions, ces termes consacrés, il est bon de les aborder avec un certain respect. C'ist dans le domaine de la science surtout que le passé a droit à notre vénération. Que si le nouveau venu se défie de ses prédécesseurs; s'il vise à réformer, ou même à transformer radicalement la science ou l'art qu'il étudie, il fera toujours sagement de s'enquérir de ce qu'ont écrit et pensé les anciens. L'entreprise de tout créer par soimême est téméraire. Celui qui, par un sot orgueil, refuse de s'aider des travaux d'autrui, s'expose, au moins, à perdre beaucoup de temps. Souvent, le mécanicien le plus habile a fait son apprentissage dans l'atelier d'un modeste artisan où , malgré ses dispositions brillantes, il ne laissait pas d'apprendre les noms et le maniement des instruments de travail qui lui étaient offerts. Avec le temps, il les modifiera peut-être; il en changera la matière, la forme, le nom ; mais, en attendant , il les accepte tels qu'ils sont ; il s'en sert jusqu'à ce que la réflexion, jusqu'à ce que l'expérience lui signalent, avec leurs défauts, les perfectionnements dont ils sont susceptibles.
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Dans les mains de ceux qui commencent l'étude de l'histoire, on met un abrégé. Dans la préface du Discours sur l'Histoire universelle, 1 evèque de Meaux fait à ce sujet une comparaison remarquable. « Cette manière d'histoire universelle est, ù »l'égard des histoires de chaque pays et de chaque peuple, ce » qu'est une carte générale à l'égard des cartes particulières. • Dans les caries particulières, vous voyez tout le détail d'un «royaume ou d'une province en elle-même; dans les caries «universelles, vous apprenez à situer ces parties du monde «dans leur tout; vous voyez ce que Paris ou l'Ile-de-France »est dans le royaume , ce que le royaume est dans l'Europe, »et ce que l'Europe est dans l'univers. »
La comparaison de la mappemonde avec les cartes particulières s'applique parfaitement à l'étude des sciences. Chaque science, en effet, forme un tout qu'il faut posséder, si Ton veut apprécier la valeur des détails qui la composent; sorte de cadre dans lequel on coordonne chaque partie, en lui assignant sa valeur et sa place. Il est vrai que les idées d'ensemble sont presque toujours incomplètes et souvent inexactes; mais cet inconvénient est moins grave que celui de marcher à tâtons, sans point d'appui , sans aucune notion, sans un guide qui nous éclaire.
Les œuvres élémentaires , nous dit-on , ne sont que le squelette de la science. J'en conviens ; mais , tout hideux qu'il est, il nous épargne un pénible travail, ne serait-ce que celui de le composer nous-mêmes. A nous donc de corriger ses défauts, de le revêtir de nerfs, de muscles, de lui donner la forme, la chaleur, le mouvement et la vie!
Entre un homme qui sait, après avoir étudié les principes d'une science , et celui qui prend , pour ainsi dire , sa science au vol, la différence est grande et facile à saisir. L'un se distingue par la netteté de ses idées, par la propriété du langage; l'autre peut briller quelquefois par la variété, par là-propos, par le choix de ses connaissances; mais, à la première difficulté, sa science d'emprunt s'évanouit, et de honteuses chutes trahissent le secret de son ignorance, la vanité de son savoir.
202 ART D*ARRIVER AD VRAI