I/INVENTION
des intelligences. Le lierre, attachant au chêne sa tige frêle, s'élève avec lui dans les airs ; il rampe, s'il est isolé. Au reste, notre observation ne changera rien au cours des choses; elle est moins un conseil que la constatation d'un fait. Je dis un fait; car, malgré nos prétentions à l'indépendance, nous ne saurions nier qu'une grande portion de l'humanité ne marche, qu'elle n'ait toujours marché sous la conduite de quelques chefs qui, selon leurs passions, la poussent dans le chemin de la vérité ou dans celui de l'erreur.
Ce fait est de tous les pays, de tous les siècles. Il est indestructible parce qu'il a sa cause dans la nature même de l'homme. Le faible sent la supériorité du fort et s'humilie devant lui. Le génie n'est pas le patrimoine héréditaire de l'espèce humaine, il est le privilège de quelques-uns. On l'a remarqué ; les masses vont naturellement au despotisme; sentant d'instinct leur impuissance à se conduire elles-mêmes, elles se donnent un maître. Or, ce qui se passe à la guerre et dans la politique, nous le voyons se passer également dans le monde des lettres. Il y a là aussi une foule, le vulgaire, la masse, enûn , qui, livrée à elle-même, se rallie autour des plus éloquents et des plus habiles. Cette plèbe, comme celles des antiques champs de mai , se laisse aller à l'enthousiasme ; elle acclame les chefs qu'elle aime, et dit comme elle : « Ton savoir est plus grand » que le nôtre , tu seras notre roi ! »
S IH. — L*autorité scientifique s'est modifiée de nos jours.
A mesure que la presse vulgarisait la science, on a pu croire que le phénomène dont nous parlons tendrait à disparaître; il s'est modifié, voilà tout. Lorsque les chefs étaient peu nombreux, que l'autorité se concentrait dans quelques écoles , les intelligences disciplinées sous une autorité commune se partageaient, comme des armées, en deux ou trois camps rivaux. Aujourd'hui , les choses se passent d'une autre manière : écoles et chefs sont en plus grand nombre; la discipline s'est relâchée ; les soldats passent d'un camp dans l'autre; il y a l'avant-garde
A HT D*ARUIVER AU VRAI
et les traînards; il y a les enfants perdus qui engagent des escarmouches sans instructions et sans ordres de leurs chefs ; plus d'armée en apparence; chacun se fraye son chemin. Mais ne vous y trompez pas ; malgré ce désordre, les cadres existent. Chacun reconnaît les siens, et dans une déroute les vaincus sauraient au besoin se replier sur le corps principal chargé de couvrir la retraite.
Peut-être même, après examen, trouverions-nous que les chefs ne sont guère plus nombreux qu'autrefois. Dressez un tableau des sciences et des lettres ; que voyez-vous dans chaque genre? Une bannière, un homme, un seul homme qui la porte, et comme dans le passé, comme toujours, la foule se précipitant sur ses pas.
Au théâtre, dans le roman, voyez : derrière quelques rares notabilités t>c presse la cohue des imitateurs. La politique, l'histoire, la philosophie ont leurs maîtres dont tout le reste adopte servilement et le style et les opinions. Les écoles philosophiques de rindépendante Allemagne ne sont-elles point aussi tranchées, aussi distinctes que le furent autrefois celles de saint Thomas, de Scott et de Suarez? Si les philosophes universitaires sont, en France, les humbles disciples de M. Cousin, M. Cousin lui-même, à son tour, qu'est-il autre chose que le successeur de Hégel et de Schelling? Quelques emprunts aux ouvrages de M. Guizot ou de tel autre chef d'école, n'est-ce point là le bagage scientifique de la plupart de ceux qui prétendent enseigner la philosophie de l'histoire ; comme les œuvres de Filangieri, de Beccaria, de Benjamin Constant, de Benlham, forment tout le fond des professeurs de législation, des professeurs de droit naturel et des utilitaires.
Reconnaissons ce fait, trop saillant pour qu'il soit possible de le nier ou de le méconnaître. Ne nous flattons pas de détruire un instinct plus fort que notre volonté, plus fort que nousmêmes ; mais, autant qu'il se peut, sachons neutraliser en nous ses influences mauvaises. Si l'insuffisance de nos lumières nous force à recourir aux lumières <J autrui, que notre soumission soit intelligente ! N'abdiquons point notre droit d'examen. Le
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génie de l'homme, quelque grand qu'il soit, est faillible. Défionsnous de l'enthousiasme, et n'ayons garde d'accorder à la créature, de lui attribuer ce qui n'appartient qu'à Dieu.
S IV. — Le talent d'invention. Carrière du génie.
A l'homme qui peut se suffire à lui-même, qui, dans l'examen des œuvres des grands maîtres, loin de se sentir comme un pygmée parmi des géants, se dit avec conflance : Je serai l'un d'entre eux, leur égal; à celui-là convient d'une manière particulière la méthode d'invention. Qu'il ne se borne point à savoir les livres; qu'il connaisse les choses. Les chemins battus ne sont point faits pour lui. 11 en est d'autres qui le mèneront plus vite et plus haut. Idées, propositions, raisonnements, il doit tout discuter, tout analyser, tout soumettre à son examen. Que sa science ne soit point de souvenir, mais une science d'observation, de pensée, de création; qu'elle soit sa propre substance!
Les règles à suivre, nous les avons données. (1 est inutile, impossible même d'entrer dans les détails. Tracer au génie son chemin, ou prétendre circonscrire dans quelques gestes les expressions, les nuances infinies de la physionomie humaine, serait une même entreprise. Lorsque vous voyez l'homme de génie s'élancer comme un géant dans sa carrière , point de vaines paroles, point de stériles conseils! Dites-lui seulement : « Image de la Divinité, remplis tes destinées; mais n'oublie m pas ton principe et ta ûn ! Tu déploies la voile et ne sais où tu »vas; lève tes yeux au ciel, et demande-le à celui qui l'a fait; » il te montrera sa volonté : La volonté de Dieu! Là est ta grandeur; là est ta gloire! »
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ART D'ARRIVER AD VRAI