‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 51 sur 60 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

l'intelligence, le coeur et l'imagination..

5 1. — Employer à propos chaque faculté de l'âme. Didon, Alexandre.

J'ai dit au chapitre XII que, dans certains cas, il était nécessaire, pour arriver au vrai, de déployer à la fois plusieurs facultés différentes , parmi lesquelles j'ai nommé le sentiment. Nous le devons, en effet, lorsqu'il s'agit de vérités ayant quelque rapport avec cette faculté, comme le beau, le sublime, etc. Mais on comprend que celte observation ne saurait s'appliquer aux vérités d'un autre ordre, aux vérités qui ne relèvent en rien de la faculté de sentir.

Si je veux apprécier les beautés que Virgile a semées dans

I épisode de Didon , ce n'est point le raisonnement que j'appelle à mon aide, mais le sentiment, l'imagination ; tandis que, pour juger sous le rapport moral la conduite de la reine de Carlhage, j'impose silence à ces deux facultés, et j'applique froidement, à l'aide de la raison, les principes éternels de la vertu.

Je lis dans Quinte-Curce la vie d'Alexandre; je vois avec admiration le héros macédonien s'élancer intrépidement dans les eaux du Granique, vaincre à Arbelles, anéantir les armées du grand roi , et soumettre en courant l'Orient à sa puissance.

II y a dans ces faits une grandeur, un éclat, que je n'apprécierais point si je fermais mon âme à tout sentiment. Est-ce au moyen de l'analyse que nous pourrions estimer à sa valeur cette narration sublime du texte sacré : « El il advint qu'Alexandre, "fils de Philippe, premier roi macédonien de la Grèce, élant «sorti de la terre de Célhim , mit en déroule Darius, roi des » Perses et des Mèdes, livra de nombreuses batailles, fit la "Conquèie de toutes les places fortes, et tua , par le glaive, les

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»rois de la lerrc. 11 s'avança jusqu'aux extrémités du monde, » s'empara des dépouilles des nations, et la terre se tut en sa » présence. » Lorsqu'on arrive à ces dernières expressions, le livre tombe des mains, l'âme est saisie de stupeur. En présence d'un homme, la terre se tait; imngc grandiose de la puissance d'un conquérant! Analyser ici, discuter, épiloguer, c'est ne point comprendre. Non ; j'oublie la philosophie et ses préceptes; mon imagination s'enflamme; je laisse mon âme sentir; je vois le fils de Philippe sortant de la terre de Célhim, marchant à pas de géant jusqu'aux extrémités du monde; et j'entends, pour ainsi parler, le silence de la terre saisie d'épouvante se taisant devant lui.

Mais, si je me propose d'examiner la justice et l'utilité des conquêtes du prince macédonien, je coupe les ailes à l'imagination , j'impose silence à l'enthousiasme ; j'oublie le jeune monarque et ses immortels compagnons d'armes, au-dessus desquels il s'élève comme le Jupiter de la fable parmi les dieux qui lui font cortège; je ne vois, je n'écoule plus que les principes éternels de la justice, les droits imprescriptibles de l'humanité. J'écarte ce qui serait un obstacle trop fort à l'impartialité de ma raison; I auréole du conquérant me cacherait l'agresseur injuste; la gloire effacerait le sang, et je serais tente peut-être de pardonner au héros qui, parvenu au faite de la gloire et de la puissance, à l'âge de trente-trois ans, s'étend sur sa couche, connaissant qu'il va mourir : Et post hœc decidit in lectum et cognovit quia moriretur. (i\lach., 1. I er , ch. l or .)

§ H. — Influence du cœur sur la raison. — Causes et effets.

Nul ne met en doute l'influence des passions sur le cœur; je ne chercherai donc pas à démontrer cette vérité trop connue; mais on n'a pas assez observé l'influence qu'elles exercent sur l'esprit relativement à des vérités qui semblent n'avoir rien à démêler avec nos actions. Peut-être, cependant, est-ce un des points les plus importants de l'art de penser; c'est pourquoi je vais l'exposer avec quelque étendue.

Si notre âme uniquement douée d'intelligence pouvait se mettre en rapport avec les objets extérieurs sans en être affectée, ces objets restant les mêmes, nous les verrions toujours de la même manière. L'œil, le point de vue, la quantité, la direction de la lumière ne changeant point, l'impression ne doit point changer; mais si lune de ces conditions change, l'impression change également; l'objet devient plus ou moins grand, sa couleur plus ou moins vive; il se modifie ou se transforme en entier. Un rocher en ruine nous apparaît, dans le lointain, comme la coupole d'un majestueux édifice; et tel chef-d'œuvre de l'art , vu hors de portée, n'est, à nos yeux trompés, qu'un roc croulant jeté par le hasard sur les flancs de la montagne.

Il en est ainsi de la vue de l'esprit; les mêmes objets apparaissent sous des aspects divers, non-seulement à des personnes différentes, mais à la même personne. En un instant, un voile s'étend sur nos yeux; la scène change, nous sommes transportés dans un autre monde. Tout prend une autre forme, d'autres couleurs. On dirait que les objets ont été touchés par la baguette d'un magicien.

Le magicien, c'est nous-mêmes, c'est notre propre cœur ; nous avons changé, voilà pourquoi tout change autour de nous. Quand le vaisseau met à la voile, le port que nous quittons, le rivage, les monuments, les montagnes semblent fuir derrière nous ; rien ne fuit que le navire.

Chose digne de remarque, ce n'est point seulement lorsque notre âme est profondément émue, lorsque les passions sont pour ainsi dire en pleine révolte, c'est presque toujours au milieu d'un calme apparent que ces altérations dans notre manière de sentir ou de juger s'opèrent, altérations d'autant plus dangereuses que les causes qui les produisent sont plus inaperçues. On a divisé les passions en plusieurs classes; mais soit que cette classification philosophique n'ait pas été complète, soit que chaque passion en engendre d'autres, filles ou transformations de la première, à voir les gradations successives, les évolutions, les nuances par lesquelles passent nos sentiments, on dirait les changements à vue d'un spectacle fantasmagorique. Il est des

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moments de calme el des moments de tempête, des moments d'aigreur et d'autres de bonté, des moments de dureté et de douceur, d'abattement et de fermeté, d'entbousiasme et de dénigrement, de joie cl de tristesse, d'orgueil el d'anéantissement; il est des moments d'espérance et de désespoir, des moments de patience et de colère, de prostration et d'activité , d'expansion et de resserrement, de générosité et d'avarice, de pardon et de vengeance, d'indulgence et de sévérité, de bien-être et de malaise, d'ennui et d'entrain, de gravité et de légèreté, de frivolité et d'élévation, des moments sérieux et d'autres pleins de saillies... Mais quelle erreur est la mienne! Et qui pourrait compter les modifications que peut subir notre àme ? Moins changeante est la mer, la mer fouettée par l'ouragan ou bercée par les zéphyrs, la mer ridée par les brises du matin, ou immobile sous une atmosphère de plomb, dorée par les rayons du soleil naissant, blanchissante à la lueur de l'astre de la nuit, semée d'étoiles scintillantes , plombée comme le visage de la mort, empourprée de tous les feux du midi , sombre et noire comme la bouche d'une tombe.

J III. — Un seul jour de la vie.

C'est une belle matinée d'avril ; le soleil se levant à l'horizon nuance des teintes les plus délicates des nuages légers flottants dans l'air, et déploie de toutes parts ses rayons dorés comme la blonde chevelure d'un enfant; les oiseaux s'éveillent, et chantent au jour sa bienvenue. Tout respire la paix, 1 harmonie; tout parle d'une providence bienfaisante. Un homme contemple celte scène avec une volupté ineffable; son àme, tranquille, sereine, s'ouvre facilement aux émotions douces et reconnaissantes; un vent favorable enfle ses voiles ; tous ceux qui l'entourent mettent leur bonheur à lui plaire; nulle passion violente n'agite son cœur ; le retour de l'aube dans le ciel a seul interrompu son sommeil paisible.

Il ouvre avec distraction un livre pris au hasard dans sa bibliothèque ; c'est une nouvelle comme on en a tant écrit de nos

jours. « Un génie méconnu maudit la société qui n'a pas sa le .•comprendre. Il maudit la terre et le ciel, il maudit le passé, » le présent et l'avenir ; il maudit Dieu, il se maudit lui-même, »et fatigué de ne voir sur sa tête qu'un soleil morne et glacé, »de fouler une terre aride et désolée , il va mettre fin à son » existence. Pour la dernière fois avant de s'élancer dans » l'abîme, il médite sur la nature, sur les destinées de l'homme, »sur les injustices de la société, etc. »

Absurdes exagérations ! s'écrie avec impatience le héros de notre récit. Sans doute, il y a du mal dans le monde, mais il y a autre chose que du mal. Non, la vertu n'est pas bannie de la terre; il est encore de nobles coeurs, et je le sais. Grâce au ciel, les grands crimes sont l'exception. La plupart de nos erreurs et de nos fautes viennent de notre faiblesse, et d'ailleurs nuisent beaucoup moins à autrui qu'à nous-mêmes. Non ! le bonheur n'est pas impossible. Si les infortunes sont nombreuses, il serait injuste de les imputer toutes à la méchanceté de l'homme. La nature des choses donne la raison de ces misères, qui sont loin d'être horribles comme on se plaît à les dépeindre. Cette littérature est fausse à tous les points de vue l Ainsi disant, il ferme son livre, et chassant les tristes pensées , il s'abandonne aux rêveries douces que le charme du paysage éveille en lui.

Le temps s'écoule ; arrive l'heure des affaires. Le jour ne sera pas aussi beau que la matinée semblait le promettre ; le ciel s'est couvert. Noire philosophe a dû sortir, la pluie tombe à torrents, et dans une rue étroite et boueuse, un cavalier, peu soucieux des piétons, l'éclaboussé en passant. Quoi ! ses opinions seraient-elles changées pour si peu ? Non ! mais déjà la vie n'est plus aussi riante ; sa philosophie s'est assombrie comme le ciel. Toutefois, le soleil n'est pas disparu pour toujours, et bien que la vie ait ses chances mauvaises, bien que le philosophe bienveillant de ce malin fasse tout bas des vœux peu charitables pour le malencontreux cavalier, il n'accuse pas encore l'humanité tout entière.

Il se rend auprès d'un ami pour une affaire de la plus haute importance ; un malheur ne vient jamais seul - 7 on le reçoit avec

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froideur, on élude les explications demandées. Il se retire, défiant et chagrin. Ses soupçons ne tardent pas à devenir certitude; il apprend qu'il est la victime d'une trame odieuse, que son ami le trahit. Chacun le plaint, chacun le conseille, mais nul ne vient à son aide ; il est d'ailleurs trop tard pour parer au danger !

La perte est immense ; la ruine est complète. Toute espérance est à jamais perdue. Brisé de douleur, il rentre dans sa maison pour s'y livrer tout entier à son désespoir. Le livre qu'il lisait dans la matinée est encore sur sa table; cette vue lui rappelle les premières impressions de la journée. Quelle était ton erreur, se dit-il avec amertume, lorsque dans ta simplicité tu taxais d'exagération les peintures que certains philosophes nous font du monde! Oui, ces philosophes ont raison ! Oui, l'homme est un animal dépravé ! La société est une marâtre ! Bonne foi, vertu, reconnaissance, amitié, mots sonores et vides dont le sens unique est déception. Egoïsme, perfidie, trahison, mensonge, voilà les seules vertus de la terre. Pourquoi la vie nous a-t-elle été donnée ? Où donc est la Providence? où donc est la justice de Dieu?

On le voit, de sa douce et judicieuse philosophie, rien ne survit; tout a sombré dans le naufrage de sa fortune et de ses espérances. Et cependant, toutes choses poursuivent dans le monde leur cours accoutumé. On ne peut dire que l'humanité soit devenue pire parce qu'il vient d'éprouver un malheur inattendu. Lui seul est changé ; sa manière de sentir n'est plus la même. L'amertume dont son cœur est plein déborde sur son intelligence. Obéissant aux inspirations de la douleur et du désespoir, il se venge du monde en le peignant des plus noires couleurs. Eh ! qu'on ne croie point que ce soit mauvaise foi. Il voit les choses maintenant telles qu'il les dépeint, comme dans la matinée il les peignait telles qu'il les croyait voir.

Nous lavons laissé se posant des questions désespérées, auxquelles il allait sans doute répondre par le blasphème , lorsqu'un ami vient interrompre son monologue.

— J'ai su la trahison tramée contre vous...

— Ainsi va le monde! Voilà ce que vaut l'amitié!

— ... Et je viens auprès de vous pour en détourner les effets. J'en ai les moyens , écoulez : La nouvelle du malheur qui vous frappe m'est parvenue au moment où je troilais une affaire importante. J'ai sur-le-champ retiré mes fonds; vous les accepterez. Eh ! voyez, l'exemple du bien est contagieux comme celui du mal. Mes amis m'ont à leur tour offert leur assistance. Nous avons étudié l'affaire; ne perdez pas de temps. Prévenez, par votre aciivilé, les menées de votre ennemi. Vous trouverez dans ce portefeuille les sommes nécessaires. Adieu.

Le portefeuille tombe auprès du livre fatal, et de nouveau tout prend une face nouvelle. Non, la vertu ; non, l'amitié, le désintéressement, ne sont pas des mots vidés et sonores! Demain, le soleil se lèvera pur et radieux , les oiseaux chanteront la bienvenue de l'aube dans l'air frais du matin. La Providence aura des sourires, la vie des espérances. En un jour, la philosophie d'un homme, philosophie mobile comme les événements et comme son cœur, a décrit un cercle tout entier. Comme les astres dans le ciel, après leur révolution, la voilà revenue à son point de départ.

§ IV. — Une opinion politique.

Une élection vient d'avoir lieu, dans laquelle les forces musculaires autant que la vigueur du raisonnement ou des convictions politiques ont eu (telle est du moins l'opinion du parti vaincu) la meilleure part. La sonnette du président a vainement lutté contre des voix de stentor et des poitrines de bronze; on a vu les discussions dégénérer en pugilat. Notre héros n'appartient pas au parti vainqueur, il a dû fuir et se cacher. Toutefois, gardez-vous d'accuser son courage. 11 est des lois de prudence, il est un décorum qu'un galant homme ne doit jamais oublier.

Son amour-propre, ses espérances, ont été froissés. Le drapeau libéral qu'il portail haut en entrant aux comices a déteint sous la tempèle populaire, comme ces étoffes de médiocre valeur qui ne peuvent supporter l'épreuve de l eau. « Ceci est

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une triste comédie ; nous redevenons barbares, dit-il de l'air d'une conviction profonde. Il n'est de salut pour nous que dans une main de fer. Le despotisme a ses inconvénients, je le sais, mais entre deux maux, il faut savoir choisir le moindre. Le gouvernement représentatif, gouvernement de la raison éclairée et de la volonté libre, Je l'admire dans le pays d Utopie ou dans les pages d'un journal. En réalité, il ne profite qu'à l'intrigue, à l'impudence, à l'audace. Je suis désabusé. »

Par suite des troubles l'état de siège est déclaré; la force militaire règne. L'émeute rentre dans l'ombre, et la cité recouvre le repos. Notre électeur reprend ses habitudes pacifiques; la sécurité renaît; il oublie insensiblement le tumulte des élections, les voix de stentor qui ont étouffé la sienne, et les dangers qu'il a courus.

Sur ces entrefaites, il est forcé de faire un voyage. On ne délivre les passeports qu'avec difficulté. L'autorité militaire occupe la maison de ville. La consigne est sévère; à la porte d'entrée ces mots : On ne passe pas ! prononcés d'une voix rude par la sentinelle, l'arrêtent brusquement. Il s'explique, il parlemente, il pénètre enfin dans l'intérieur. L'heure le presse, il demande avec instances qu'on l'introduise auprès de l'officier public. N'a-t-H point droit à quelques faveurs, lui, l'ami de l'ordre, le défenseur zélé du pouvoir! Mais les employés inférieurs, qui mesurent leur politesse à l'importance qu'ils se donnent dans les temps de crise, répondent sèchement : « Attendez votre tour. »

Son tour arrive ; le magistrat l'accueille avec défiance. Les chefs de la dernière émeute sont activement recherchés. Pourquoi quitter la ville? Le magistrat le presse de questions, lui délivre enfin un passeport d'un air froid, baisse la tête, et ne dnigne pas répondre au salut que le voyageur lui adresse en partant.

Il n'importe. Les ennuis que nous venons de décrire, cette dernière scène même, n'ont point modifié ses convictions politiques; non ! Mais que sais-je! Peut-être ne retrouverions-nous plus en lui le même goût décidé pour le pouvoir absolu.

Ecoutez-le: « Il est bon dans un gouvernement de faire la part «de la dignité humaine; on ne peut nier que le despotisme n'ait » une cerlaine raideur qui se fait sentir jusque dans les rouages »de l'administration, etc.»

Par malheur, le magistrat avait porté ses soupçons très-loin; dénoncé par lui comme un homme suspect, notre héros, au moment de monter en voilure, est arrêté, conduit en prison, mis au secret, et, malgré les fortes présomptions d'innocence qu'élèvent en sa faveur un extérieur décent, un embonpoint respectable, cl l'apparence la plus débonnaire, il y passe plusieurs jours. Il n'en fallait pas tant pour battre en brèche, pour ruiner de fond en comble ses opinions nouvelles déjà fortement ébranlées. La brutalité de son arrestation, l'ennui des interrogatoires, l'air et l'ombre de la prison font reverdir à vue d'œil son libéralisme mourant. 11 étudie les droits de l'homme; il hait l'arbitraire, il abhorre le pouvoir absolu , il fait des vœux ardents (quoiqu'avec discrétion et tout bas) pour que la liberté individuelle, pour que la constitution deviennent enfin une vérité.

Sa foi politique est aujourd'hui très-vive; sera-t-elle de longue durée? Attendons; — attendons une émeute, les cris de la rue, des élections nouvelles, un échec à son amour-propre; jusquelà comptez sur lui.

§ V. - Se prémunir contre l'influence que le cœur exerce sur le jugement.

Les dispositions de l'àmc influent puissamment sur la raison. 11 importe de ne l'oublier jamais; voilà pourquoi si peu d'hommes parviennent à se soustraire à l'esprit de leur temps, à dominer les circonstances particulières qui les pressent, les préjugés de leur éducation, l'influence de l'intérêt personnel ; à mettre leurs actions et même leurs pensées en harmonie avec les prescriptions de la loi divine, à comprendre ce qui s'élève au-dessus de la région du temps, à préférer l'avenir au présent. Ce qui frappe nos regards , l'intérêt ou la passion du jour, de l'heure, du moment, voilà ce qui décide de nos actes et même de nos opinions.

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Que celui qui cherche et veut posséder la vérité s'étudie et se possède d'abord lui-même; qu'il se recueille souvent devant sa conscience, et dise : « Ton âme n'est-elle troublée par aucune passion? Ne cache-t-elle point dans ses replis une affection secrète qui la domine à son insu? Tes pensées, tes jugements, tes conjectures, ne les formes-lu point sous l'influence d'une impression récente qui, modifiant tes sentiments, modifie aussi la forme, la couleur, l'apparence des choses? Penses-tu, vois-tu depuis longtemps de la même manière? N'est-ce point depuis hier que tu penses, que tu vois ainsi, depuis «un instant peutêtre, depuis qu'un événement favorable ou contraire a changé ta fortune? De plus grandes lumières, de nouvelles preuves te sont-elles acquises ou seulement des intérêts nouveaux? Où s'est fait le changement? dans ta raison ou dans tes désirs? Les jugements que lu portes te paraissent infaillibles aujourd'hui ; en te plaçant dans une situation différente, dans un autre temps, jugerais-tu de la même manière ?

L'on peut m'en croire; celte méthode est à la portée de chacun. Il n'en est pas de meilleure pour diriger l'entendement et régler la conduite. Quelquefois, il est vrai, les passions s'exaltent jusqu'à troubler, jusqu'à paralyser la raison ; l'homme est alors sous l'empire d'une sorte d'aliénation mentale; les règles seraient inutiles. Mais tel n'est point l'effet ordinaire des passions; le plus souvent elles ne détruisent point, elles offusquent l'intelligence ; il reste au fond de notre àme une lumière affaiblie, vacillante, mais qui ne s'éteint pas. Son éclat se proportionne à noire vigilance; oui, malgré les plus épaisses ténèbres, au plus fort de la tempête, ce phare de vérité nous indique le port si nous avons appris à réfléchir sur notre position, à douter de nous-mêmes, à ne pas regarder des élans de cœur, des feux follets, comme des guides qui puissent suppléer la raison et nous montrer la route.

5 VI. — Un exemple.

Les passions nous aveuglent; vérité banale que nul ne songe à contester. Ce n'est donc point la connaissance du principe

abstrait et vague qui nous fait défaut, mais l'observation persévérante de l'influence des passions, la connaissance pratique, minutieuse des effets de cette influence sur l'entendement ; et cette connaissance ne s'acquiert que par un long et pénible exercice. Voilà pourquoi j'insiste, pourquoi je multiplie les exemples. Appeler l'attention de l'âme sur elle-même, n'est-ce point toute la philosophie ?

Nous avons un ami dont les belles qualités nous charment ; nous nous empressons en toute occasion d'exalter son mérite ; nous ne pouvons mettre en doute son attachement, il a fait ses preuves. Une fois, cependant, il nous donne un motif de nous plaindre de lui : dès ce moment tout change. Ni son esprit n'est aussi brillant, ni son caractère aussi doux, ni son âme aussi belle, ni son commerce aussi aimable, ni son accueil aussi bienveillant; nous trouvons à reprendre en toutes choses. Le trait qui nous blesse a déchiré le voile, nos yeux enfin se sont ouverts.

Eh quoi ! nous étions-nous donc trompés à ce point? Non ; mais hier, notre amitié nous empêchait de voir des imperfections que notre ressentiment exagère aujourd'hui. Nous n'avions point imaginé que notre ami pût nous refuser un service , témoigner peu d'empressement à nous obliger, oublier dans un moment d'humeur sa courtoisie habituelle. Toutefois, si l'on nous eût interrogés sur la possibilité du fait, avant l'épreuve : « Il est homme, aurions-nous répondu, soumis aux faiblesses de l'humanité; partant, la chose est possible. » Pourquoi donc aujourd'hui celte sévérité? Qui ne le voit? nous avons été blessés. Ce qui pense, ce qui apprécie en nous, ce n'est pas la raison éclairée par des faits nouveaux, mais notre cœur irrité, ulcéré ; nous croyons juger, nous ne faisons que sentir.

Il est un moyen déjuger notre propre jugement. Imaginons que l'offense ne s'adresse point à nous. Les circonstances seront les mêmes, les relations également affectueuses, également intimes entre l'offenseur et l'offensé, n'importe ! nous ne tirerons point, du même fait, les mêmes conséquences. Nous reconnaîtrons les torts de notre ami, nous les lui reprocherons

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peut-être avec une certaine émotion; nous aurons découvert clans son caractère un défaut qui nous était resté caché; mais nous ne laisserons point pour cela d'apprécier ses bonnes qualités; nous ne le jugerons pas indigne de notre estime; les liens de notre amitié n'en seront pas moins étroits.

Que si nos changements peuvent avoir pour cause (et nous sommes forcés de le reconnaître) non une erreur, non un défaut, non un tort, non un caprice de notre ami, mais un défaut, un tort, une erreur, un caprice de notre propre cœur, convenons que le sentiment est un fond bien peu solide pour établir nos jugements. Combien de fois il nous suffirait, pour les rectifier, d'étudier les choses avec désintéressement et sangfroid l

§ VII — Nos jugements en politique.

Nos amis sont au pouvoir; ils prennent certaines mesures contraires à la loi. « Les circonstances sont plus fortes que les

• hommes, disons-nous à leurs adversaires; un gouvernement » ne doit point s'enfermer dans une légalité stérile; l'acte le plus » légal peut devenir très-illégitime. Il est pour les peuples et les >• gouvernements , comme pour les individus, un droit de

conservation qui prévaut et doit prévaloir sur tous les autres

• droits. Que devient le droit devant la nécessité ?>•

Nos amis avouent hautement l'infraction à la loi, invoquant la nécessité. « C'est de la franchise. La franchise est le premier «devoir d'un gouvernement. Pourquoi tromper les peuples? » Quoi de plus immoral, de plus dissolvant qu'un gouvernement » de fictions et de mensonges ? »

Au contraire, ils éludent la loi par une interprétation dérisoire, ouvertement en opposition avec l'esprit du législateur.

« Tel est leur respect pour le droit qu'ils s'inclinent devant » lui, jusque dans les plus extrêmes nécessités. La légalité est "chose sacrée; c'est beaucoup que, ne pouvant sauver le fond, » le gouvernement sauve au moins la forme et déguise ainsi ce » que l'arbitraire a d'irritant. »

BlRL. I1IST. 7 e ANNÉE. 4 e OUVR. 19

Mais nos adversaires gouvernent : tout change. La violation de la loi devient un crime irrémissible. « Respect aux lois! les >• lois avant tout ! Où irons-nous si le gouvernement s'arroge le droit de les enfreindre selon ses caprices; tout pouvoir qui » viole la loi nejustifie-t-il point ses infractions par ce mot banal : » la nécessité? >»

Avouent-ils franchement l'illégalité : « C'est ajouter l'insulte » au sacrilège. Encore si l'on avait usé de quelque dissimulation! >» mais non ! les derniers degrés de l'arbitraire ont été franchis »du premier pas. On saura désormais à quoi s'en tenir. »

Mais ils ont sauvé les apparences en conservant les formes légales. « Il n'est pire despotisme que celui qui s'exerce au nom »de la loi. L'infraction serait-elle moins coupable pour être «accompagnée d'hypocrisie? Lorsqu'en des circonstances extrêmes le pouvoir jette publiquement un voile sur les tables » de la loi, il semble par sa franchise s'excuser devant le peuple »et promettre que l'abus ne sera point renouvelé; mais, com- » mettre des illégalités à l'aide de la loi elle-même , c'est profaner, c'est avilir la loi; c'est abuser de la bonne foi des » peuples, c'est ouvrir la porte à tous les désordres! Qui ne » respecte pas l'esprit de la loi peut tout faire en son nom. Il » suffît d une expression douteuse, ambiguë, que l'on interprète »à son gré, pour violer audacieusement les intentions du légis- » lateur, etc. »

$ VIII. — Dangers d'une sensibilité excessive. — Les grands talents, les

poètes.

11 est des erreurs tellement évidentes, des jugements si manifestement empreints de passion, qu'ils ne trompent que ceux qui veulent être trompés. Ce n'est point là qu'est le danger, mais dans ces erreurs déguisées avec tant d'art qu'il devient presque impossible de les reconnaître. Par malheur, ces erreurs se rencontrent souvent dans la parole, dans les écrits des hommes supérieurs, comme sous des fleurs parfumées le poison qui donne la mort.

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Comme ces hommes sont doués d une sensibilité exquise, les impressions qu'ils reçoivent, vives, profondes, passionnées, décident d'une manière souveraine de la direction de leurs idées et de leurs opinions ; leur intelligence pénétrante trouve facilement des raisons à l'appui de la cause qu'ils ont adoptée ; ih fascinent le vulgaire cl le mènent à leur gré.

Peut-être ne faut-il point chercher ailleurs la cause de Tinconsistance que l'on a si souvent remarquée chez des hommes d'un génie reconnu. Ils adorent aujourd'hui ce qu'ils brûleront demain ; l'erreur qu'ils condamnent maintenant, ils la défendaient hier comme un dogme sacré. Dans le même ouvrage, ils associent les propositions les plus heurtées, ou posent des conclusions inconciliables avec les principes établis. INïmpuiez point à leur intention ces étranges anomalies. Ils ont soutenu le pour et le contre avec la même conviction ; et cette conviction, ils la puisaient dans l'exaltation d'un sentiment. Lorsque leur génie se déployait en images, en pensées pleines de grandeur et d'éclat, il était , à son insu, l'esclave du cœur; esclave habile, ingénieux, produisant, au caprice du maître, des œuvres exquises, des merveilles de l'art.

Les poëtes, les vrais poêles, c'est-à-dire ces hommes doués par le Créateur d'une intelligence élevée , d'une imagination puissante, dune àme de feu, sont surtout exposés à se laisser emporter ainsi aux impressions du moment. Sans doute, ils planent quelquefois dans les plus sublimes régions delà pensée; sans doute, il ne leur est pas impossible de modérer leur vol et de juger avec prudence et discernement; mais, on ne saurait le nier, la réflexion, une grande force de volonté leur sont plus nécessaires qu'au reste des hommes.

S IX. — Il est nécessaire d'avoir des idées arrêtées.

Les considérations qui précèdent nous montrent combien il importe d'avoir, sur les choses essentielles, des idées arrêtées, et de nous défier des inspirations irréfléchies et soudaines. On a dit : Les grandes pensées viennent du cœur j ajoutons : Et

no

ART DARRIVER AU VRAI

les grandes erreurs aussi. — Le cœur ne réfléchit ni ne juge : il sent. Le sentiment est un ressort plein de puissance qui met en mouvement et multiplie les facultés del'àme ; lorsque lïntclligence est dans le vrai , lorsqu'elle marche dans la bonne voie, les sentiments nobles et purs augmentent ses forces, accélèrent son élan ; comme aussi les sentiments bas et dépravés entravent et faussent rentendement le plus droit. L'exaltation dans le bien, portée outre mesure, peut elle-même nous jeter en des écarts déplorables.

§ X. - Devoirs de l'écrivain, du poëte, de l'orateur et de l'artiste.

Nous aurions à développer ici des considérations d'une haute gravité sur l'emploi du talent d'écrire, sur la dignité de l'art en général, et principalement sur la mission élevée des arts qui, se servant des passions comme d'un auxiliaire, réagissent au moyen du cœur sur l'intelligence elle-même. Il est pour la peinture, la sculpture, la musique, la poésie, pour toutes les branches de la littérature des devoirs sévères trop souvent méconnus. La vérité et le bien : la vérité pour l'esprit, le bien pour le cœur; tels sont les deux objets essentiels de l'art; tel est l'idéal que les arts doivent offrir à l'homme au moyen des impressions qu'ils éveillent. S'ils oublient leur mission, s'ils ne se proposent que le plaisir, ils deviennent pour l'esprit du mal une arme dangereuse.

iMetire l'art au service des passions mauvaises! Non, ce n'est point pour cela que l'artiste a reçu les privilèges sacrés du génie! L'orateur qui se sert du charme de la parole pour enseigner le mensonge, qu'est-il autre chose qu'un vil empoisonneur? — d'autant plus vil, d'autant plus odieux, que les moyens qu'il emploie sont plus perfides et que l'on peut moins s'en garantir. Lorsque la conviction doit être une erreur, persuader est une trahison. Cette doctrine parait sévère; elle n'est que vraie. C'est le langage de la raison, de la raison soumise aux prescriptions de la loi éternelle qui est sévère aussi, parce qu'elle est immuable et juste.

l'intelligence, le coelr et l'imagination. 221

Les artistes, les poètes, les orateurs qui détournent de leur On les dons qu'ils ont reçus, sont de véritables pestes publiques. Phares trompeurs allumés sur l'écueil , ils égarent ceux qu'ils avaient mission d'éclairer; ils devaient montrer le port, ils mènent à l'abîme.

Les nations modernes n'ont-elles point méconnu leurs véritables intérêts en faisant revivre l'éloquence populaire dont les anciennes républiques ont eu tant à souffrir? Dans les assemblées où se débattent les affaires de I Etat, les grands intérêts de la société, nulle voix ne devrait être écoutée que la voix du bon sens, la voix de la raison judicieuse, austère, éclairée. La vérité n'en est pas moins vraie,* la réalité des choses n'est point changée, parce qu'un orateur habile, excitant l'enthousiasme , entraine les votes d'une majorité séduite. Ce que l'on défend , ce que l'on attaque, est ou n'est point utile ; la question est là , elle n'est que là ; le reste, jeu d'enfants, mais dangereux, dans lequel sont engagés les intérêts les plus graves , trop souvent sacrifiés au vain plaisir de déployer des talents oratoires et d'arracher des applaudissements.

On a observé que les assemblées délibérantes, surtout au début des révolutions , sont très-souvent comme frappées d'un esprit d'envahissement et inclinent aux réfutions violentes. Les discussions , d'abord calmes et modérées , prennent tout à coup un biais dangereux; les âmes s'émeuvent, les intelligences s'obscurcissent, l'exaltation s'empare des esprits; elle va jusqu'au délire. Consultez, interrogez en particulier chacun des membres de l'assemblée: à des degrés divers, ils comprennent, ils aiment et cherchent la vérité ; comment se fait-il que l'assemblée tout entière ne soit qu'une réunion d'hommes en démence? En voici la raison. L'impression du moment domine tout, efface tout, l'emporte sur tout; celle impression passionnée, ardente, se propage par la sympathie, avec la rapidité du fluide électrique; elle acquiert, dans sa marche, une force irrésistible, et l'étincelle devient en quelques secondes une épouvantable conflagration.

Le temps, les désenchantements, l'expérience et le malheur

ART DAIIR1VER AU VRAI

instruisent quelquefois les peuples. Leur sensibilité, comme celle des individus, s'émousse; la fascination de la parole devient moins à craindre pour eux. Triste remède qui ne guérit le mal que par l'excès du mal. Toutefois, puisqu'il ne nous est point donné de changer le cœur de l'homme, entourons de notre respect ceux qui mettent au service de la justice et de la vérité les armes que tant d autres ont mises au service de l'erreur et du mal. A côté du poison , la Providence a presque toujours placé l'antidote.

§ XI. — Pensées revêtues d'images. Sources d'erreurs.

Les erreurs de sentiment ne sont pas les seules contre lesquelles nous ayons à nous prémunir ; il en est d'une autre espèce, moins redoutées, peut-être, et tout aussi dangereuses: ce sont les pensées revêtues d'images brillantes. On ne saurait dire la puissance des artifices du langage et le danger qu'ils cachent. A l'aide d'un vêtement grave et philosophique , une pensée superficielle acquiert l'apparence de la profondeur. Une vulgarité triviale parvient, sous de nobles atours, à déguiser sa roture; et telle proposition fausse qui, sèchement énoncée, trahirait sur le champ sa fausseté, se place, grâce au voile ingénieux dont on la couvre, parmi les vérités incontestées.

Les écrivains profonds , sentencieux , ou qui visent à la profondeur, offrent souvent le défaut et le danger que je signale. Comme leur parole est écoutée avec d'autant plus d'assentiment et de respect qu'ils paraissent plus profondément convaincus, il suit de là que le lecteur prend pour axiomes inébranlables, pour maximes d'éternelle vérité , ce qui n'est parfois que le rêve du philosophe, un piège tendu à la bonne foi des imprudents.

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