‹ Art d'arriver au vrai philosophie pratiqueChapitre 52 sur 60 · PII1LOSOPHIE DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

PII1LOSOPHIE DE L'HISTOIRE

J I. — Philosophie de l'histoire; ce qu'elle est; difficultés de cette science.

Nous envisageons ici l'histoire, non sous le rapport critique, mais sous le rapport philosophique. Les principes qui nous doivent guider dans la recherche des faits ont été exposés au chapitre XI.

La méthode qui présentera avec le plus de clarté et d'exactitude l'esprit, le caractère d'une époque, en la faisant, pour ainsi dire, vivre sous nos yeux ; qui précisera le mieux les causes des événements, en nous mettant en état d'assigner ii chacune de ces causes son influence propre et ses résultats, voilà, sinon ce que l'on entend par philosophie de l'histoire, du moins ce qu'elle est en réalité.

Ferons-nous consister celte méthode dans le choix des auteurs? mais quels sont les bons auteurs? qui nous garantit leur impartialité? où sont les historiens dont les écrits enseignent ou contiennent la philosophie de l'histoire? Batailles, négociations, intrigues de palais, vie et mort des princes, changements de dynasties ou de gouvernements, voilà le fonds commun de tous les récits historiques. De l'individu, de ses idées, de ses sentiments, de ses besoins, de ses goûts, de ses caprices, de ses mœurs, pas un mot; rien qui nous introduise au foyer des familles ou dans la vie réelle des peuples. Point de ces regards qui pénètrent et sondent les entrailles d'une société, qui dans la marche des événements saisissent celle de l'humanité tout entière; jamais un coup d'œil sur ces faits obscurs en apparence qui cachent cependant et signalent, 5 qui sait les comprendre, les causes des événements les plus considérables.

ART d'aUUIYEU AU VRAI

Toujours la politique, c'est-à-dire la surface des choses. Toujours des grandeurs et du bruit; beaucoup de mots, peu de choses ; beaucoup de récits, peu de pensées et de faits.

De nos jours, on a reconnu ce vide des ouvrages historiques et l'on travaille à le combler. On n'écrit plus une histoire sans philosopher à propos de cette histoire et, le plus souvent, hors de propos. Il arrive, en effet, qu'au lieu de la philosophie des événements nous avons celle de l'historien. Mieux vaut absence de philosophie qu'une mauvaise philosophie. Plutôt que de travestir l'histoire, revenons au système des dates et des noms propres. Il est préférable.

J II. — Un moyen de faire des progrès dans la philosophie de l'histoire.

Il faut lire les historiens, et, faute de mieux, ceux que nous avons, malgré ce qui leur manque. Mais cela ne suffit point. Il est une méthode qui mène plus sûrement et plus directement au but : l'étude immédiate des monuments. Immédiate, c'estù-dire qu'on ne doit point s'en tenir à la tradition écrite ou parlée, mais voir de ses yeux.

« Mais ce travail est fatigant; impossible au plus grand nombre; difficile pour tous. » J'en conviens, et toutefois, j'ose affirmer qu'en beaucoup de cas cette méthode épargnera beaucoup de fatigue et de temps. La vue d'un édifice, la lecture d'un document original, un fait, un mot insignifiants en apparence, et restés inaperçus à l'historien, nous en disent plus, nous parlent avec plus de clarté, de vérité, d'exactitude, que les plus longs récits.

Un historien veut peindre la simplicité des mœurs patriarcales; il recueille avec beaucoup de fatigue et de soins des notions, des faits exacts et nombreux sur les temps les plus reculés; il épuise son érudition, sa philosophie, son éloquence à faire ce que l'on appelle une description vraie, un tableau ressemblant de l'époque et des personnages de l'époque... Eh bien, malgré le profond savoir qu'il déploie, j'ai sous la main ce qui vaut mieux encore que ses recherches : les écrivains du temps;

PHILOSOPHIE DE LHlSTOHlE

là je vois en action, je prends, pour ainsi dire, sur le fait, les mœurs et les personnages ; et je trouve à la fois instruction et plaisir. La Bible, Homère, voilà mes auteurs.

§ III. — Application de ces principes à l'histoire de l'esprit humain.

Comme les événements extérieurs , l'esprit humain a son histoire. Histoire d'autant plus précieuse à consulter qu'elle doit nous révéler le fond de la nature humaine avec les causes qui peuvent agir sur elle. On a beaucoup écrit sur les diverses écoles qui se sont partagé le domaine de la philosophie , sur le caractère, sur les tendances de l'esprit humain à certaines époques. Ainsi , les historiens de l'intelligence ne manquent pas; mais, si nous leur demandons autre chose que deux ou trois généralités toujours incomplètes , toujours inexactes ou erronées, force nous sera d'appliquer la règle que nous avons établie : lire les auteurs du temps. Qu'on le remarque bien, je ne dis pas lire tous les auteurs ; cette méthode serait impraticable. Une page, une seule page originale nous peindra plus au vif l'esprit d'un écrivain, l'esprit d'une époque, que l historien le plus minutieux.

§ IV. — Exemple tiré de la physionomie de l'homme.

Un homme studieux peut arriver, sans voir les choses par luimême, à la connaissance historique. Mais qu'il y a loin de cette connaissance à celle que nous nommerons connaissance intuitive! Il sait, mais il n'a pas vu. Il sera peut-être en état de raconter, il ne saurait peindre. Je vais expliquer ma pensée à l'aide d'une comparaison. On nous parle d'un personnage important que nous ne connaissons point, et curieux de savoir quelque chose de sa figure, de sa manière d'être, nous nous en enquérons auprès de ceux qui l'ont vu. On nous dira, par exemple, qu'il est d'une taille au-dessus de la moyenne, qu'il n le front large et découvert; des cheveux noirs tombant avec une certaine négligence, des yeux grands, un regard pénétrant

AnT DARRIVËR AL VRAI.

et vif; le visage pâle, le geste animé et plein d'expression ; qu'un sourire aimable se dessine fréquemment sur ses lèvres, sourire qui n'est pas toujours exempt de malice ; que sa parole est grave, mesurée, mais que, lorsqu'il s'anime, elle devient rapide, incisive, fougueuse même. Ainsi, pour nous donner une idée aussi rapprochée que possible de la réalité, on nous fait un portrait physique et moral.

Si ces renseignements sont exacts, si le portrait ressemble à l'original, nous avons une idée de la personne, et nous sommes en état de satisfaire, à notre tour, la curiosité d'autrui. Mais notre connaissance est-elle parfaite? Pourrions-nous, d'après l'esquisse, créer une image exactement semblable à la réalité? Supposons, en effet, qu'un peintre de talent cherche à reproduire celte image sur la toile, lui donnera-t-il la ressemblance?

On détaille devant nous la physionomie d'une personne, et notre imagination crée aussitôt une figure que nous croyons calquée sur le modèle. A l'apparition de l'original, les différences sont si grandes que nous sommes forcés de retoucher, dans mille traits essentiels, sinon de refaire en entier, l'œuvre de notre pensée. C'est qu'il est des choses dont on ne peut, à moins de les avoir sous les yeux, se former une idée claire et précise; et ces choses, toutes de nuance, sont très-nombreuses, très-délicates, insaisissables en détail ; leur ensemble forme ce que nous appelons la physionomie. Par quel moyen saisissezvous les différences qui existent entre deux personnes très-ressemblantes? Au moyen de la vue; il n'en est point d'autre. Vous ne sauriez dire en quoi ces deux personnes diffèrent ; cependant il y a en elles un je ne sais quoi qui ne permet pas de les confondre; ce je ne sais quoi, vous le voyez, vous ne pouvez le définir.

Voici ma pensée : dans les ouvrages de critique, nous trouvons des descriptions savantes , étendues , scrupuleuses , exactes même, de l'état de l'esprit humain à certaines époques; et, toutefois, ces époques, malgré les descriptions, nous restent inconnues. Que l'on soumette à notre appréciation des fragments empruntés à des ouvrages, à des temps divers, nous ne

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