CHAPITRE IX
/ / ’écis historique des principales expériences qui ont été faites en Italie avec les armatures et autres appareils.
Ce fut en 1827 que je commençai mes expériences, et que je lus pour la première fois, à l’Institut I. et R. de Milan, différens Mémoires sur les moyens de prévenir les dangers des incendies, en remplaçant les lampes ordinaires par celles de sûreté inventées par Davy, et modifiées par moi poulies appliquer aux usages domestiques. Le 5 décembre de cette même année, je fis dans mon laboratoire, à Milan, différentes épreuves des moyens que j avais imaginés pour garantir les pompiers de l’atteinte du feu ; j’eus pour témoins de ces expériences une députation de la municipalité, quelques membres de l’Institut I. et R., plusieurs officiers du Corps du génie, et le capitaine des pompiers, qui fit exécutei’ par des hommes de sa compagnie toutes les manœuvres que j’indiquai. Le procès-verbal de ce qui s’était passé fut signé par tous ceux qui s’étaient trouvés à ces expériences, et par le secrétaire de la municipalité, qui en déposa l’original dans les archives de la ville.
Il résulte de ce procès-verbal que les pompiers garantis par mon appareil pouvaient exposer leurs mains, leurs bras, leurs pieds et même leur visage sur un feu de bois très ardent, sans que, dans ce dernier cas , leur respiration bit pénible, gênée, et sans même éprouver une augmentation considérable de chaleur. Les appareils soumis à l’épreuve furent des gants, des bonnets et des bottes, telles que je les ai décrites.
Une maladie que je fis pendant l’hiver de 1828 vint interrompre le cours de ces premiers essais; mais à peine fus-je rétabli, que je me décidai à les continuer , en mettant à profit deux chambres voûtées dans la maison que j’habite à Milan.
Le 29 mai , je fus en état de faire exécuter ce qui formait l’objet principal de mes travaux. Je fis traverser un espace envahi par les flammes, sans se presser et sans en éprouver aucune incommodité. Jusqu’à ce moment, j’avais donné l’exemple, en me soumettant le premier aux diverses expériences; mais cette fois, mes aides me prévinrent, et se lancèrent avant moi au milieu des flammes; ils y revinrent, supportèrent une fumée qui incommodait les spectateurs ; un (Jes pompiers eut le courage de braver jusqu’à trente fois de suite ce double péril, et de faire diverses opérations au milieu de ces tourbillons de flammes et de fumée. Le chevalier de Champlagarde , consul général de
France, M. Mvlius, directeur de l’Académie impériale de minéralogie de Saint-Pétersbourg et d’autres personnages distingués, furent les témoins de ces étonnantes épreuves. Je répétai, bientôt après, cette expérience capitale à l’Université de Pavie , le 5i mars et le ifr. avril, non pas dans un endroit fermé, mais en plein air, ayant obtenu la faveur de me servir du corps des pompiers de cette ville.
Un de ces hommes, que je n’avais eu le temps d’instruire que pendant une journée, se mit au milieu du feu, et le traversa jusqu’à douze fois de suite; un autre jusqu’à vingt-quatre fois : celui-ci portait une cage préparée pour faire des expériences avec différens animaux à sang chaud. Il posa sa cage à la moitié du chemin, au milieu des flammes , et vint la reprendre une minute après sans que les animaux qui y étaient enfermés eussent éprouvé la moindre incommodité. Le trajet à parcourir au milieu du feu était d’environ sept mètres , et la hauteur des flammes était de deux à trois mètres environ. Ces expériences furent faites en présence des Autorités de la ville, de plusieurs professeurs et élèves de l’Université. Le chevalier Ilil-
debrand me fournit obligeamment tous les moyens d’exécution propres à varier les expériences, et se prêta à examiner, avec le professeur Platner, l’état des pompiers aussitôt qu’ils étaient sortis du
feu , afin de se convaincre qu’ils n’en éprouvaient aucun inconvénient. Mon illustre collègue, le chevalier Scarpa, examina mes appareils avec beaucoup d’intérét, indiqua plusieurs modifications dont il les jugea susceptibles, et s’occupa spécialement de la capacité du bonnet métallique, et des lunettes à employer dans cette circonstance.
Comme je me proposais surtout de rendre d’un usage général mes nouveaux appareils, il ne suffisait pas que les pompiers eussent pu traverser les flammes sans ressentir de mal, il fallait encore leur apprendre la manière d’adapter ces appareils à des cas particuliers : pour cela, il fut nécessaire d’examiner les sensations que produit la chaleur des flammes lorsqu’elles atteignent différentes parties du corps, soit en plein air, soit dans des lieux fermés. Je pensais aussi aux moyens de rendre plus commode le vêtement du pompier; je cherchais à déterminer le degré de simplicité auquel on pourrait ie réduire j'enfin, je voulais comparer les propriétés de l’amiante à celles de quelques autres substances rendues incombustibles par des procédés chimiques. En conséquence, je me décidai à demander à la municipalité de Milan un local propre à instruire un corps de pompiers composé de quatrevingts soldats et de plusieurs officiers, la caserne dite de Saint- Jerome me fut accordée ; ce qui me mit en état de continuer mes instructions sur
ma méthode pendant tout le mois de mai 1828. Le commandant Belletti , et le lieutenant Magno- Cavello me prêtèrent leur assistance pendant ce cours d’instruction pratique.
Trois jours de répétition eurent lieu, et firent voir que les pompiers avaient très bien profité de mes leçons. Le 29 mai, le comte de Strassoldo , président du Gouvernement, plusieurs conseillers, M. le comte Durini, maire de la ville et beaucoup d’autres personnages assistèrent à des expériences, qui furent renouvelées, quelques jours après, en présence de S. A. I. et R., l’Archiduc vice -roi. Le procès-verbal en fut dressé, déposé aux archives de la ville, et publié dans une notice officielle dont voici la teneur :
« Dans une des salles de la caserne de Saint- » Jérôme, M. le chevalier Aldini avait préparé » différentes armures en toiles et mailles métal- » liques , qui avaient été reconnues imperméables » à la flamme. Il a tenu pendant trois minutes » l’index de sa main au dessus de la flamme » d’une bougie. Les pompiers qu’il avait instruits » dans l’espace d’un mois firent preuve d’une » adresse et d’une habileté extraordinaires. Ils » portèrent des barres de fer rougies au feu, mi- » rent leurs têtes couvertes d’un bonnet ou réseau » métallique et d’un masque d’amiante sur la » flamme de vingt-quatre bougies réunies et sur
» du bois bien enflammé, sans* que leur respi- » ration en souffrit.
» S. A. I. s’étant ensuite rendue dans une cour, les pompiers, avec leurs simples habille- .» mens, ayant à leur bouche une éponge, et dé- » fendus par un bouclier en double réseau mé- » tallique, montèrent et descendirent plusieurs » fois un escalier fort étroit, auquel on avait mis » le feu avec de la paille; d’autres résistèrent, j) pendant un très long espace de temps, à l’action » du feu et de la fumée dans une chambre dont » les fenêtres étaient fermées ; d’autres , avec une » armure complète, se promenèrent à plusieurs » reprises sur une grille de fer enflammée, de la » longueur de deux mètres, et après cela sur des » dalles de fonte bien rougies.
» On alluma au milieu d une cour un double » rang de fagots disposés verticalement, soute- » nus par des pièces en fer et des fils métalliques placés transversalement. Les deux flammes s’é- » tant réunies, plusieurs pompiers munis d’une » armure complète et d’un bouclier passèrent plu- » sieurs fois au milieu de cette allée d’un feu très- » vif et continué. Mais comme le but de cette ex- » périence était de démontrer la possibilité de sau- » ver la vie des hommes menacés par le feu, M. le » chevalier Aldini jugea convenable de faire tra- » verser de nouveau les flammes par un des pom-
» piers qui portait sur le dos un panier préparé » exprès et contenant un enfant dont la tête était » couverte d’un bonnet en carton d’amiante. Vou- » lant ensuite réduire cet appareil à la plus grande » simplicité, il montra qu’on pouvait supprimer » une partie de l’armure en couvrant les pompiers » d’un habit de drap préparé d’une seule pièce, » avec les bottines, les gants et le bonnet de ré- » seau métallique, et un masque d’amiante. Les » hommes ainsi habillés traversèrent le feu en » portant sur les épaules tantôt le panier avec un » enfant, tantôt des crochets avec une selle au » milieu, sur laquelle était assis un homme. »
Ces essais ayant excité la curiosité publique, je me fis un devoir de les répéter le 2 avril devant une nombreuse réunion de dames, d’officiers et de savans nationaux et étrangers. S. A. I. et Pi. le Grand-Duc de Toscane, quoique absente alors, témoigna déjà tout l’intérêt qu’elle portait à ces expériences. Au mois de juillet, elle assista à celles qui eurent lieu en mon absence, ce qui n’empêcha point qu’elles ne fussent exécutées par les pompiers avec une précision sans égale. Ainsi une instruction pratique suffisante une fois donnée avec mes appareils , le succès en est assuré. S. A. examina ces appareils avec la plus grande attention.
Au mois d’août, pour répondre aux marques d’intérêt que j'avais reçues du Gouvernement de
Home, je retournai à Bologne pour y donner une instruction particulière aux pompiers de cette v îlle. Je fus obligé de commencer par mettre moi-même la tète au milieu des flammes et a porter a la main de grosses barres et manier des métaux rougis au feu; mais cet exemple suffit pour engager les pompiers à affronter le feu à l’instant même, et l’on ne tarda pas à établir pour eux des exercices particuliers sous la direction de leur chef-inspecteur, M. Louis Bandi. Cet habile officier me suggéra plusieurs idées pour la construction de mes appareils.
Au commencement de 1829, mes exercices furent renouvelés, par ordre du Gouvernement. M. le professeur Orioli, mon collègue, inséra dans ses leçons de physique des notions étendues sur mes appareils et leurs effets, qu’il regarde comme une acquisition précieuse pour la science et pour les arts.
Au mois de février, dans la cour de la caserne de Saint-Gervais , où les spectateurs pouvaient être placés à l’aise, sur plusieurs rangs, d’après la distribution du local , les expériences eurent lieu devant une nombreuse assemblée. On avait élevé une espèce de tour à deux étages, l’un d’un diamètre de deux mètres et le second d’un mètre , environnée de tous côtés par une haie enflammée. Un pompier passa au milieu des flammes, et
sc laissa voir tantôt à proximité, tantôt au centre même de la tour. Un autre, qui portait un enfant dans un panier, voulut se lancer au milieu du feu en traversant un passage étroit enflammé, établi, comme à l’ordinaire, au moyen de fagots places debout et chargés de foin. L’embrasement était si violent, que par prudence je lui défendis d’y passer jusqu’à ce que la flamme, qui s’était élevée à une hauteur de près de huit mètres , eût commencé à diminuer. Mais cet homme, d’un courage peut-être excessif, voulut absolument s’y élancer. La violence du feu était telle, qu’on ne pouvait pas le voir. On n’apercevait , tout autour , qu un épais nuage de fumée , d’où s’émanait une chaleur insupportable aux spectateurs. Ces différentes circonstances concouraient a me donner des ci aintes sérieuses sur le retard extraordinaire que cet homme mettait a reparaître. Enfin, il sortit de ce gouffre, sain et sauf, et tout fier du danger qu’il avait bravé.
Quelque temps après, on fit dans une grande prairie une enceinte circulaire, où l’on alluma des feux, entre lesquels des pompiers se promenaient au milieu des flammes et de la fumée. Deux d’entre eux firent plusieurs fois le tour de ces lignes de feu, portant leurs propres enfans sur les épaules, pendant qu’ils étaient suivis par un troisième pompier, qui avait mis un habit tout entier d’amiante
fabriqué alors pour la première fois à Bologne. (La fig. 6, PI. 111, peut donner une idée de ce spectacle extraordinaire.)
Le Grand-Duc de Toscane, après avoir assisté, ainsi que nous l’avons dit plushaut, aux expériences qui avaient eu lieu à Milan, voulut bien me faire adresser, par le ministre Fossombroni, une lettre par laquelle il m’engageait à lui expédier mes appareils, pour l’instruction du corps des pompiers de Florence. Dès mon arrivée dans cette ville , je fis différentes expériences préliminaires, de concert avec le capitaine Louis Grassi, qui se montra bien digne de son emploi, en se lançant luimême, tout le premier, au milieu d’un feu très ardent, avec les moyens préservatifs, dont il s’agissait alors de constater l’efficacité. Encouragés par l’intrépidité de leur capitaine, qui les avait déjà instruits, les soldats du corps des pompiers exécutèrent, les uns après les autres, les exercices qui leur avaient été indiqués, le 26 mai 1 82g, dans un vaste local du Gouvernement, en présence de S. A. I. et R. , et les renouvelèrent, le 1e1'. juin , devant les premières Autorités civiles et militaires , les membres de l’Académie des Georgophiles , et une grande partie du corps diplomatique.
O11 avait disposé, en forme d’amphithéâtre, trois rangées de bois allumé, ce qui formait deux allées de la longueur de vingt-cinq brasses. Un grand
nombre de pompiers, avec les préservatifs que nous avons décrits, se précipitèrent là où les flammes étaient les plus fortes, et quelques uns d’entre eux traversèrent ces allées en feu, jusqu’à six fois. Un d: eux portait sur son dos un panier préparé à cet effet, dans lequel il avait mis son propre enfant, âgé de huit ans; un autre portait, sur un crochet recouvert de vernis incombustible , un homme à cheval sur une selle faite exprès , revêtu d’un habit préparé à cet effet, et dont le visage était recouvert d’un masque en amiante : le capitaine Grassi, son lieutenant, et quelques pompiers portèrent de grosses barres de fer rougies, avec des gants d’amiante pour leur recouvrir les mains. D’autres enfin plongèrent dans les flammes leur tête, garantie ou par un masque d’amiante, ou par un bonnet en réseau métallique. Quelques médecins assistaient à ces essais; ils observèrent que plusieurs pompiers, en se soumettant à ces épreuves, n’avaient éprouvé aucune altération notable dans le battement de leur pouls. Dans une note officielle publiée à Florence, on certifie que le succès de ces expériences a toujours dépassé V attente que l’on avait pu concevoir de V exécution dune nouveauté aussi dangereuse en apparence.
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