CHAPITRE IL
De L’art de préparer C amiante , et de le rendre propre à la filature et au tissage.
Les substances qui ont acquis, par les procédés de l’art, la faculté de résister au calorique, le cèdent à l’amiante, qui a reçu cette faculté de la nature même. Un grand nombre d’historiens et de naturalistes ont parlé de fabriques de tissus d’amiante , mais ils n’ont pas donné de notions précises sur les procédés que l’on y suivait.
Les Romains en faisaient un grand usage, et il parait qu’ils avaient découvert des moyens plus simples et plus faciles pour préparer et employer cette matière, que ceux dont on a fait usage plus tard. Pline prétend que l’amiante est très difficile à travailler : l’opinion contraire paraît soutenue par Dioscoride, quia fait la description de divers travaux exécutés avec ce minéral. Wormius dit que, de son temps , le tissage de l’amiante était difficile, et J. -B. Porta prétend, au contraire, que ce genre de fabrication était répandu dans toute la ville de Venise. Cette dissidence d’opinion , à des époques aussi rapprochées , ne prouve point non plus que l’art de filer l’amiante s’est perdu , mais seulement qu’on ne l’a point exercé, sans doute faute d’une quantité suffisante de matière première convenable.
Divers procédés, fruits d’une longue expérience, m’ont appris à choisir l’amiante fibreux et possédant une certaine consistance qui pouvait seule convenir à l’usage que je voulais en faire. Souvent il est très blanc et luisant, mais en même temps fi agile j et dans ce cas, il n est point propre aux travaux. Souvent il est. interrompu ou coupé dans sa longueur par des nœuds qui interrompent la continuité des fibres , en sorte qu’il ne donne que des brins trop courts pour la filature. Tout récemment,, M. Sirtori, de Sondrio, a trouvé que ce
minéral se terminait quelquefois par de petites glandes.
L’amiante tiré des mines contient en général des parcelles de terre, ou d’autres matières étrangères dont il faut le dégager; dans ce but, je commençai par le mettre dans de grandes écuelles pleines d’eau ; je l’y laissai plusieurs jours, ne le tirant seulement que de temps en temps, pour en renouveler l’eau lorsqu’elle était remplie de parcelles terreuses, ou d’autres substances. L’eau chaude est préférable pour cette opération. J’ai mis quelquefois l’amiante dans de l’eau, que j’ai fait bouillir pendant plusieurs heures ; d’autres fois, ce fut dans une lessive de cendres ordinaires. Je me souviens d’avoir lu, dans Wormius, que pour rendre l’amiante flexible, il fallait le tenir plongé pendant un mois entier dans une lessive faite avec de la cendre de chêne pourri. Le même auteur affirme que l’amiante, lavé avec soin dans l’eau douce et séché ensuite, peut être filé comme le lin.
J’ai aussi fait l’essai d’une solution d’acide muriatique et d'autres procédés chimiques , et même de l’action de la vapeur de l’eau dans un vaste récipient pouvant contenir à peu près 200 kilog. d’amiante ; mais les résultats obtenus n’ont pas répondu aux frais et au temps qu’exigent de pareils essais. J’ai cru, par conséquent, qu’il valait mieux, après avoir lavé et broyé l’amiante, en séparer et
en tirer ses filamens, en le frappant avec de petits marteaux en bois. Quelquefois on extrait l’amiante des rochers, en fragmens bien compactes ; dans ce cas , il faut des marteaux en fer et des immersions réitérées , afin d’assouplir les filamens , et de parvenir à les détacher.
Ces préparations avaient pour but de rendre l’amiante propre à envelopper la quenouille de la fileuse , à se laisser tordre et tirer en fil , suivant le procédé ordinaire ; mais j’ai dû renoncer à la quenouille , parce que les filamens trop courts se présentaient souvent aux doigts perpendiculairement à leur longueur, et que la traction les rompait. J’ai fait disparaître cet inconvénient, en plaçant l’amiante entre deux cartes, avec un poids par dessus, comme l’on fait avec la bourre de soie, et surle-champ le filage est devenu plus facile et plus sûr : j’ai aussi exclu l’huile des filages de ce minéral.
J’ai soumis les résultats que j’avais obtenus à madame Léna Perpenti , qui jouit d’une célébrité bien méritée pour ses ingénieux travaux en amiante, que le Gouvernement a récompensée par des distinctions publiques. Cette dame m’ayant transmis un mémoire manuscrit dont elle est l’auteur, j’ai vu avec plaisir que ses procédés étaient entièrement conformes à mes résultats ; cependant , le cardage lui semblait nécessaire. Cette opinion avait été
émise depuis long-temps par Ciampini, qui, dans son savant Mémoire sur le lin incombustible et sur la maniéré cle le filer , publié à Rome en t6q5 , nous a laisse le dessin delà machine à employer pour cette opération; mais des expériences réitérées m’ont fait abandonner cette opinion. En effet, le cardagc me donna toujours des fds écourtés et manquant de la consistance nécessaire pour un tissu capable de résistance ; tandis qu’en suivant mes expériences, je m’aperçus que les filamens d’amiante d’une certaine longueur s’unissaient et se liaient de manière à me donner un fil assez fort et très propre au tissage. Plus tard, j’ai appris avec plaisir que Ciampini lui-même avait renoncé au cardage , parce qu’il avait été arrêté par les mêmes inconvéniens que j’ai observés. Il écrit en effet : pectinibus uti non est opus , quia potins dilacerant ac abbreviant amianti jili quant ullam prœstant utilitatem. Mais en rejetant cette erreur, Ciampini est tombé dans une autre, en substituant au cardage un procédé artificiel , consistant à faire entrer, dans le filage, du fil de lin végétal, avec trois ou quatre fils d’amiante. Ce procédé a le double inconvénient d’introduire une substance étrangère combustible dans les tissus mêmes que l’on veut rendre incombustibles, et de priver la toile affaiblie par la disparition sous les flammes du fil de lin, de la consistance que l’on obtient en n’employant que
du fil d’amiante. C’est pourquoi mon procédé me paraît distinct de ceux que l’on a imaginés jusqu’à ce jour, parce qu’il exclut non seulement le peignage et le cardage, mais aussi l’association de toute substance étrangère, à laquelle ont eu recours Ciampini et les anciens.
Comme j’ai considéré cette fabrication sous le rapport de sa résistance au feu, il faut que les tissus puissent garantir, autant qu’il est possible, contre la violence des flammes. L’incombustibilité de ce minéral ne le rend pas infusible. Il se vitrifie par l’action d’une flamme ordinaire , même sans être réduit en fils très déliés. Au foyer d’un miroir ardent, M. Vilette a fondu et vitrifié des morceaux d’un volume assez considérable. Les analyses chimiques ont fait connaître que ce minéral contient des carbonates de magnésie et de chaux décomposables à une température inférieure à celle de l’incandescence des métaux. Il importe donc de détruire l’erreur de ceux qui pensent que l’amiante ne se consume point, et que son poids ne diminue point au feu. Depuis plus d’un siècle, les académiciens de Londres ont pu se convaincre de cette diminution non seulement à des fractions de grain, mais jusqu’à des gros; j’ai fait la même observation sans avoir recours à des balances d’une grande perfection, avec lesquelles toutefois je me propose de déterminer la perte de poids que subissent, dans un temps donné, diverses quantités
d amiante, tant dans les fils de différens diamètres que dans les tissus mêmes, et cela en employant difi'érens degrés d’ignition, déterminés par des pyromètres exacts. C’est par ces observations que je prétends justifier la grosseur du fil que j’ai employé dans les premiers tissus qu’a exécutés pour moi un habile tisserand de Bologne, qui s’est prêté avec infiniment de patience et de talent à ce travail, que d’autres avaient refusé. Le fil que l’on emploie pour la chaîne doit toujours être plus fort que celui que l’on réserve pour la trame, a cause du frottement continu qu’il éprouve pendant le tissage. L’examen de quelques fragmens d’anciennes toiles d’amiante m’a fait admettre 1 opinion de madame Léna Perpenti, qu’ils étaient faits à double fil, afin de rendre ces toiles plus fortes et pour le tissage et pour leur emploi. Dans mes premiers tissus, j’ai doublé le fil, à l’imitation des anciens ; mais la toile était trop grossière, en sorte que je me suis décidé à faire la trame en fil simple, la chaîne étant encore en fil double. J’ai obtenu de la sorte un tissu plus fort , sans surcharger d’un poids inutile les pompiers qui auront à porter un habillement complet de cette étoffe, composé d’une camisole avec deux manches, et d’un caleçon tombant jusqu’aux pieds.
Divers fragmens d’amiante qui ne peuvent servir à la fabrication dont je viens de parler, soit parce que leurs fibres sont trop courtes, soit parce qu’on
ne peut les séparer les unes des autres, peuvent très bien servir à faire du carton ; quelquefois même on les combine avec une certaine portion d amiante de la meilleure qualité, pour en faire du papier ; j’en parlerai ailleurs, et je dirai seulement que le carton d’amiante peut épargner , dans certains cas , les tissus du même minéral , qui sont toujours plus coûteux.
L’amiante destiné au cartonnage doit avant tout être lavé , humecté , préparé , en un mot , comme pour le tissage, mais sans séparer ses fdamens; on le pilera ensuite jusqu’à ce qu’il prenne une consistance pâteuse, qu’il soit facile à manipuler; on y joint une portion donnée de colle du commerce, et on lui applique les procédés ordinaires de l’art du cartonnier. Les cartons ainsi fabriqués ont assez de résistance pour être lissés sans qu’ils éprouvent la moindre lésion. On en a déjà fabriqué sous ma direction, à Milan, Florence, Bologne, et dans d’autres villes d’Italie : on leur donnait un demi-mètre de longueur , et environ trois décimètres de largeur.
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