CHAPITRE VI
De la manière d’envelopper la tête pour quon puisse l exposer a l action des flammes et de la fumée sans nuire à la respiration.
La vi ^ des flammes cause naturellement un si grand effroi , que l’homme le plus intrépide songe d’abord à préserver sa tête de leur terrible action ; il sent que cette partie de son corps est le siège des principales fonctions de la vie , et que les dangers qui la menacent pourraient le conduire promptement à la mort : je me suis donc attaché à redou-
hier et à multiplier les précautions dont je l’environne. Je fis mes premières expériences , non sur des hommes , mais sur des animaux enfermés dans une sorte de cage en 111 de fer, portée sur quatre pieds également en fer , assez semblable aux cages ordinaires , et suspendue à un long manche en bois; je l’enveloppai d’un réseau métallique, aussi en fer , destiné à tenir les flammes à une certaine distance. L’intérieur de la cage fut garni d’étoffe préparée, et je fis, dans la partie supérieure, deux trous, pour établir la communication avec l’atmosphère. Ce fut dans cet appareil que je mis alternativement en expérience des pigeons , des poules , des lapins et d’autres animaux, qui tous firent, au milieu des flammes , un séjour beaucoup plus long que les pompiers n’ont besoin de le faire dans les plus vastes incendies. (PL 1, fig. 7.)
Encouragé par ce premier succès , je ne craignis plus d’étendre mes recherches à l’homme , et de constater, par des épreuves décisives , quelle impression peuvent faire les flammes sur son organisation lorsqu’on a eu soin d’écarter leur action immédiate et leurs effets destructeurs. Je fis préparer une armature de tête dont la surface intérieure était un tissu en fil de fer, avec une double gaze métallique qui l’enveloppait; le clevantn’était fermé que par les gazes métalliques. Cette armature descendait sur les épaules , qui la supportaient seules ,
en sorte que le sommet de la tête n’était point en contact avec le métal , et se trouvait même garanti des chocs que peuvent causer, dans un incendie, les corps de différente nature et plus ou moins pesans, détachés par la violence du feu, tels que des tuiles, des morceaux de bois, etc., accidens auxquels ont été exposés jusqu’à présent ceux qui portent du secours aux incendiés. En donnant à mon armature de tête une assez grande solidité , et en la faisant porter par les épaules, comme je 1 ai fait, aucun danger n’est plus à redouter, si ce n’est lorsque l'édifice embrasé s’écroule; mais dans ce cas, les précautions, de quelque nature qu’elles soient , ne peuvent plus suffire , et par conséquent elles sont inutiles.
Coiffés de mon bonnet de sûreté et munis d’un masque d’amiante , des pompiers exposèrent leur v isage a une flamme formée par vingt— quatre bougies : cette expérience fut faite en présence d’une députation de l’Institut impérial et royal. Le professeur Carlini manifesta le désir que les pompiers essayassent jusqu à quel point ils pourraient supporter l’action directe de la flamme sur la partie antérieure du bonnet , en tenant la tête immobile; on le fit, et il fut constaté, par le capitaine Beletti, qu’après deux minutes de cette rude épreuve, le visage n’avait point contracté une notable augmentation de chaleur. Pour obtenir ces résultats,
il était indispensable d’employer à la fois le masque et le bonnet métalliques.
On augmenta le volume de la flamme , en poi tant le nombre des bougies jusqu’à trente-six; on fit aussi l’épreuve d’un feu de bois , les pompiers n en furent pas plus affectés que dans l’expérience précédente.
Cette manière de plonger impunément sa tête dans un torrent de flammes est si bien assurée , et finit par inspirer une telle confiance , que parmi des jeunes gens qui assistaient à ces épreuves dans mon laboratoire, il y en eut cinq qui voulurent s’y soumettre, et plus d’une fois. Le peintre même que j’avais fait venir pour dessiner l’effet singulier et pittoresque de mon appareil et des flammes qui l’environnaient ne résista point à la tentation de l’essayer. Il devint ainsi l’un des témoins de la réalité de ce qu’il avait représenté dans le dessin que j’ai fait graver.
Il est donc tout à fait prouvé que les pompiers peuvent être mis en état , au moyen de mon appareil, de supporter assez long-temps l’action des flammes; mais comment respireront-ils cet air embrasé? Je pourrais me contenter de répondre : ils le respirent; car, dans ce cas, le fait est beaucoup plus important que les théories et les explications qu’elles donneraient. Il suffira sans doute de rapporter ici les curieuses observations de MM. Du-
hamel et Tillet, consignées dans un Mémoire de ce dernier, inséré dans le recueil de l’Académie des sciences de Paris. Ces deux académiciens virent, à la Rochefoucauld (Charente), des servantes employées au four banal de cette ville entrer dans le lour immédiatement après qu’on en avait retiré le pain, soit pour y arranger le bois pour le réchauffer , soit pour y placer des viandes que l’on y faisait cuire. La température s’y élevait quelquefois jusqu’à 140 degrés de l’échelle deRéaumur, et alors les servantes* ne pouvaient y rester que cinq minutes; mais si la chaleur s’abaissait à ioo degrés , elles y restaient plus de 20 minutes , quoique cette température fut encore de 20 degrés au dessus de l’eau bouillante. M. Tillet, continuant ses observations à Troyes (Aube), constata que les animaux résistent mieux à ces fortes chaleurs lorsqu’ils sont enveloppés d’une étoffe non conductrice, et que l’air chaud ne peut agir immédiatement que sur les organes delà respiration.
Les remarques suivantes pourront faire concevoir ce qu’il y a de plus surprenant dans le phénomène de la respirabilité d’un air aussi chaud. D’abord, il est évident que, dans l’armature de la tête du pompier , la température intérieure est beaucoup au dessous de celle du dehors, parce qu’une partie du calorique est absorbée par le métal , et qu’une autre partie encore plus considérable est
interceptée par l’enveloppe non conductrice. La distance de quelques centimètres entre les surfaces extérieure et intérieure suffirait seule pour établir une grande inégalité de température , quand même on n’aurait point pris d’autres précautions pour empêcher la chaleur de franchir promptement cette barrière.
Mais, dira-t-on, il 11e suffit point, pour la respiration , que l’air ne soit pas d’une chaleur que le corps humain ne puisse point supporter; il faut de plus que ce fluide soit en quantité suffisante. Eh bien , voyons si l’on peut eu trouver assez au milieu des flammes d’un incendie. On sait, depuis longtemps , que la combustion n’absorbe pas la totalité de l’oxigène atmosphérique qui l’alimente , que la flamme s’éteindrait long-temps avant que cette absorption n’eût eu lieu : ainsi , quand même l’air que l’on respirerait au milieu des flammes aurait déjà servi à la combustion, ce ne serait point faute d’oxigène qu’il aurait cessé d’être respirable , mais à cause de l’acide carbonique auquel il est mêlé. On sait qu’un très petit volume d’air suffit pour respirer assez long-temps sous l’eau. D’ailleurs, les observations les plus familières nous apprennent que l’air qui a servi à la combustion , et par conséquent le plus chargé de calorique, d’acide carbonique, etc., est aussi ie plus dilaté et le plus léger , en raison du gaz hydrogène carboné qu’il contient
plus ou moins abondamment, que par conséquent il s’élève , et produit ainsi un courant de bas en haut, qui apporte continuellement de l’air moins échauffé et plus pur. Ajoutons enfin que le calorique rayonnant, celui dont l’action a la plus grande énergie , est presque entièrement retenu dans l’armature ; que l’air introduit dans l’intérieur pour la respiration ne porte avec lui que le calorique combiné , celui qui le dilate en élevant sa température : or , comme ce fluide est peu dilaté et peu conducteur , il ne peut communiquer qu’une très faible chaleur aux solides et aux liquides avec lesquels on le met en contact.
Après avoir mis les pompiers en sûreté contre les atteintes des flammes , il reste encore à les préserver d’ètre suffoqués par la fumée. Sur le premier objet, je crois avoir ouvert la carrière des améliorations; sur le second, je profite avec satisfaction des lumières de mes devanciers. Je commencerai par m’occuper des appareils propres à remédier aux inconvéniens de la fumée seule, et je passerai ensuite au cas où il faut combattre à la fois les deux redoutables ennemis de la respiration. Les appareils dont je vais parler sont différens de ceux qui servent spécialement à préserver de l’action des gaz délétères répandus dans l’air atmosphérique : ceuxci peuvent varier suivant la nature des fluides dont il s’agit de combattre les effets nuisibles ; mais
comme il en est quelques uns dont un incendie peut être l’origine, il ne sera pas inutile de rappeler ici les moyens imaginés à différentes époques
pour se garantir de ce danger.
Macquart crut pouvoir prévenir, au moins en partie , les mauvais effets des gaz délétères , en assujettissant à l’ouverture des narines des éponges 'imbibées de quelque liquide aromatique. Cet appareil reçut quelques modifications qui ne le rendirent ni plus commode ni plus efficace.
M. Gosse, de Genève, imagina de composer un masque de morceaux d’éponge cousus, pour couvrir les yeux, le nez, la bouche et le menton; deux ouvertures fermées par un verre, vis à vis des yeux, laissaient passer assez de lumière pour que les hommes dont le visage était couvert de ce masque pussent travailler dans les lieux où les mauvaises qualités de l’air exigeaient ces précautions. S’il ne fallait que se débarrasser d’une poussière trop incommode, on mouillait les épongés a\ec de 1 eau pure ; contre des vapeurs acides, on employait une liqueur alcaline; contre des miasmes encore plus dangereux , on avait recours au chlore.
Un anglais nommé M. Robert, ouvrier-mineur dans une houillère d’Angleterre, perfectionna cet appareil de M. Gosse : le masque ne fut plus composé" d’éponges, mais de cuir ; un tube de trois à quatre pieds de longueur, en forme de trompe d’é-
léphant, portait à son extrémité les éponges imbibées d’un liquide convenable. Les Sociétés d’assurance de Manchester donnèrent à l’inventeur de cet appareil des témoignages de leur reconnaissance. Robert ayant été appelé en France, ses épreuves furent répétées , modifiées et complétées en présence d’une commission prise dans le sein du Conseil de salubrité du département de la Seine, et composée de MM. d’ Arcet, Gaultier de Claubry et Parent Duchâtelet : le rapport, adressé à M. le Préfet de police, a été inséré dans les Annales d hygiène. Dans la réalité, cette invention anglaise ne diffère point du masque que Rey a fait voir à Milan, il y a peu de temps. Lorsqu’il ne s’agit que de se garantir de la fumée , on peut recourir avec assurance au masque métallique dont on se couvre le visage, dans les laboratoires de chimie, pour arrêter ou affaiblir l’action des gaz ou vapeurs désagréables ou nuisibles. On ne manque donc point de préservatifs efficaces contre l’incommodité et les dangers causés par la fumée seule ; mais si l’ardeur du feu vient s’y joindre, il faut renoncer au masque de cuir et au tuyau de même matière qui communique avec l’atmosphère respirable. On 11e peut pas non plus employer un masque de métal, à moins qu’on ne prenne des précautions pour qu’il ne touche nulle part la personne qui le porte.
Si la flamme d’un incendie est mêlée d’une abon-
dante fumée, c’est parce que l’air atmosphérique ne pénètre pas assez facilement dans les lieux embrasés. On parviendrait donc, dans beaucoup de cas, à brûler cette fumée, en ouvrant un passage, à l’air, et donnant plus d’activité au feu, ce qui n’est pas toujours sans inconvénient ; mais s’il est possible d’introduire un courant d’air très rapide, il produira deux effets très utiles : il fera disparaître la fumée en la brûlant , abaissera la température autour de l’embrasement, donnera aux pompiers la faculté d’en approcher de plus près et d’y respirer. C’est ce qui arrive dans l’intérieur des maisons incendiées, lorsque la violence du feu a brisé les vitres et fait tomber des cloisons : les pompiers peuvent alors approcher, quoique la flamme soit plus brillante qu’auparavant et réellement plus chaude.
En général, la fumée seule ne serait pas fort à craindre pour les pompiers, si elle n’était point mêlée de gaz non respirables. Dans le cas où ils en seraient trop incommodés , ils trouveront quelque soulagement en se baissant, se rapprochant du sol ou du plancher, où la couche d’air est renouvelée continuellement, et par conséquent salubre et d’une température plus supportable. Le même expédient pourra les mettre en état de traverser les nuages de fumée formés instantanément par des flammes qu’on vient d’étoulfer, ou de-
teindre en faisant tomber sur les matières embrasées une grande masse d’eau. Ainsi en réunissant tous ces moyens, en suspendant sa respiration pendant quelques momens, on peut se mettre en sûreté et n’être pas suffoqué, quand même on serait surpris et enveloppé par les tourbillons de fumée d’un incendie qui commence, ou dont les pompes ont arrêté les progrès.
Lorsque l’air atmosphérique n’est pas mêlé d’une grande quantité de gaz non respirable, l’homme peut y faire impunément un séjour de plusieurs heures. C’est ce que l’on observe journellement aux théâtres et dans les salles où la foule vient s’entasser : l’oxigène y est quelquefois si rare, que les lumières s’affaiblissent et semblent menacer de s’éteindre ; on y reste cependant, et sans qu’il en résulte aucun accident. « L’air atmosphérique , » disent les plus célèbres chimistes, n’est point » altéré par la plus haute ou la plus basse tempé- » rature ; on peut contracter l’habitude de sus- » pendre sa respiration pendant quelque temps , » et l’on n’a point vu que ces efforts soient prë- » judiciahles à la santé de ceux qui s’y sont ac- » coutumes. » En effet, les pêcheurs de corail s'abstiennent de respirer pendant plus de cinq minutes ; au moyen de quelques précautions , les pompiers doublent ce temps et le prolongeraient encore , s’ils tenaient dans la bouche un tuyau
flexible qui se prolongeât jusque sur le sol ou sur le plancher (2) [i].
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