CHAPITRE Y h
De l’habillement pour traverser la flamme, et de la construction des différentes parties des armures.
Nous venons d’indiquer comment avec un simple bouclier on pouvait passer à travers les flammes, pourvu qu’elles ne fussent point d’une extrême violence, et que le trajet ne durât que quelques momens. Mais si le feu est très vif, et si on doit y être exposé plus long-temps durant le trajet, il est nécessaire que tout le corps soit cduvert de gaze métallique et de substances non conductrices : c’est, dire qu’il faut une armure complète. Cette armure se compose de différentes parties : le bonnet en double gaze métallique , qui sert à préserver la tête, une cuirasse, des pantalons, des gants de toile métallique et des espèces de chaussettes en amiante , sur lesquelles on met des bottes en tissu métallique, le tout servant à mettre à couvert la totalité du corps du pompier. Quand on fera usage de l’armure complète, il faudra également employer le bouclier comme moyen de défense. Le bonnet en
[1] Voir la note (2), page 94.
toile métallique et le masque en amiante ont déjà été décrits dans le chapitre précédent. La cuirasse se compose d’un léger châssis de fer, couvert d’un tissu métallique destiné à protéger tout le tronc de l’action du feu. Cette cuirasse se ferme sur un de ses côtés, et n’a qu’une manche en tissu métallique, qui se trouve garnie, à l’articulation du coude, d’une pièce en mailles de fer, pour donner toute liberté aux mouvemens du bras ; de l’autre côté, elle est ouverte de manière que l’on puisse la mettre promptement et facilement , et elle se ferme avec des boutons en laiton. On a pu, de cette manière, se passer de la seconde manche, parla raison que le bras et la main se trouvent assez garantis par le bouclier, que le pompier doit manœuvrer avec adresse. Les pantalons sont en tissu métallique assez fort , terminé en haut par une lame en fer très étroite et coupée longitudinalement , de telle sorte qu’au moyen de boutons et de boutonnières ce vêtement puisse s’adapter à la taille des hommes auxquels il est destiné. (F ojez PL II, fig. 2 et 3.) Ces pantalons, en haut, couvrent la cuirasse, et en bas, ils entrent dans les bottes métalliques. Enfin , les bottes ont d’abord été faites avec une lame de fer extrêmement mince, articulée, avec un rebord percé d’un grand nombre de trous , afin de pouvoir y coudre la gaze métallique. Je leur donnais assez de capacité pour contenir une semelle
de carton d’amiante, une autre chaussure également en amiante et les pantalons en drap ordinaire. Telles sont les bottes que j’ai employées dans ma première expérience; cependant, je les ai tout à fait, abandonnées, non seulement à cause de leur pesanteur, mais encore parce qu’elles ne serraient pas le pied de manière à permettre de marcher avec assurance. Je leur ai donc substitué les cothurnes en tissu métallique double, avec une semelle faite d’une lame de fer très mince, articulée, et assez grande pour pouvoir y loger le pied.
Il faut avoir un certain nombre de ces armures complètes de différentes grandeurs , ainsi que cela se pratique dans l’habillement militaire. On serait dans l’erreur si on voulait faire, d’après une seule mesure, tous les habits d’un corps nombreux. Il est évident que l’on doit appliquer ici les observations et les règles suivant lesquelles on procède pour l’habillement des soldats.
C’est en examinant avec soin les armures des anciens, dont la vue m’inspira la première idée de ma découverte, que je suis parvenu à construire les miennes de manière à donner au pompier toute la souplesse et toute l’agilité possibles; je m’attachai surtout à la légèreté de cet habillement. J’ai fait tous les efforts dont je suis capable pour en diminuer le poids, et j’y suis parvenu en employant des gazes métalliques au lieu des mailles pesantes des anciens;
de telle sorte que le poids total d’une armure complète, exécutée avec les diverses modifications que j’ai proposées, ne fatiguera certainement pas les pompiers. Les anciens en portaient de bien plus pesantes, lorsqu’ils venaient combattre en champ clos et disputer des victoires moins honorables que celles dont l’humanité est le but, et dont la vie de quelques hommes est le prix.
En cherchant un moyen de réduire l’appareil précédent à la plus grande simplicité possible , j’ai trouvé qu’on pouvait supprimer une partie de l’armure en mettant au pompier un habit de drap préparé, laissant de côté la cuirasse et les pantalons en tissu métallique. Cet habit est composé d’une veste et d’un pantalon réunis avec une ceinture de drap au milieu, pour pouvoir aller indifféremment à la taille de tous les pompiers. On le met par dessus les vêtemens ordinaires, en peu d’instans. Diverses solutions chimiques ont été employées à la préparation du drap qu’il faut pour cet objet. Mon but étant de mettre tout pompier en état d’exécuter cette opération au bout de quelques expériences , j’ai cru d’abord que je devais préférer le sulfate d’alumine, matière à bas prix, et qui résisterait assez long-temps à l’action du feu. Une première immersion du drap dans la solution que je viens d’indiquer ne suffirait pas , il faut la répéter plusieurs fois en ayant soin de dissoudre
l’alun en poudre dans de l’eau tiède, et de laisser écouler un espace de temps assez considérable avant de passer à une autre immersion. Mais l’expérience me fit connaître que le sulfate d’alumine vient se cristalliser a la surface du drap , et s’en détache facilement. Pour obvier à cet inconvénient, je substituai à l’alun une forte solution de carbonate de potasse, dans laquelle je plongeai le drap avec les précautions que je viens d’indiquer : il faut mettre beaucoup de soin dans la préparation du carbonate de potasse, car il doit être saturé d’acide carbonique , afin d’éviter la déliquescence et l’action corrosive de la potasse sur le drap. Ce procédé chimique si simple met les pompiers en état de traverser les flammes les plus vives sans en éprouver aucune atteinte : j’ai obtenu le même résultat par l’emploi du sulfate de fer ou de zinc , etdifférens oxides métalliques. On peut aussi préparer les vêtemens des pompiers avec le phosphate d’ammoniaque, comme nous l’avons déjà annoncé. Si par hasard on se trouvait dans l’impossibilité de faire usage de ma méthode , je voudrais que , dans ce cas , l’on se contentât de plonger les vêtemens dans une dissolution de sel commun , plutôt que de renoncer entièrement à toutes les précautions que j’ai proposées. Cette opération simple ne peut éprouver aucune difficulté dans son exécution, attendu que l’on trouve du sel partout.
En général, avant d’exposer les vêtemens déjà munis d’une préparation quelconque, il serait à propos de les mouiller extérieurement avec une éponge imbibée d’eau salée ; ce qui contribuera encore davantage à affaiblir l’action des flammes.
Quelqu’un a cru que l’on pouvait se dispenser entièrement de l emploi de mes appareils en adoptant l’ancien usage , d’envelopper tout le corps d’une couverture de laine trempée dans l’eau. Mais par ce moyen on ne met pas le visage du pompier à l’abri de l’action des flammes, et il est en outre non seulement incomfnode, mais même dangereux pour les personnes qui doivent traverser les flammes. En effet, j’ai observé que l’eau dont la couverture est imbibée passait bientôt à l’état de vapeur, ce qui rendait la chaleur insupportable. Cet inconvénient sera moindre si la couverture est humectée d’eau salée , comme je viens de le dire, mais légèrement, et en dehors seulement, laissant parfaitement sec le côté qui est appliqué sur les habits ou sur le corps.
Voulant de toute manière combiner les moyens de défense du pompier avec toute la sécurité et toute l’agilité possibles, j’ai mis par dessus ce vêtement préparé , au lieu de la cuirasse décrite plus haut, une espèce de tunique faite en tissu de fer avec des manches. Cette tunique n’a d’ailleurs besoin d’aucune articulation , le tissu étant par lui-
même assez souple clans toutes les directions. De longs pantalons de drap, descendant jusque sur le bout du pied, sont recouverts par d’autres pantalons d’une gaze métallique des plus fines et tout d’une pièce. Cette nouvelle armure, rendue très légère par l’exclusion de la carcasse en fer, est néanmoins combinée de manière à conserver, pour les mouvemens du corps, toute la liberté et l’agilité nécessaires dans des cas pareils.
C’est ici le lieu d’examiner une question qu’on a mise en avant , savoir- : si , attendu la simplicité beaucoup plus grande de cet habit , préparé et recouvert d’une tunique légère en tissu métallique, il ne conviendrait pas mieux de renoncer aux armures plus pesantes, afin d’obtenir une bien plus grande économie, et plus de facilité dans les mouvemens : en consultant l’histoire des incendies, je crois à la nécessité de conserver au plus haut degré ces moyens préservateurs de la vie des pompiers. Dans les incendies ordinaires , l’armure la plus légère pourra suffire ; mais lorsque la violence des flammes sera telle, qu’elle fera fondre le plomb, rougir les pierres des édifices, il faut augmenter les moyens que l’on doit leur opposer; il faut, dans ce cas , faire usage de la cuirasse et d’un fort bouclier (5) [i].
[i] Voir la note (3), page 95.