‹ Art et apologétiqueChapitre 4 sur 10 · FELIX GEMINO MERUIT QUI MARTYRE DUCI · texte numérisé non relu

FELIX GEMINO MERUIT QUI MARTYRE DUCI

ART ET APOLOGÉTIQUE d ■)

Plus tard, ce thème prendra de grands développements; la Renaissance y saura introduire mille variantes, mais c'est encore l'ange de Fiesole qui répandra le plus de charme sur cette fraternité des trois mondes. L'Eglise souffrante,, l'Eglise militante, l'Eglise triomphante s'unissent en sa célèbre Ronde (Télus, où dans les fleurs célestes, sous des rayons de gloire naïve, s'épanouissent en des figures exquises de grâce les sentiments les plus angéliquement fraternels. -

J'aime à noter l'importance prise par le dogme social par excellence dans le développement de l'art chrétien. 11 appartenait à celui-ci de souligner, dans ses apologies en images, un caractère du christianisme qui constitue en sa faveur un préjugé de vérité des moins négligeables, puisque posséder ce caractère, c'est montrer qu'on a touché au fond de l'homme, là où les différences ethniques, les d ivergences vitales de tout ordre et la vie ou la mort même ne peuvent altérer l'unité en Dieu.

Tous les dogmes sans exception ont eu d'ailleurs — plus ou moins selon leur importance relative — leur part de cette apothéose artistique.

Tous les arts s'y emploient, chacun avec les moyens spéciaux à son service.

De la peinture, nous connaissons assez les ressources. La sculpture les lui emprunte en partie et en partie aussi les renforce en proposant de la forme une interprétation plus stable, plus complète; en s'imposant avec plus de force par l'emploi d'une matière résistante et d'un relief plus proche de la nature.

L'architecture, pour glorifier le dogme chrétien, dispose d'abord de cette collaboration quasi universelle qui met les autres arts à son service. Par elle-même, elle a ses lignes montantes, qui disent l'appel de l'âme au surnaturel; ses arcanes, frères de ceux où nos mystères se dérobent. L'éclairage dont elle règle les tons et les valeurs représente la lumière des divines vérités et le caractère du milieu

d'âme où nous devons vivre. La convergence des perspectives vers le sanctuaire nous prêche l'eucharistie et sa valeur centrale dans nos dogmes.

La musique sait retrouver au fond de l'âme religieuse l'écho émotionnel de ce que le dogme dit à la raison claire; il éveille l'inconscient pour en mêler les harmonies à l'éclat du vrai, à la volonté du bien assise dans l'âme. Unie aux paroles sacrées, unie aux actions du culte, elle les commente comme ellemême en est commentée; toute la chorégraphie sacrée dépendra partiellement de son influence.

Cette dernière, art secondaire en valeur, quoique primitif en date, n'est pas non plus sans moyens d'expression à l'égard du dogme. On sait quelle place tenaient les danses dans les religions antiques. Certaines prétendaient imiter les mouvements des astres, et par là suggérer au spectateur lidéede la divinité du ciel. D'autres mimaient la naissance, la vie, la mort, en présence des divinités tutélaires.

De grandes pensées s'enveloppaient dans ces gestes rythmés qui malheureusement versaient tant de fuis dans la licence. La liturgie chrétienne, en sa pureté admirable, garde une valeur d'expression que nul ne conteste. Avant tout elle s'emploie à révéler la présence du divin. Par ses prosternations, ses appels, ses groupements étages, ses figures symboliques, ses immobilités et ses marches lentes, ses répétitions de gestes et ses girations solennelles, elle suggère l'impression du mystère et la sublime cohabitation de Dieu avec l'homme.

Un prêtre qui officie en grand respect ; des clercs qui le secondent avec art et d'un cœur ému sont bien vraiment comme tels des apôtres; ils font de l'apologie muette au bénéfice de plus d'une âme.

Pourquoi les foules accourent-elles pour voir prier un saint, sinon parce que de ses attitudes et de ses gestes, tout pénétrés de Dieu, une influence divine se dégage? La liturgie accomplie par des saints serait à coup sûr une prédication merveilleuse; le dogme

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y grandirait de tout l'effet de puissance qu'ils lui auraient permis de produire en eux.

Enfin, si nous parlions poésie ou éloquence, nous verrions qu'elles disposent de tout, pour exprimer le dogme chrétien avec une sublimité conquérante. Les moyens dispersés de tous les arts se transposent en leurs moyens propres : ceux de la musique, puisqu'elle:- ont le rythme et la mesure; ceux de la peinture, puisqu'elles évoquent à leur gré des images; ceux de la sculpture, en ce qu'elles projettent en relief leurs vivantes créations idéales; ceux de l'architecture, grâce à la construction du discours ; ceux de la cliorégraphie. par le geste qu'elles appellent et aussi, au dedans de leur propre travail, par le mouvement de la phrase et les allures priées qu'elle affecte.

De tout cet effort peut résulter et résulte en effet, dans l'ensemble de l'évolution artistique, une addition imposante de valeurs qui préparent, soutiennent, confirment le travail de

Papologisle; qui en font donc partie à leur manière, assurant au dogme et à son acceptabilité une réclame double : celle qui lui vient de la haute idée que Part nous en donne; celle qui ressort de la nécessité ou de la convenance humaine qu'il sait nous y faire découvrir.

Tels sont les deux aspects qu'il faut retenir toujours : appel au dogme au nom de l'insuffisance vitale ; réponse du dogme et justification de sa valeur.

Mais pour que dans l'une ou l'autre de ces actions complémentaires, l'artiste qui aborde la dogmatique y puisse faire œuvre utile, trois conditions me semblent requises. La première est lointaine : il faut que l'artiste sache. Pour bien exprimer le dogme, ildoit avoir une juste notion de ce qu'il est, de ce qu'il vaut, de ses attaches avec l'ensemble des objets dont la vie est faite. Beaucoup de nos iconographes auraient besoin qu'on leur dise : Instruisezvous ; songez à Giotto ou à Dante, qui se met-

taient à l'école des Thomas d'Aquin et ne se livraient qu'ensuite aux libertés de leur imagination vigoureuse. Les contre-sens abondent en notre art religieux. Tel artiste représentera le Sauveur, à Gethsémani, dans l'attitude du plus découragé pessimisme, ne sachant pas que c'est là illustrer Renan, mais non pas les saints Evangiles. Tel autre, évoquant la naissance de Jésus, croira bon de laisser voir, sur le visage de la Vierge-mère, les stigmates douloureux de la maternité, n'ayant pas lu dans la liturgie sainte :

Sicut sidus radium Profert virgo flliiun Pari forma

On a remarqué souvent que l'art chrétien jusqu'au xv® siècle ne contient pas une seule faute contre la doctrine ; c'est la preuve à la fois de l'importance qu'on attribuait à un enseignement ainsi surveillé et du sentiment vif qu'avaient les dirigeants des conditions de son influence.

La seconde exigence imposée est immédiate. Au moment où il travaille, il faut que l'artiste veuille bien laisser voisiner en lui ce qu*il sait, veut ou éprouve comme chrétien avec ce qu'il éprouve,, veut ou sait comme artiste. J'ai souligné déjà le dédoublement étrange qui fait si fréquemment d'un chrétien artiste un artiste païen ; qui ne laisse nulle influence chez lui à la messe du dimanche sur le travail de la semaine, aux convictions de la partie religieuse de l'âme sur l'élaboration de ridée esthétique. De même qu'on voit des hommes de science, attachés par le cœur à la foi, n'en semer pas moins les hérésies « comme savants », on voit des artistes chrétiens — chrétiens à titre personnel — ne relever en art que du laïcisme. Ceux-là privent Dieu, privent leurs contemporains de tout le rayonnement que pourraient exercer, en traversant le bain de lumière esthétique où ils vivent, les sentiments qui habitent au fond de leur âme. Ils enfouissent leur trésor et méritent

le reproche évangélique : « Pourquoi n'as-tu pas mis ton talent à la banque, afin que revenant je puisse le réclamer avec usure ? »

A fortiori, — et cette troisième condition est trop claire — est-il urgent de bannir du travail artistique tout élément hostile à l'efiet que doit produire par elle-même une œuvre religieuse. La Renaissance a donné ici de funestes exemples. Que d'oeuvres à étiquette mystique sont traitées de telle façon que leur propagande profite aux sentiments les plus profanes, parfois même au scandale! Toutes les maîtresses d'artistes habillées en Madones ; les Madeleines prétexte à nudités ; les Saintes- Familles o\i l'on joue avec un agneau, avec une grappe, avec le sein de la mère, sans nul respect pour les auréoles ; tant d'autres inconvenances ou inconsciences s'étalent aux murs des Uffizi, du Pitti, des églises italiennes ! Aujourd'hui, les Tentations de saint Antoine gambadantes, les mêmes Madeleines non repenties et les Puretés vêtues

d'un lis, mais par ailleurs sensuelles ou fades, font rage. Il faudrait faire savoir aux artistes amis de ce genre suranné qu'ils font une œuvre étrange. Ils empruntent les vases d'or de Fautel pour y verser leur liqueur d'inconscience ou d'ivresse; ils parodient le texte sacré dont leur pinceau prétend donner le commentaire; ils blasphèment à genoux.

N'importe. En dépit de ces déviations, après tout accidentelles, la valeur de Part et de ses capacités dogmatiques reste intacte. Les déviations, d'ailleurs, marquent le sens de la route; on ne reprend celui qui chute que lorsqu'on sait qu'il pouvait marcher droit. Sans aller donc jusqu'où allait saint Basile, en disant que l'art peut autant pour le dogme que l'apologétique doctrinale, il reste qu'il peut participer à celle-ci, augmenter sa valeur d'action, la précéder ou la confirmer en influence, être par conséquent, lui aussi, apologiste.

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