‹ Art et apologétiqueChapitre 5 sur 10 · DANS L'EXPRESSION DES FAITS REIIGIEUX · texte numérisé non relu

DANS L'EXPRESSION DES FAITS REIIGIEUX

Du rôle de l'Art dans l'Expression des Faits Religieux

Susciter le sentiment religieux; exposer, commenter le dog'me relig'ieux, c'est le rôle de fond de Part apologiste. L'essentiel de sa tâche est rempli quand l'âme du spectateur, toute vibrante, s'unit à l'un de ces aspects de vérité dont la religion est inspiratrice. Les faits religieux ont à l'égard de ce résultat un rôle subordonné, parce que les faits sont extérieurs, alors que le sentiment et la foi sont

dans l'homme. Sacranienta propter homines : les choses sacrées sont pour les hommes, môme celles qui engagent Dieu directement et en quelque façon de sa personne.

Parler ainsi, ce n'est pas diminuer le fait religieux, c'est marquer sa finalité, donc lui donner sa vraie nature, dont dépend sa grandeur.

En vue précisément de la mieux connaître, nous avons présentement à montrer ce que peut pour cette grandeur et pour l'histoire du fait religieux dans le monde l'intervention de l'art.

Voici comme la question se pose :

La religion étant le lien qui unit l'homme à Dieu, les faits religieux peuvent cire pris des deux côtés de cette relation, à savoir comme gestes de Dieu à l'égard de l'homme, ou comme gestes de l'homme à l'égard de Dieu. L'art chrétien peut donc explorer un double domaine : il peut se proposer de faire connaître, de glorifier à sa manière ce que Dieu a

fait pour nous ; il peut rappeler et mettre en valeur les retours d'adoration et d'amour dont nos annales religieuses contint l'histoire.

Je n'ignore pas qu'au point de vue d'une rigoureuse théologie, une telle façon de parler est trop humaine. De Dieu à nous et de nous à Dieu, les relations ne sont pas égales. Dans ce dernier cas elles sont réelles, dans l'autre elles ne sont qu'une façon de concevoir et de noter notre dépendance.

Quoi qu'il en soit de ces précisions, nous avons le droit de parler ainsi que tous; nous ne faisons pas ici de métaphysique transcendante. Admettons donc, selon le langage courant, des rapports de Dieu avec nous sous la forme de faits ou de gestes divins dans le monde. Le premier de tous est ia création ; puis viennent les manifestations bibliques, puis le geste suprême ou final au sens de saint Paul {novissirne, cliehus istis) : je veux parler de l'Incarnation. Par ce dernier fait, nous sommes amenés à concevoir les rapports de

Dieu avec nous non pas sous forme d'intervention quelconque, mais sous une forme personnelle. Dieu est vraiment VErnmanuel, ou Dieu avec nous ; la religion devien t en l'homme - Dieu un lien substantiel et vivant, et ses g-estes à lui sont comme disent les théologiens, théandriques. Des actions humano-di vin es et des faits humano-di vins vont se dérouler dans le monde.

Etant donné ces faits, on voit quelle belle matière est préparée à l'art apôtre. Servir le travail du penseur et du narrateur, illustrer leurs histoires saintes et leurs commentaires, leur fournir les leçons de choses dont ils ont besoin et composer en collaboration avec eux le livres cVJieures de Dieu : tel sera son rôle.

Toutefois, il faut distinguer dans ce travail un double effort répondant au double aspect sous lequel on peut envisager les faits divins dans le monde.

Un fait religieux peut être jugé dans sa réalité phénoménale, on tant que fait histo-

rique, et il peut être jugé dans sa réalité éternelle, comme fait humain transcendant à la durée et à l'espace, par suite dans son prolongement et ses retentissements psychologiques, dans son application à chacun de nous.

Les faits religieux ont en effet ceci de singulier qu'à côté de leur signification historique et de leur valeur en tant qu'insérés dans la trame du temps et de l'espace, ils en possèdent une autre extra-temporelle et universelle.

Les faits religieux sont symboliques. Et cela certes ne veut pas dire qu'ils ne soient pas réels : c'est leur réalité même, qui est symbole. Seulement, en raison de la subordination de la matière à l'esprit, du temporel à l'éternel, ils sont réels plus encore en nous qu'en eux-mêmes, hors du temps que dans le temps. C'est pour qu'ils soient en nous qu'il leur a été donné d'être en soi.

Ainsi, Dieu a parlé aux hommes dans telle ou telle circonstance temporelle; mais sa parole est relative à toute époque et à toute

personne; il la répète intérieurement à toute âme, et extérieurement, sous forme sociale, par les enseignements catholiques.

De même, Dieu a agi; mais il agit toujours : Pater usquemodo operatur. Même dans l'humanité du Christ, les actions temporelles qu'il pose ont un retentissement éternel. Le Christ est de tous les temps; son action atteint toutes les âmes ; sa présence consolatrice et vivificatrice nous est à tous donnée. « Je ne vous laisserai pas orphelins », a-t-il dit. Il est là par son esprit; il y vit avec nous et en nous; mystiquement, il y souli're {Iterum crucijigentes Christum); il y meurt et il y renaît, il y croît et il y décroît selon le sort qu'il convient aux hommes de lui faire.

Tout événement religieux a ainsi une double face et relève en un double sens de l'apologiste.

Comment leur aspect historique rend les faits religieux comptables de Part et do son rôle d'apôtre, c'est ce que nous devons d'abord dire.

La Bible nous en oti're un sublime exemple.

Serait-il nécessaire de rappeler que la Bible est une merveilleuse, une incomparable œuvre d'art ? Or on trouve en ses pages beaucoup de choses: elle exhorte, elle enseigne, se faisant ainsi évocatrice du sentiment religieux, prêcheuse de dogme religieux; mais le fait religieux, on le sait, y tient une place considérable, peut-être dominante. La Bible est une conteuse. Et quelle conteuse admirable elle fait voir ! Ses récits sont une source où les plus grands poètes de tous les temps ont puisé. Les modernes ne sont pas ceux qui ont le moins pris à cette tailleuse d'épopées, comme à cette adorable brodeuse d'intimités humaines. Toutes nos Légendes des siècles ou nos Eloa lui doivent le meilleur d'elles-mêmes. Leur largeur de vision pittoresque, leur sentiment de la vie puisée à ses sources, certaines simplicités géniales et leur impressionnisme puissant en procèdent.

Or, chacun sait que les narrations bibliques ont joué, sous l'Ancien Testament, un rôle

considérable. Constamment les prophètes s'y réfèrent; les hymnes liturg-iques en sont pleines. Pour le « peuple à la tête dure », ce constant rappel à des réalités positives est indispensable; pour tous il sera utile. Si la plastique vient ajouter ses ressources à ce que l'admirable tenue littéraire des récits offre déjà de puissance, on sent combien les faits invoqués gagneront en valeur persuasive, donc en efficacité religieuse.

Il semble que l'art juif ait été peu porté de ce côté. Les Juifs se sont montrés poètes, musiciens, écrivains de génie: rarement ils ont produit de grandes œuvres plastiques. Des raisons historiques et même religieuses aident à le comprendre. La Loi de Moïse s'opposait à certaines représentations; la vie tourmentée de ce petit peuple ne lui permit guère de cultiver les arts du dessin. Mais. c'est dans son âme surtout qu'il convient d'en chercher la cause. Les valeurs psychologiques et morales y dominent; les formes, les couleurs se transforment pour lui en idées, en sons, en rythmes; elles

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perdent leur matérialité ou la déforment avec une facilité extrême. D'où la bizarrerie de certains traits qui dans les descriptions les plus splendides détonnent. Le peintre incomparable du checal, dans Job, ne craint pas de diminuer son modèle en le comparant à la sauterelle : c'est qu'il a en vue la puissance du bond, et que la forme lui échappe. Le poète du Cantique des Cantiques, louant le visage de l'Aimée, ne trouve rien de mieux, pour dire ses lignes majestueuses, que de comparer son nez à « la tour du Liban, qui regarde du côté de Damas». Un peintre eût aperçu le ridicule ; le poète psychologique le dévore.

Quoi qu'il en soit, ce que le passé judaïque ne fit point, le cycle chrétien l'a développé en merveilles. Il a pu et il a voulu ajouter à la teneur littérale du fait, outre l'éclat de l'expression littéraire, le prix du commentaire plastique.

Le premier avantage obtenu par cette addition des sens à la pensée et à la figuration

mentale, c'est, ainsi que le disait saint Grégoire, de mettre sous les yeux de a ceux qui ne savent pas lire » — ajoutons-y ceux qui savent, mais ne lisent point — les faits religieux base de la vie chrétienne.

De plus, le fait rappelé est aussi plastiquement commenté.

Toutes les représentations heureuses où des artistes de talent déposent leurs visions intérieures servent aux autres à composer les images mentales qui seront en eux le support des idées, qui répondront aux suggestions extérieures, serviront à la discussion en lui donnant une base imaginativo. Par le fait des traditions d'art, tout un groupe de pliantasmata se trouveront un jour socialisés, de façon à créer une ambiance religieuse aux imaginations comme le dogme en crée une aux esprits, comme la morale chrétienne en fait une aux consciences.

Ces images collectives ont plus d'influence qu'on ne croit dans les actions et réactions dont se compose la vie religieuse. Comme des

tableaux exposés en public et auxquels se référeraient les colloques, les traits généraux de ces images servent inconsciemment de lien spirituel; ils soutiennent les variantes personnelles, illustrent aussitôt Papport du langage, font que le verbe religieux ne tombant plus à vide, dans une mentalité dépeuplée, mais pouvant s'incarner dans un corps d'images, il y organise la vie comme une âme.

Nous croyons quelquefois parler en idées pures ; mais nous devons savoir qu'il n'y a pas d'idées pures : toute idée a une chair; celle-ci est faite des fantômes imaginatifs qui circulent ; l'expérience en attribue à chacun de nous un lot plus ou moins abondant et coloré, mais ce sont les arts qui s'emploient le plus activement à en composer le trésor.

Ne sait-on pas que les "mystiques, en leurs visions, se représentent fort souvent les faits et gestes des personnages religieux d'après les tableaux et les statues fréquentés consciemment ou non dans le milieu où ils vivent?

Catherine Emmerich est pleine de l'art allemand, autant que des Evangiles.

La simplicité des premiers siècles profita amplement de ce genre d'action, particulièrement en un temps où les manifestations de Part obéissaient plus que maintenant à des règles fixes. 11 y avait un canon de l'art religieux, comme il y avait un canon dogmatique, un canon liturgique. Il sV.nsuivait une certaine uniformité un peu étroite, mais qui rendait plus évidente, quoique moins riche, l'influence éducatrice des arts, en ce qui concerne les faits religieux et leur vie latente dans la mentalité collective.

Il conviendrait de rappeler ici encore les grands poèmes narratifs des missels et des cathédrales, des porches et des vitraux, des ivoires, des émaux et des bronzes. L'élément historique de ces productions est d'une importance considérable; leur action sur la vie religieuse fut puissante. Les écrits des prédicateurs populaires en donnent la preuve

irrécusable, ainsi que mainte narration piquante empruntée à la vie des saints ou à la chronique.

A cause de cela, les scènes sculptées ou peintes étaient très soigneusement étudiées : tous les archéologues le savent. Les grands thèmes généraux et les variantes locales s'y retrouvent facilement. Toute une vie d'imagination, dont les pensées et les sentiments annexes font une vraie vie religieuse, s'y révèle.

Un point de vue à expliciter, relativement à cette utilité de l'art en matière d'histoire religieuse, c'est celui-ci. Les faits religieuxn'ayant une existence réelle^ ainsi que nous le remarquions, qu'en vue de leur existence en nous et d'un effet spirituel à produire, l'homme religieux qui y fait appel ne se contente pas de représenter ces faits, de les rapprocher de nous en nature, de les faire vivre sous nos regards

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d'une vie qui serait leur vie même d'autrefois. 11 doit les rendre assimilables à la mentalité de ses fidèles; pour cela, les apparier à cette mentalité, au cas oii de grands changements ethniques la leur rendent trop étrangère. Transposer, en histoire, cen'est pas mentir, non plus que traduire un texte. L'âme du fait restera, et en ce domaine surtout elle seule importe. L'enveloppe extérieure de l'événement, son corps visible devra être formé d'éléments psychologiques ou pittoresques assez familiers pour que le fait en cause puisse entrer en notre vie, ne point trouver notre âme étrangère, s'insérer et agir ainsi qu'agissent les faits actuels, lesquels, nés d'une ambiance qui est à notre égard créatrice, nous sont nécessairement fraternels.

L'art s'emploie merveilleusement à cette transposition nécessaire. Il a traduit ainsi, si je puis dire, dans toutes les langues vivantes, des faits que la Providence, trouvant bon de les échelonner le long du temps, avait dû écrire dans une. langue morte. Je ne sais si

cette façon de parler est éclairante, mais le fund de l'idée n'échappe à personne. Dieu, agissant en nous, se subordonne toujours et s'adapte. Quant à la forme des événements qu'il produit, il n'agit pas en Dieu, mais en homme. Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque nous avons dit : L'action de Dieu n'est au fond qu'une passivité de la créature, conçue comme en relation avec sa source. Or l'homme, à tout mome t du temps, n'est pas entièrement identique à lui-même. Pour une part il demeure, et c'est pourquoi le fond de doctrine révélé à un moment quelconque s'adresse à tous, et le fait religieux, qui est doctrinal aussi, en tout ce qu'il a d'intimité profonde vaut pour tous. Mais pour une part également, l'homme varie ; la civilisation générale le transforme ; si la doctrine se présente à lui toujours sous le même vêtement, à de longs intervalles il risque de ne plus la reconnaître, et si les faits gardent le masque vieilli de formes temporelles trop lointaines, ils nous heurtent ; nous ne pouvons plus les vivre, et eux non plus, demeurant inassimi-

lés, ne peuvent plus nous faire vivre. Et pourtant, ils étaient notre nourriture divine ! L'intention qui les a posés portait à l'éternel, et ne distinguait pas entre l'homme d'une civilisation ou d'une autre. 11 faut donc l'art, pour nous les rendre encore accessibles et compréhensibles; pour les réadapter à notre ambiance, les raccrocher, comme des wagons rerais à neuf, au train modernisé de notre vie.

Je crois être bien assuré que si les faits religieux du temps d'Abraham, de Moïse, ou môme, dans certains cas, de Jésus, se représentaient à nous dans toutes leurs circonstances temporelles, leur décor, leur matérialité brute, plus d'une fois nous serions choqués, et en dépit de l'âme divine qu'ils contiennent, leur corps s'interposant, notre vie religieuse ne trouverait pas à se nourrir. Il y aurait là des choses trop étonnantes, trop loin de nos façons do sentir et de juger. Il faut qu'une réincarnation intervienne, et précisément parce que l'âme seule importe et qu'elle est immor-

telle, il est légitime autant que nécessaire d'essayer le miracle.

L'art sera le thaumaturge.

Lo voici donc, cet acteur des résurrections historiques, ce traducteur des Gestes de Dieu. Comme nos classiques français, qui revécurent l'antiquité en l'adaptant savamment au « grand siècle, » lui, au service de tous, revit ainsi les siècles, à travers les siècles. L'ensemble de son ivdiYaiil rend omnitemporels des faits qui, temporels par la nécessité de leur matière, sont extra-temporels par leur âme. Il le fait d'autant mieux que Tar liste, livré au subconscient, procédant par inspiration et intuition, non par érudition, subit le fait qui lui est narré selon ses propres dispositions intérieures, et comme celles-ci viennent du milieu, le fait passant par elles se trouvera tout naturellement adapté aux contemporains.

Il faudra un parti-pris pour décider autrement des choses.

De ce parti-pris, j'examinerai tout à l'heure les conséquences. En attendant on peut juger

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de ce point de vue l'intérêt que dait présenter l'histoire rétrospective de l'art religieux. L'art en général exprime la vie et son évolution; l'iconographie des faits religieux exprime la façon dont on a conçu ces faits en fonction de la vie, à chaque époque.

Si nous revenons aux Catacombes, nous verrons une fois de plus combien l'esprit de cette période est particulier et comme hors cadre. De même que les allégories dogmatiques s'y présentent sous une forme abstraite, écrites en quasi-hiéroglyphes, ainsi les faits se réduisent à l'état d'idées, et ne gardent de corps que le minimum requis pour la représentation la plus sèche. Toute l'histoire de la chute, si amplement développée plus tard, va tenir, pour cette esthétique, en deux figures rigides, sans action, gardant un arbre. L'histoire de Jonas, importante à cause de l'idée de résurrection qui

s'y attache; le sacrifice d'Abraham, figure de rédemption ; Daniel dans la fosse. Job, Tobie, Suzanne sont représentés en trait aussi simples.

Il y a là des schèmes de faits évocateurs d'idées, rien de plus.

La Vie de Jésus est traitée de même. On répétera sans fin la Pêche miraculeuse, parce que l'espérance d'expansion de l'Eglise s'y associe ; mais ici comme partout, la préoccupation historique est absente.

11 est stupéfiant de penser que la crèche n'apparaît dans les arts du dessin qu'en 343, sur un sarcophage. A partir de cette époque, l'histoire s'introduira, lentement, par l'entraînement du développement pittoresque. L'art des sarcophages servira précisément de transition entre les peintures primitives et la richesse des sculptures romanes et gothiques. De son côté, la miniature donnera les éléments que la grande peinture développera si largement aux xiv^ et xv® siècles. Le mouvement donné alors ne s'arrêtera plus.

Or, sauf des exceptions assez rares, nous voyons constaniment les faits religieux traduits par la peinture ou la sculpture dans la langue pittoresque du temps, selon les mœurs du lieu. Consciemment ou non, les artistes ont retraduit pour chaque époque et chaque région les faits où toute époque, toute région doivent trouver leur manne religieuse. Jamais, ou presque jamais, on ne les voit chercher à enjamber les siècles pour atteindre le fait en sa réalité brute; ils sentent qu'ainsi reproduit, à supposer que ce fût possible, il ne serait pas utilisable, n'étant plus familier.

Voilà pourquoi, dans les œuvres des primitifs, on trouve la vie des primitifs; dans celles de la Renaissance, la Renaissance ; dans les sculptures et les miniatures du moyen âge français, la vie du moyen âge français. Aussi les archéologues n'hésitent-ils pas à prendre, en leurs recherches, les documents religieux pour guides.

Si l'on veut appr-cndre à connaître les petits soldats du guet de Fiesole ou les lanzi et les

condottieri de Florence, on n'a qu'à consulter Angelico. Sur les beaux hommes de Sienne, nous sommes très renseignés par Pinturiccio et Sodoma. Demandez à Yéronèse, à Titien et à Tintoret pour Venise. En Flandre, en Hollande, en Allemagne, vous aurez une tout autre couleur : les mêmes faits ont une autre vie. Vous trouverez là, dans les curieux intérieurs de Durer, la vie allemande; Breughel vous présentera un Christ en culottes courtes et à chapeau mou ; Rembrandt charriera devant vous en brouette les malades que la pitié du Sauveur va guérir. Les gardes du Calvaire, chez Teniers, joueront aux cartes, coiffés du feutre à plumes et munis de hallebardes. Les saintes femmes de Rubens seront des femmes de bourgmestres cossues. Et qui ne sait ce qu'on trouve de richesses archéologiques dans nos verrières de Chartres ou de Paris, chez nos charmants miniaturistes?

C'est donc que les faits religieux ont été représentés d'après la mentalité de chaque époque, les mœurs de chaque époque, et que.

sortis de leur terre natale pour entrer dans le courant de la vie universelle, ils sont devenus humains selon toutes les nuances d'humanité qui se font jour le long des siècles, au lieu de ne toucher la vie de l'homme qu'en un point.

Pourtant, il y a des exceptions. La couleur locale, ainsi que nous disons aujourd'hui, n'a été inconnue tout à fait à aucune époque. On en trouve de très vagues essais aux premiers siècles. Angelico, qui en est d'ordinaire hien loin, s'y essaie de temps à autre, non certes quant à l'allure générale des compositions, — ce qui serait la vraie couleur locale — mais tout au moins pour quelques détails. A l'époque du Concile do Florence, rencontrant dans sa ville quelques types exotiques, il en introduit timidement dans son Adoration des Mages de Saint-Marc. Des artistes plus libres appartenant à son époque ou aux époques suivan-

tes ont, à plus forte raison, agi de même. Aujourd'hui, nous allons plus loin. Les connaissances historiques et archéologiques, les facilités de communication nous le permettent. Mais que faut-il penser de cette façon de faire ?

Notons d'abord qu'elle est toujours partielle. Le souci de la beauté ; l'ignorance relative du passé ; ce sentiment, sur lequel j'insistais, que le passé est mort et que l'œuvre d'art doit vivre : tout cela impose à la couleur locale des limites. Nul homme de sens n'a la prétention, nul homme de goût le désir de présenter au public une pure et simple photographie esthétique du passé.

En second lieu, il faut remarquer que la familiarité plus grande où nous sommes à l'égard de ce passé tend à le rapprocher de nous. L'historien est le « contemporain des siècles».

Le public, devenu historien par accoutumance, devenu géographe, archéologue grâce à la diffusion des renseignements et des ima-

ges, peut vivre plus facilement une scène antique; il en est moins rebuté; peut-être arrivera-t-il par instants à s'y mêler de cœur, au lieu d'en jouir seulement en dilettante. Toutefois, il paraît impossible de voir là autre chose qu'un palliatif. Les difficultés d'ordre religieux que nous avons exposées subsistent. Ce n'est donc pas de ce côté qu'il faut diriger la recherche.

Mais il y a autre chose.

L'apologie religieuse n'est pas toute dans la justification du sentiment religieux, ni dans l'utilisation pour la vie intérieure des faits religieux supposés connus : elle court à la recherche de ces derniers et, armée de la critique, — de cette critique qu'on voudrait tant retourner contre elle — on la voit remonter, aux origines, étudier les récits sacrés, peser leur valeur historique et supputer leur signification immédiate, en vue de servir plus tard leur signification éternelle. Or, en marge de ce travail, l'illustration esthétique est utile.

Ce n'est pas, certes, que l'art puisse par lui-même prouver quelque chose. L'art ne fait pas de critique, mais j'ai fait remarquer déjà que fournir des images mentales, puis les socialiser, c'est aider au travail critique. S'il s'agit du passé religieux, de bonnes études archéologiques au service de l'art mettront celui-ci à son tour au service de l'apologie en meublant plus richement, et de matériaux mieux appropriés, notre imagination collective.

Dans une œuvre ainsi conduite, relative aux grands faits chrétiens, l'artiste religieux semblera dire : Voici ce qui se passa un jour dans l'humanité ; voici ce qu'étaient les temps, la race; voici ce que fut le fait : à vous déjuger la signification de ces choses, de voir en quoi elles vous regardent ; de dégager ce qu'il y a là de temporel, d'éternel, de lointain ou d'universel ; à vous d'en vivre ou de refuser d'en vivre.

Cette reprise en sous-œuvre du travail religieux relatif aux faits est indispensable à une

époque où tout est remis en question. Puisque le présent s'est coupé de communications avec ses traditions immédiates, et refuse d'en recevoir tout élaborée sa vie intérieure, force est bien de retrouver celle-ci soit en creusant plus bas, s'il s'agit de pensées; soit en remontant plus haut, s'il s'agit de faits. II faut revenir aux sources. L'art s'unit pour son compte à ce travail. Son succès à lui, ce sera de présenter les faits de telle manière que leur essence religieuse triomphe ; qu'ils se trouvent imposés à l'attention, couverts par la beauté d'une sorte de préjugé favorable, se démontrant eux-mêmes en valeur, en attendant que l'apologiste intervienne et confirme. Ainsi Vereschaguine, Schmalz, Tissot, Aubert, maint autre encore quoique avec moins de constance ou do talent ont à la fois'instruit, ravi, préparé pour la foi des contemporains à qui Angelico n'eût pu sans doute, religieusement, arracher que son apologie personnelle, Raphaël que l'aveu de son génie.

J'ai à dire maintenant comment le second aspect des faits religieux, l'aspect éternel, est lui aussi — et plus encore que le premier — comptable de l'art.

On connaît ces séries de tableaux qui représentent parallèlement des scènes correspondantes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ceux qui ont apparié ces sujets se sont fondés sur une idée qui est le point de départ de la nôtre. Ils se sont dit qu'un fait appartenant matériellement à une époque peut en môme temps appartenir moralement à une autre, ou à toutes. Le fait figure d'un autre fait a bien

cette signification. Que le sacrifice d'Abraham se rapporte au Calvaire, cela prouve sans doute qu'à la réalité immédiate d'un événement peut se joindre une relation qui le dépasse. On pourra i\\xdi\\ï\QT prophétique \xn fait ainsi conçu, et de la prophétie qu'il renferme, le fait évangélique correspondant se présentera comme la réalisation.

Or, poursuivez l'idée, et vous direz que les faits évangéliques eux-mêmes ont en même temps que leur valeur propre, en tant que faits historiques, une valeur de symbole et une couleur d'éternité qui les fait contemporains de tous les siècles.

Les artistes le savent bien. Pour la plupart de ceux qui représentent une scène religieuse, qu'elle soit tirée de l'Ancien ou du Nouveau Testament, la question n'est pas uniquement d e savoir ce qu'ont fait autrefois Moïse ou Joseph, Abraham, saint Pierre ou même le Sauveur : leur pensée d'art dépasse cette intention historique ; ils veulent dire ce que signifient pour nous ces réalités-symboles, cequ'cl-

les disent du divin à l'égard de l'homme, de l'homme à l'égard du divin.

Même dans les scènes les moins religieuses de sentiment : telles les iVoces de Cana de Paul Véronèse, il reste quelque chose de ce point de vue. Un tel tableau, sous peine de ne signifier rien, doit être interprété comme je viens de dire. Ce que Véronèse y représente, ce n'est pas apparemment la petite scène historique de Cana : il savait que le décor en était tout autre, le caractère très différent, et ce qu'il pouvait encore moins ignorer, c'est qu'à ces noces historiques lui-même n'assistait pas, jouant de la contrebasse, en compagnie de ses amis Titien et Tintoret. Il s'agissait pour lui : premièrement de belle peinture, deuxièmement de curiosité pittoresque, et enfin, à titre de justification idéale de ceschoses, il s'agissait de montrer le Christ se mêlant, sous les auspices de l'art, à la vie des hommes de la Renaissance, venant couvrir, peut-être, par la bénédiction de sa présence toujours honorée, les pompes de cette époque brillante et jouisseuse.

Analysez votre impression en face de la Communion de saint Jérôme, et dites si le personnage historique n'y disparaît pas pour laisser place à une impression puissante de Viatique et de mort chrétienne.

Dans la Transfiguration, qui occupe la même salle du Vatican, la représentation du Thabor, la notation de ce que put être la transfiguration aux yeux des disciples occupent bien peu de place. Le Thabor qu'on voit là n'en est pas un ; les personnages sont des types. Ce qui est représenté vraiment, c'est la gloire du Christ en relation avec les misères humaines, ses sujettes.

Voyez encore la Crucifixion d'Angelico dans la salle du Chapitre de Saint-Marc, à Florence. Ce n'est certes pas une crucifixion historique 1 Des saints de toutes les époques y figurent, et le choix qui en a été fait manifeste l'idée du peintre. Ce qu'il fait voir, c'est l'humanité religieuse aux pieds du Christ, et il espère que la glorification de ce geste amènera le spectateur pieux à s'y joindre.

En ces derniers siècles d'art, on a plutôt exagéré que rétréci cette symbolisation de l'histoire. Le classicisme y pousse naturellement, puisque sa tendance est de démarquer à ce point la vie qu'elle ne tienne plus à aucune époque. Ce genre a ses beautés dont je ne veux pas médire, mais sa belle tenue sérieuse ne va pas sans ennui ; constamment on le voit verser dans une idéalité sans caractère. L'universel a besoin d'un vêtement de chair. Pourquoi dans l'éternel, précisément parce qu'il est éternel, n'introduirions-nous pas quelque chose de la vie présente ? La vie religieuse est éternelle en ce sens qu'elle est relative à tous les temps: le classicisme la traite un peu comme si elle n'était relative à aucun, et ce faisant, il risque de -nous la rendre étrangère.

J'aime mieux, sauf le talent, sauf le goût qui n'est pas toujours à la hauteur de nos classiques, la tendance opposée manifestée chez Fritz de Uhde, chez quelques-uns de ses ému-

les français, voire, s'il était sérieux, chez M. Jean Béraud, où l'on voit le Christ crucifié sur la butte Montmartre, mêlé à la vie ultra moderne, dînant chez les Pharisiens du jour, recevant à ses pieds les Madeleines d'un monde qu'on évite, cheminant vers un EmmaUs xix® siècle en compagnie de prolétaires étonnés, mais pénétrés pourtant de sa parole. Ces façons sont outrées peut-être; mais à quoi tient l'outrance, je suis porté à croire que ce n'est pas au genre adopté : c'est à la façon dont on le traite : c'est, de la part du peintre français, à l'absence de sens religieux qui éclate dans son œuvre. Qu'on aime le Christ; qu'on ait un sentiment un peu profond du besoin qu'en a la société contemporaine; que la misère humaine qu'il console, l'effort qu'il sanctifie, l'impuissance qu'il fait aboutir vous apparaissent dans leur éternité sans doute, car cela est de tous les temps, mais cependant sous la couleur spéciale que prend toujours la vie aux divers âges : rien n'empêchera que votre œuvre, si elle est d'ouvrier, ne prenne sa place

dans le musée do l'art religieux le plus authentique.

Ce siècle n'est pas un paria ; si d'autres ont éprouvé leur relation spéciale au divin, pourquoi ne réprouverait-il pas? Et s'ils en ont tiré les conséquences esthétiques, pourquoi ne les tirerait-il pas pour son compte? Quelle raison y a-t-il pour qu'on ne mette en rapport avec Dieu, avec le Christ éternel et ses saints que des hommes du passé, ou bien l'homme-type imaginé en dehors de toute réalité et par suite, sans caractère?

Dagnan Bouvoret expjsait il y a quelques années un Christ à Eminaiis dont une nature splendide, ruisselante de lumière derrière lui, composait la gloire: c'était l'éternité et l'universalité de son action que le peintre exprimait ainsi avec une originalité non sans grâce. Sur les bords du tableau, des personnages contemporains contemplaient la scène. Une femme priait agenouillée avec son enfant ; un homme était debout, dans l'attitude du respect à l'égard d'une telle grandeur surhumaine,

mais doutant cependant et en restant à l'impression de mystère, en face de l'énigme troublante et de la solution chrétienne de la vie. C'était la famille de l'artiste, c'était l'artiste lui-même qui figuraient à l'antique place des donateurs ; mais c'était avant tout la société contemporaine. Or, je ne sache pas que personne ait trouvé la donnée déplaisante. Il y avait là, pour moi, de l'art vraiment religieux, et je souhaiterais que l'exemple en fût suivi par un plus grand nombre.

D'ailleurs, les faits religieux relevant de l'art ne sont pas tous relatifs au passé. En dehors des événements-types qui lui ont servi de point de départ, la religion est là, avec ses manifestations vitales. Elle vit au dedans des hommes, où l'on peut essayer de la saisir ; elle vit au dehors, dans des actions qu'il est loisible à l'art de reproduire ; elle vit ainsi

individuellement, mais elle vit aussi socialement, et elle se révèle sous la forme d'actions collectives. Il y a là un vaste domaine pour l'art religieux. En l'exploitant, cet art, outre qu'il gardera son rôle inaliénable de miroir de la vie, travaillera pour sa part à l'heureuse contagion que recherche l'apologiste. Il prêchera Dieu avec nous, aidant à mieux comprendre l'essence religieuse de l'homme, ses attaches naturelles avec Plnvisible, le bénéfice d'honneur et de paix qui ressortent pour lui de ce que tout le Ciel le couvre, dardant de toutes parts sur lui des regards de sérénité bienveillante.

Les statuts de la corporation des peintres de Sienne donnaient pour but à l'art religieux de manifester avec la grâce de Dieu les choses merveilleuses opérées par la vertu de la sainte foi. C'était un beau programme, mais je ne vois pas de raison pour qu'il cesse de tenter aujourd'hui nos artistes. L'Eglise est là avec son enseignement, ses fêtes, ses assises solennelles, sa hiérarchie, 'ses rites; on

peut voir ses progrès, ses reculs, ses soufï'rances, ses étapes. Une matière d'art inépuisable et une collaboration apostolique indéniable sont offertes à l'artiste, pour peu qu'il daigne regarder et que son âme puisse comprendre. On nous a fait assez de tableaux d'7/iquisition. Les Galilée au Saint-Office, les Etienne Dolet et \q^ Saint -Barthélémy ont fait rage. Ce fut longtemps une mode haineuse. On espérait par là nous atteindre. Cela voulait dire : La religion est cruelle et boudeuse ; elle est ennemie du progrès, de la civilisation, de la science. Or, l'art qui discrédite — injustement, je l'espère, — pourra aussi accréditer. S'il ne le fait pas, qu'il s'en prenne à lui-même, non à sa matière.

Quand on s'est essayé aux Pardons, aux scènes d'églises, aux sacrements, aux prières, aux tableaux de sainteté, aux martyres et aux morts chrétiennes ; ou bien, dans le genre historiographique, aux canonisations, aux conciles, aux assemblées religieuses, on n'a pas toujours réussi au sens où je l'entends. Mais

c'est de deux choses Tune : ou que le talent a manqué, ou que le pittoresque et le théâtral ont tout pris, le sentiment demeurant derrière la toile.

Je ne parle pas des Enterrements cVOrnans, dont l'intention est manifeste.

Quoi qu'il en soit des déviations, des erreurs, la mine est là.

Viennent donc les ouvriers de l'art apôtre.

Enfin, les faits religieux relatifs au passé et au présent impliquent aussi l'avenir. Quand je dis l'avenir, je ne parle pas de l'histoire future de l'humanité sur la terre : celle-ci n'ouvre à personne ses perspectives. La peinture prophétique, en l'histoire, a peu de champ. Mais il est un avenir humain dont nous savons religieusement la teneur, c'est celui qui dépasse cette vie-ci et la sanctionne. Les faits religieux vont ainsi se poursuivant jusque dans

l'ineffable et Pinaccessible, au delà des évolutions et des recherches : dans Pimmobile. Or, l'art chrétien s'est efforcé de tout temps de décrire à sa manière cet aboutissement de la vie humaine. Les Jugements derniers, les Couronnements de la Vierge, les Ascensions et les Assomptions, les apothéoses de saints et les Triomphes de la Religion ont été l'occasion de cet effort. Il est sorti de là des chefsd'œuvre. Ceux qui ne furent pas purement pittoresques ou décoratifs, mais où le souffle religieux se fit sentir, eurent sur les âmes une influence que les chroniques de l'art nous révèlent. Le Campo-Santo de Fisc ; les grandes scènes de Santa Maria Nooella, à Florence ; les grands Au-delà de Michel-Ange, de Signorelli ou d'Angelico ont leur histoire.

Aujourd'hui, en face de ces sujets surhumains, nous sommes devenus timides. La hardiesse des Anciens tenait pour une part à l'anthropomorphisme régnant, à la naïveté populaire. On ne riait pas alors des diables cornus, ni des Satàns dévorateurs, ni des crocs,

ni des fourches. On trouvait simple qu'une âme fût représentée par une petite forme nue s'échappant d'une bouche pâle, et que dans un azur de missel, un bel ange à la robe neigeuse vînt la recevoir tendrement. S'il s'agissait de Dieu, le vieillard traditionnel à la barbe de fleuve, la boule du monde en mains, paraissait d'une majesté suffisante. Assurément on n'était pas dupe de l'image, du moins pas tout à fait, même dans le peuple; mais je ne sais quel enfantillage collectif rendait quand même plus facile la matérialisation nécessaire de ces objets, en eux-mêmes hors la vie et sans matière. Dante avait passé là; son trésor poétique alimenta les arts pour longtemps, et sans croire représenter d'après lui le ciel et l'enfer au naturel, on demeurait content du symbole, sachant combien le public y consentirait, tout prêt à vivre sous ces formes et en ces images ses idées religieuses.

Maintenant, nous sommes plus difficiles.

Le sentiment religieux, qui a perdu en surface, s'est malgré tout épuré. L'anthropomorphisme

a moins de prise; le peuple même est plus averti. Qu'on lui dise maintenant, fût-ce dans une fresque grave, qu'au jugement des vies équivoques, les anges tireront par les mains, les diables par les pieds, il n'acceptera plus ce symbolisme; jadis il y voyait de bon cœur une réalité.

L'art doit compter avec cette différence.

Bien des images qui chez Dante sont sublimes, dont Michel-Ange se contentait, sur lesquelles Angelico reposait les pieuses méditations de son pinceau seraient aujourd'hui ridicules.

Alors? — Alors, il nous faudra chercher autre chose. L'Art n'est pas sans moyens, en face d'une mentalité quelconque, pour faire surgir en elle une idée d'au-delà ; pour suggérer, sous les espèces du visible, l'invisible ; d'autant que la distance étant toujours la même entre une image empruntée à cette vie et les faits transcendants qui en sont dehors, on ne peut pas dire légitimement : Nous ne

représenterons plus l'invisible. Si on le disait, il faudrait condamner le passé, qui en vécut sous les formes dont je parlais, et ce serait là une vue bien étroite. Il faut laisser l'idée s'incarner comme elle peut, à condition de ne pas confondre l'incarnation imaginative de l'idée avec l'idée elle-même. Notre cerveau évoluant, nous incarnons autrement des idées identiques ; nous épurons l'image; mais la renier tout à fait ce serait, ainsi que nous l'avons déjà dit bien des fois, refuser une part de son humanité à l'idée pure, la priver de son épanouissement naturel, et nous priver, nous, d'un appui mental qu'on peut déclarer indispensable.

Le tout sera, à chaque époque de l'art, de créer des images appropriées à l'ambiance nouvelle. 11 y a là une formule à trouver. A l'usage de ce temps-ci, on peut dire, je crois, sans faire injure à nos artistes, que la formule est demeurée flottante. L'équivalent moderne des Jugements derniers n'existe vraiment pas, non plus que l'équivalent du gothique, non

plus que celui du chant grégorien. Nous sommes à un tournant où le pastiche, le conventionnel et ça et là de timides essais rénovateurs se disputent la place. Qu'on cherche. Le génie seul, ayant pour ailes l'imagination esthétique et le sentiment religieux puissant, pourra nous faire franchir le pas devant lequel nos modernes hésitent.

Quoi qu'il en soit, le rôle à jouer ici est indéniable; ce rôle a été autrefois bien rempli, et je répète qu'il y a parenté étroite et solidarité de fonctions entre l'art ainsi appliqué aux faits religieux du monde, et l'effort de l'apologiste pour susciter, glorifier, développer le mouvement religieux des humains.

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