DEUXIÈME PARTIE
DE LA VALElîR D'ART
DU SEITIMENT RELIGIEUX
De la valeur d'Art du Sentiment Religieux
Nous changeons de thème. Nous savons ce que peut l'art pour l'apologiste ; il faut rechercher ce que peut Tapologiste en matière d'art. Au tribunal de celui-ci, la religion a été plus d'une fois sommée de comparaître. Il s'agit de savoir si la pensée religieuse, et en particulier la pensée chrétienne et catholique possède une valeur d'art; si par quelque côté elle peut être jugée étrangère ou antagoniste ; si elle a pour elle les faits, dans la longue carrière qu'elle a fournie et à l'épreuve des con-
tacts permanents qui se sont établis entre elle et Part ou les artistes; enfin si aujourd'hui, après les bouleversements survenus, les points de vue individuels et sociaux chang-és, la religion et ce qui dépend d'elle peuvent à cet égard être assurés encore de l'avenir.
Et tout d'abord, quelle est la valeur d'art du sentiment religieux en général ?
On remarquera que ce sujet n'est guère qu'un retournement d'une donnée devenue pour nous familière. L'art peut-il évoquer le sentiment religieux? demandions-nous. S*il le peut, pour des motifs semblables, simplement pris d'un autre biais, le sentiment religieux appellera et soutiendra le travail de l'artiste.
H y a là une réciprocité nécessaire.
Dire que l'art exprime la nature et qu'il fomente en nous le sentiment de la nature, n'est-ce pas impliquer ce sous-entendu : La nature à son tour éveille l'art?
11 en est ici de même.
Tout objet appelle et nourrit la fonction qui lui est relative. La lumière fait percer les bourgeons de la plante; la puissance de végétation de celle-ci sollicite la lumière, l'invite à pénétrer les tissus et l'initie à la chimie subtile de la sève.
11 faut d'ailleurs dépasser cet a priori et regarder de plus près les choses. Qu'on prenne bien garde à l'importance du problème posé: c'est de la surface seulement qu'on pourrait le qualifier occupation de dilettante. S'il était démontré que le sentiment religieux est sans nulle valeur d'art, il serait démontré aussi, et péremptoirement, que le sentiment religieux est sans valeur vitale; qu'il est une superfétation, une erreur. Comment ce qui vaut pour la vie ne vaudrait-il point pour le « miroir de la vie » ? L'exposé des rapports de la religion et de l'art est donc un chapitre important de l'apologétique.
Or, qu'est-ce que la religion ? Pour en donner une notion générale, qui se puisse appliquer à tous les cas, on pourrait avancer la définition suivante : La religion est le lien qui rattache la créature humaine à la réalité mystérieuse dont elle se sent dépendre, elle et le milieu immédiat où elle plonge, et dont dépend par suite sa destinée.
On conçoit à merveille jusqu'où porte, dans le sens des conclusions désirées, une définition de ce genre.
En fouillant jusqu'au fond de la nature, telle que l'expérience immédiate nous la livre, nous éprouvons aussitôt son insuffisance. Insuffisance à s'expliquer elle-même, à se mouvoir elle-même, à se régir elle-même, à se faire aboutir elle-même : d'où nécessité de requérir pour elle une source de son existence, de son activité, de son intelligibilité, de ses tendances, de son travail. C'est ainsi que nous prouvons la « réalité mystérieuse », et après l'avoir prouvée, ou éprouvée, que nous nous sentons en rapport avec elle pour autant
qu'en esprit et en œuvre, pour penser et pour agir, nous vivons du milieu immédiat qui ne se soutient que par elle.
Cherchant ensuite en nous, nous reconnaissons la même insuffisance. Cela va de soi pour une part, car nous sommes, nous aussi, un objet do nature; si la nature a besoin de complément, nous aussi; nous en elle. Éclats de l'obus universel, lancés par les puissances de l'être à la conquête d'une destinée particulière, mais forcément incluse dans le Tout, nous ne pouvons prétendre nous suffire sans que se suffise aussi l'immense projectile.
D'ailleurs, pour des motifs spéciaux notre vie ne saurait se présenter comme un système clos, bouclé de cohérence.
Nous ne sommes pas seulement un objet, nous sommes tel objet; nous sommes êtres pensants, voulants, agissants — et souffrants.
Notre pensée révèle notre insuffisance en
tant qu'elle pose la vérité, et que la vérité
pour être elle-même a besoin de l'Axiome
162 ARÏ ET APOLOGÉTIQUE
éternel,, source d'intelligibilité et dernier fond de la recherche.
Notre vouloir révèle notre insuffisance en ce qu'il pose le bien, et qu'il ne trouve en soi ou dans la vie ni de quoi fonder le bien sans le premier Bien, ni de quoi l'accomplir avec une ampleur qui le satisfasse.
Notre souffrance pose à son tour le problème qui a tant tourmenté Pascal, celui de la contradiction d'un être qui se trouve lancé vers le bonheur, qui est un appétit de bonheur ambulant, et qui ne trouve d'objets qu'opprimants, soit par hostilité soit par irréparable misère.
Et enfin notre action extérieure, poussant sa pointe dans la direction de l'inaccessible, nous prêche l'Inaccessible, le plénier et indéfectible Objet que toute perspective d'action manifeste.
On le voit, nous aboutissons au divin en opérant une double plongée ultra consciente: plongée dans l'océan de la nature ; plongée
dans la mer intérieure de notre âme, moins étendue et plus profonde. Or, comment opérer cette plongée sans rencontrer la perle de l'art ? — Impossible. En cherchant l'or dans la matière, les alchimistes ont contribué à faire connaître la matière ; en cherchant Dieu dans la nature, on découvre d'abord la nature, et en cherchant Dieu en soi, on se découvre, soi; on se juge en son essence, en ses aspirations, en son infini.
Et ce que je dis de l'individu, je le dis des groupes, je le dis du genre humain; car le genre humain aussi a une âme, et des aspirations, et un infini.
En allant à la recherche de Dieu en la vie sociale, à travers les élans sociaux, vous devez rencontrer élargie la vie humaine.
Or l'art n'est pas autre chose que le sens de la vie humaine, en tant qu'elle est esthétiquement exprimable. La source d'art est là, dans l'officine secrète de la vie, dans des intimités de signification à l'égard desquelles
les formes extérieures ne sont qu'un langage. Nous l'avons dit, comprendre la poussée intérieure des choses, comprendre le sens intime ou la direction générale de la vie : voilà le rôle de l'artiste. Le reste, les formes, les procédés, la technique, c'est la calligraphie ou l'orthographe : on n'y échappe point; mais ce n'est pas avec cela que se font Platon et Pascal.
Qu'on ne croie donc pas possible à l'homme religieux, s'il est doué par ailleurs de cette capacité de vibration qui caractérise l'âme d'artiste, de ne pas trouver l'inspiration là où il trouve l'émotion religieuse.
Nous pouvons nous en assurer autrement encore.
Ne cherchons plus la religion : supposonsla trouvée, et demandons-nous si ce qu'elle dit, si les états d'esprit qu'elle suggère ne sont
pas dans la direction du sentiment d'art le plus authentique.
Bien entendu, il s'agit ici de religion vécue et personnelle, non de celle qui ne dit que l'hérédité, la routine, la pression du milieu sur un être sans ressort intime.
Mais la religion vraie, qu'inspire-t-elle?
A l'égard de la nature, le sentiment de l'homme religieux est celui-ci : La nature est le langage de Dieu; elle en jaillit pour l'exprimer, faiblement sans doute, mais de la manière qui convient à l'auditeur extasié de cette parole. Dieu ne peut se dire avec plénitude qu'au dedans, par cette parole substantielle qui est son Verbe. Au dehors, ses manifestations tombant dans le multiple, tombent aussi dans le partiel et dans l'imparfait. Mais enfin la nature épèle Dieu, et chaque être en dit à sa manière une syllabe.
De plus, la nature née de Dieu réalise ses vouloirs ; elle est son instrument ; il lui a donné de faire en même temps qu'il lui a
donné d'être, et ce qu'elle fait, c'est ce que Télernité décide.
La nature est ainsi divine: premièrement par ce qu'elle signifie, deuxièmement par ce qu'elle réalise. Divine idéalement et divine pratiquement : telle est son sens profond, son essence.
Or je demande si de jeter ainsi dans la nature tout le mystère de Dieu, de la faire palpiter en Lui, de la faire clamer par toutes ses voix, les plus muettes autant que les plus sonores : Dieu ! Dieu ! Dieu ! puis de voir un drame divin dans les combinaisons gigantesques ou les intimités subtiles de ce travail par lequel la nature va à ses fins, ce n'est pas ouvrir une source d'art inépuisable ?
Comment diviniser l'objet sans exalter la faculté qui s'y attache? « Quand les petits s'attachent aux grandes choses, elles les font devenir grands », a écrit saint Augustin. Si la nature est grande au point d'être divine, l'artiste, s'il la voit sous cet angle, se sentira invité au plus sublime travail.
Qu'on lise Ce qu'on entend sur la montagne — je cile au hasard — et qu'on voie en quelques traits splendides ce que produit dans l'âme d'artiste cette vision religieuse du monde. Ce n'est plus la mécanique de Diderot, avec ses roues, ses poulies et ses cordages : c'est une vie à la façon d'Homère et de ses dieux, mais autrement haute, car je ferai voir la différence entre le divin des chrétiens et celui d'Homère. Mais que dis-je? Au lieu de lire Hugo, ou Milton, ou quelque autre, qu'on lise plutôt la Bihle.
Dans quelques Psaumes, dans Job, dans le Cantique des Cantiques, la plus merveilleuse poésie jaillit de ce sentiment et développe cette pensée tant de fois répétée : « Eternel, ton nom est magnifique par toute la terrer). (Ps. 106).
Un anthropomorphisme puissant, moyen esthétique d'une pensée haute, prête à toutes choses une âme et une sorte de vie divines. Pour le poète biblique comme pour François d'Assise, la roche qui suinte pleure les péchés des hommes ; le passereau des toits chante à
Dieu ; la cigale invisible et sonore est un hymne vivant que la terre lance ; le lion des antres attend sa nourriture d'en haut. Bans le cerf altéré qui brame, il entend le désir humain, désir immense que seules les sources éternelles désaltèrent. Le chameau sous sa charge, c'est l'obéissance tranquille et vaillante; l'alouette, c'est l'amour du ciel ; l'agneau, c'est la pureté douce; le lézard dans les ruines est une larve de peuple écrasé sous les vengeances du Très-Haut. Les forces brutes elles-mêmes s'animent et deviennent un peuple où Dieu règne. Les montagnes bondissent à sa voix; la mer s'enfuit ; les lleuves reculent; l'avalanche se précipite sur ses adversaires. Les vents sont ses messagers, la grêle ses flèches, le tonnerre son cri, le feu son ouvrier, le soleil son nimbe, l'éther son pavillon, les étoiles une armée qu'il règle, tout le ciel lumineux son regard.
On ne saurait discuter la valeur esthétique d'une telle disposition d'esprit ; elle est au premier chef inspiratrice; tout le fluide divin
contenu dans la nature va pénétrer Pâme qui la contemple, l'exalter en émotion et y faire jaillir la beauté en étincelles.
J'ai fait tout à l'heure allusion à François d'Assise : cette vision de la nature est en effet sa caractéristique. Or voyez : l'art est là tout proche. Il le cueille pour son compte dans ses cantiques ; il invite à le cueillir, et tous ceux qui entrent avec du génie dans la voie par lui ouverte, depuis Jacopone et Giotto, ses contemporains, jusqu'à Burnand et Dulac, les nôtres, s'élèvent au-dessus d'eux-mêmes.
rs'est-ce pas pour cette raison que le sentiment panthéistique contient une poésie si facilement tentatrice? Le panthéisme, c'est la divinité de la nature poussée à l'outrance, jusqu'à la confusion entre le ruisseau et la source. Or les poèmes hindous et plus d'un spécimen d'art moderne nous font voir combien, le talent toujours supposé, le sentiment qui naît là prend de puissance.
Ce que nous chardons du panthéisme, c'est la présence de Dieu et l'action de Dieu en toutes choses, et c'est assez, en écartant l'excès, pour maintenir l'inspiration ; pour transposer en mode divin, au bénéfice de l'art, le son que rend la vie universelle.
Pourquoi les fêtes religieuses de la nature : les Rogations, \q^ fêtes des Moissons, les messes de la Saint Jean en Italie, attirent-elles les peintres? Est-il une fête des fleurs, à Paris ou à Nice, qui puisse à leurs yeux les valoir / Or la raison unique de leur préférence, c'est que la religion mêlée à la nature en grandit la n jtion, y fait murmurer Dieu dans les souffles, le fait sourire dans la lumière, fait éclater sa douce gloire dans l'émail cloisonné de coteaux aux zones multicolores, dit sa bonté dans l'amoncellement des gerbes, dans le poids des épis fléchissants, dans le gonflement du flot breton qui soupèse la barque et lui prête sa puissance, dans tout ce que le prêtre bénit pour qu'il croisse: tranche de Dieu pour les
fils de Dieu, substance du Pélican sacré qui de la plaie saignante du vignoble et du sein lacéré des labours laisse transfuser sa vie en la nôtre.
Les fêtes antiques avaient splendidement préludé à ces fêtes chrétiennes. Elles aussi, imparfaitement, tentaient de rendre la nature à son sens divin, Aussi la poésie et tous les arts y avaient-elles trouvé une matière éminemment riche.
Que si nous restreignons le champ et, quittant la nature générale, nous pénétrons dans l'homme, nous constaterons que la présence de Dieu éprouvée par le fait du sentiment religieux est une valeur inspiratrice supérieure.
Agnosce, ô christiane, dignitatem tuam ! Cet appel de Grégoire-le-Grand au sens humain religieux n'est-il pas en même temps un appel d'art ?
172 ART ET APOLOGÉTIOUE
Dites à l'artiste : Ton objet principal, celui auquel tu reviens comme à l'inépuisable et Fimmarcescible : l'homme, est un objet divin ; cette flamme légère de l'esprit, c'est un reflet de la pensée créatrice ; cette petite volonté chancelante, c'est quand même une servante des vouloirs d'en-haut, une collaboratrice ; cette action, c'est une part des réalisations éternelles ; ce désir, c'est comme un cri de Dieu à Dieu, de Dieu qui a besoin, en naus, à Dieu qui donne. Quel sentiment de nos états intérieurs, quelle idée de notre vie n'allez-vous pas ainsi communiquer!
Drame sacré de l'existence, que le divin toujours présent élève à sa hauteur ; où le bien prend une valeur transcendante; où le mal dit une horreur sans nom; où la soufi'rance s'enveloppe d'un mystère profond comme les arcanes de Dieu, au lieu d'être la banale tuile qui tombe !
Toutes les phases de la vie profiteront de cette surélévation de niveau esthétique. Au lieu du jeune anthrQpoïde dont le matérialisme
guette les gestes simiens, l'enfant sera le charmant revenant céleste. On lui dira poétiquement : Va prier
Pour celle qui te prit, jeune âme, dans le ciel Et qui te mit au monde
Sa venue sera un apport des cieux, et l'appel de nature qui la réclame un travail en commun entre la divinité de l'amour et les influences supérieures.
Quand le grand courant se saisira de cet être et l'entraînera — péniblement quelquefois — dans les anses tourmentées ou dans la vacuité du large, la poésie chrétienne le verra néanmoins gardé à l'idéal ; elle écrira qu'il est « là oii il plaît à Dieu », et à cette pensée, Il Santo ira noyer son cœur dans une douceur d'étoiles.
Quand enfm l'aboutissement sera proche, ou qu'il sera prévu, les au-delà mystérieux du rêve chrétien raviront la muse religieuse. Aller retrouver Dieu ! tel sera le sens de la
mort. L'élan de ce départ en esprit, puis en vérité entraînera l'homme de l'art vers des ampleurs dont l'incrédulité est bien ignorante.
Toute une philosophie sacrée, une théologie, une révélation, pourrais-jedire, une prophétie au sens antique du mot (manifestation des choses cachées) sera mise ainsi à la disposition de l'artiste. Une se peut pas qu'il n'y grandisse, et que l'œuvre, en ses mains, ne double la valeur qu'elle tient de ses qualités personnelles de toute celle qui ressort d'un tel idéal.
Orientons encore la recherche dans un autre sens
La religion, qui nous donne Dieu et divinise par là notre existence, nous pousse aussi vers Dieu, et, dans ce mouvement, tend à entraîner après nous tout ce qui mène avec nous une vie fraternelle. Les autres hommes, la nature in-
férieure aussi font en quelque façon partie de nous, puisqu'on raison de l'unité fonctionnelle du tout, un seul être au complet implique en réalité tous les autres. Je ne suis pas homme devant Dieu ni dans le « royaume de Dieu » si je me sépare de mes frères, de ceux que j'aime et que je dois aimer,, de mes frères mêmes d'en bas qui m'ignorent, de la nature, de tout, puisque tout est à lui et en lui avec moi, puisque tout est donc avec moi en liaison intime.
Nous sommes sortis de l'univers divin ; mais nous n'en sommes pas sortis tout à fait : nous y vivons, nous y plongeons par nos racines. L'univers nous pénètre par tous les pores. Nous sommes une pyramide dont la base est la matière pure, le sommet la pensée. Et Dieu est notre prolongement d'en haut, et les hommes, nos semblables, sont notre prolongement à niveau, et la nature, toute la nature, est notre prolongement d'en bas. D'où le vocatif chrétien relatif aux hommes : Frères ; d'où cette appellation appliquée aux animaux : Nos
frères inférieurs; d'où le langage du Pocerello disant : Mon frère le soleil, ma sœur la lune. Sortis de la pâte universelle, y demeurant à demi confondus, quand nous allons à Dieu nous ne pouvons faire moins que d'essayer d'y entraîner avec nous tout le reste. De là vient que tout homme vraiment religieux est un apôtre; que plus il est religieux, plus il est apôtre, et plus son apostolat s'étend loin, jusqu'à envelopper dans les flammes du désir, pour essayer do les consumer devant Dieu, toutes créatures.
« Benedicile oinnia opéra Domini Domino » : Œuvres de Dieu, bénissez Dieu, afin que mon hommage, suscitant le vôtre, s'achève. Personne n'est ici suffisant : que du moins tout accoure, et concoure, et s'exalte, gonflant le flot qui veut aller battre le divin trône, au sommet de la création.
Quand le psalmiste parle ainsi, il se met sur la voie de l'inspiration poétique la plus riche; car pour entraîner avec lui la nature, il va l'humaniser, il va y diffuser son âme, et peur
entraîner avec lui les autres hommes dans l'élan religieux, il va fouiller en eux dans les profondeurs, éveillant des échos divins là où la vie banale ne savait faire vibrer que des sonorités sans puissance.
La religion divinise tout avant de l'offrir aux méditations de l'homme. La religion humanise tout, mais d'une humanité supérieure, afin de le consacrer au culte de Dieu.
Finalement, l'homme religieux, en sejetant lui-même au divin, exalte en soi des sentiments dont le reflet esthétique est d'une valeur incomparable. « Des yeux levés au ciel sont toujours beaux » a écrit Joubert : à plus forte raison une vie élevée au ciel; à plus forte raison des sentiments, des pensées, une harmonie intérieure rendue visible et contagieuse par les moyens de l'art.
« Voulez-vous voir la beauté de l'âme, disait aux artistes de son temps Savonarole: regardez une personne, homme ou femme, en
qui l'es prit domine les sens ; regardez-la quand
elle prie et qu'elle s'éclaire d'un rayon de la beauté divine, ou quand elle a terminé sa prière : vous verrez la beauté de Dieu briller sur sa face; vous verrez un visage angélique *. » Ingres en avait fait la remarque : « Toutes les religieuses paraissent belles, et je suis sûr, disait-il, par expérience qu'il n'y a point d'ornement artificiel, ou de parure étudiée qui puisse causer la moitié de l'impression que produit le simple habit d'une religieuse ou d'un moine ».
« J'ai souvent remarqué, dit-il encore, j'ai souvent admiré dans les églises les sentiments d'affection et d'amour qui animent le visage des personnes pieuses. » -
Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que même la laideur, même la difformité peuvent prendre sous ce reflet une qualité esthétique surprenante. Qu'on ne s'étonne pas. La passion transfigure tout, et cette passion divine qu'est le sentiment religieux a certes plus que nulle