‹ Art et apologétiqueChapitre 7 sur 10 · Œuvres, t. III, p · texte numérisé non relu

Œuvres, t. III, p

'2. Notes et pensées de M. Ingres, \). 128.

autre de quoi illuminer un visage, hausser le ton d'une vie, de telle sorte que Part y puisse trouver son bien avec une prodigieuse abondance. S'il ne l'y trouve pas, c'est de deux choses Tune : ou qu'il ne cherche point, ou que l'extrême difficulté du travail a su le vaincre. On sait que de grands génies ont ici porté à faux; on sait que de grands chrétiens ont manqué de même. Mais aussi quel terrible problème ! Humaniser le surnaturel et surnaturaliser l'humain 1 Pousser vers cet effort, c'est inviter aux plus subtiles recherches de l'expression, et celui qui le saurait faire saurait tout.

Quel maître que celui qui ferait un bon Christ au Jardin des Oliviers ou un bon Sacré-Cœur \ C'est pour cela sans doute qu'il n'y en a point.

Notons que cette valeur d'art du ssntiment

religieux comprend, tout en les dépassant, celles que fournit la vie courante. Beaucoup se figurent que la religion est une spécialité; quelle pousse, plante précieuse ou vaine, dans un coin ou au milieu du jardin de la vie, laissant le reste à d'autres cultures. C'est une profonde erreur. Aucune âme religieuse n'accepte un tel dualisme. La religion, c'est toute la vie, vue sous un certain angle et pénétrée des divines influences. C'est par l'évolution intégrale de cette vie, que nous devons donner satisfaction au surnaturel qui nous attend et nous sollicite. Il s'agit de la surélever, de la transposer en valeur et de la porter plus loin: mais c'est elle. Il s'ensuit que si la religion véritable c'est toute la vie menée en forme surnaturelle, l'art religieux c'est aussi tout l'art, à condition qu'il subisse le point de vue et l'orientation spéciale que la pensée religieuse détermine.

a Omnia vestra sunt » : nous retrouvons ici la pensée de Saint Paul.

De même que la religion n'éteint rien, ne

supprime rien — sauf le mal, qui n'a pas rang parmi les réalités authentiques, ainsi l'art religieux n'ignore ni ne méconnaît rien, fût-ce l'objet le plus profane : il enveloppe, il absorbe l'objet inférieur, en ce qu'il l'oblige à entrer dans un courant oii ses limites s'effacent, où, ruisseau dévoré par le fleuve, il se fond en un flot qui court à toute vitesse vers la mer.

0 mer divine, où il est bon de courir, et où se perdre c'est se retrouver dans l'émerveillement de la beauté sans rivage !

« Qui veut sauver sa vie la perdra, et qui consent à la perdre la sauce. » L'art qui refuse Dieu se restreint, puis coule à la matière où il s'étiole. L'art qui se donne à Dieu trouve tout Dieu, et avec Dieu tout ce qui est de Dieu, c'est-à-dire vraiment tout : tout soi, par le fait d'une inspiration développée en plénitude, et tout objet, parmi ceux qui peuvent donner au choc une étincelle ou, taillés en joyaux, mettre leur flamme légère ou leur aigrette ardente au diadème de l'humanité.

lA TRA\SCEND.fflE DU CIIRISTIAMSllE CATHOIIOUE

m mi m nmm vm

De la Transcendance du Christianisme catholique en tant que valeur d'art

Que tout sentiment religieux soit une valeur d'art, valeur qui enveloppe et dépasse celle des objets de la vie, c'est ce qu'a voulu établir la considération précédente.

Nous avons à voir maintenant en quoi consiste la supériorité que nous attribuons de ce chef au christianisme; dans le christianisme au catholicisme.

Cette supériorité est-elle si marquée qu'on puisse à son sujet parler de transcendance?

186 ART ET APOLOGi-iTIQUE

Ici encore, nous n'avons qu'à rappeler ce que nous avons dit en la première partie de notre étude. Ce que l'art donne à la religion quand il se fait son promoteur, la religion le lui rend, en vertu de cette loi de réciprocité que nous avons tout à l'heure dégagée.

Promouvoir le sentiment religieux ; glorifier et commenter les faits religieux; exprimer et prêcher à sa manière les dogmes religieux : tel est le triple rôle que nous avons, en ce domaine, reconnu à l'art. Cette division demeure parfaite. Retournant nos propositions, nous dirons : Dans le christianisme, et tout particulièrement dans le catholicisme, le sentiment religieux tel qu'il y éclate, les faits religieux tels qu'ils s'y montrent, le dogme religieux tel qu'on l'y prêche fournissent à l'art sa matière la plus admirable et les plus hautes de ses inspirations.

D'abord le sentiment religieux.

11 est très manifeste que le sentiment religieux doit varier, dans l'es diverses religions, suivant l'idée particulière que chacune d'elles se fait de Dieu. Car si toutes ont en commun ce dernier fond que TertuUien attribue à « l'âme naturellement chrétienne », elles l'entendent de façons assez diverses pour créer des antagonismes.

Le Grec classique voit, Dieu en beauté; l'Islam le vénère en puissance; le bouddhisme y adore l'essence subtile et universelle, l'Absolu inconnaissable et incommunicable.

Le christianisme, corrigeant ces points de vue en ce qu'ils ont d'excessif, les poussant à fond en ce qu'ils gardent de justesse, y ajoute la valeur d'art de beaucoup la plus haute en écrivant : « Dieu est amour ».

On sait assez qu'une telle définition de Dieu n'avait jamais été donnée dans le monde. Or,

188 ARÏ ET APOLOGÉTIQUE

elle transforme tout; car Dieu étant la source commune, si c'est Pamour qui est la loi de son être, la loi par conséquent de ses manifestations, c'est donc l'amour aussi qui est la loi du monde, loi universelle dont toutes les autres ne sont que les ouvrières et les servantes.

De quel nouveau regard sur toutes choses un tel point ne vue ne sera-t-il pas le centre I La nature en deviendra maternelle jusque dans ses violences apparentes, dans ses plus affolantes inconsciences, dans ses fatalités prétendues, transformées par l'amour tout-puissant du ciel en mystérieux efforts de tendresse. La société des hommes en sera transfigurée, parce que l'amour, s'il est la loi de toutes choses en Dieu, ne peut manquer d'être aussi notre loi. Au lieu de la lutte pour la vie, nous devrons accepter pour idéal une société de frères. Un Dieu d'amour pourrait-il présider de là-haut aux querelles de ses créatures? De là l'immense éclosion d'amour qui signala l'a-

ART ET APOLOGÉTIOUE 189

vènement du christianisme. Voyez donc comme ils s'aiment! s'écriaient les païens. Dans son réquisitoire contre le paganisme, saint Paul l'appelle « sans cœur » et « sans miséricorde » ; il insiste avec tous les apôtres sur cette caractérisque de l'amour qu'il n'était plus possible de négliger, après que le Maître adoré avait dit dans son suprême testament, sous l'ombre même de la croix : « A ce signe on reconnaîtra que cous êtes mes disciples si bous vous aimez les uns les autres. »

Or, peut-on méconnaître la valeur esthétique d'une telle façon d'envisager et la vie et le monde?

Tous les théoriciens modernes de l'art définissent l'émotion esthétique par la sympathie, par le sentiment de notre union avec tous les êtres, en définitive par l'amour.

« L'art est une tendresse », écrit Guyot. L'artiste est celui qui se sent poussé à vivre idéalement la vie de la nature ou la vie de l'homme. Ce qui le provoque, c'est une sympa-

thie éprouvée, une fraternité ressentie, en un mot, l'amour.

L'œuvre d'art est le lien entre la nature profonde de ce qu'elle exprime et l'âme qui l'a conçue ou les âmes qui l'admirent, comme l'enfant est le lien vivant et l'amour substantiel de deux êtres. Toute grande œuvre est un acte de société idéale entre les êtres qui en sont la matière et celui qui a su palpiter à l'unisson de leur vie. « L'intérêt que nous prenons à une œuvre d'art est la conséquence d'une association qui s'établit entre nous, l'artiste et les personnages de l'œuvre. C'est une société nouvelle dont on épouse les affections, les plaisirs et les peines, le sort tout entier *. »

Rien donc ne peut pousser au développement de l'art ni enrichir l'inspiration comme une doctrine, une vie dont l'universelle sympathie forme l'essence. Il est possible que l'influence venue de là incline à négliger quelques par-

Page 1