GUYAU : L'Art au point de vue sociologique, p
lies secondaires, ainsi que nous aurons à le concéder; mais l'art profond s'y exalte, autant que la sympathie universelle s'y révèle,, autant qu'y croît l'attraction de tout vers tout.
Ne sait-on pas que même la peinture de l'horreur, de la haine, des batailles ne prend de valeur esthétique qu'en raison de ce qu'elle nous fait revivre par contraste — ou bien par un détour, ou bien dans une de ses manifestations particulières — la loi universelle d'harmonie et de concours qui est à la base du monde ? Or, quand ce concours en veloppe Dieu ; quand la doctrine qui le proclame, sans rien enlever au divin de sa grandeur, nous le rend fraternel, nous appelle à jouir de lui, à nous hausser vers lui en une société qui est une amitié véritable, à nous préoccuper de son règne comme des cohéritiers et comme des fils, quelle sève inspiratrice n'en peut-il pas ressortir pour une discipline intellectuelle dont le fond est ce que nous venons de dire!
Chez les Grecs, sauf la restriction faite e:i
faveur de « l'âme naturellement chrétienne », il semble que ce soit l'art qui communique leur beauté aux dieux. Dans le christianisme, c'est Dieu qui donne à l'art de sa transcendance ; qui lui fait dépasser la vie à niveau et le divinise.
Dieu, ici, n'est pas humanisé, comme dans le paganisme. Tout au moins, les formes humaines qu'on lui applique ne sont admises que comme symboles ou appui de la pensée. A l'inverse, l'homme est divinisé, et avec l'homme la nature, et avec la nature et l'homme, leur miroir. L'art trouve ainsi son Thabor ; il s'exalte et se transfigure; il devient tout éblouissant sous le vêtement de candeur qu'on lui impose en le détachant du mal et des boues terrestres. Il pourra désormais chanter Dieu.
Et je dis que la nature aussi doit présenter à l'artiste un sens renouvelé, en ce que la signification d'amour qu'on lui prête, et la pensée de sa collaboration à une œuvre d'amour
en fait tout autre chose que le bosquet sacré des Anciens, où. les dieux habitaient, mais qui n'était pas lui-même chose divine.
Et l'homme enfin doit apparaître renouvelé en tant qu'objet de l'art, pour une raison toute pareille. L'individu homme prenant dans le christianisme sa valeur pleine, de par la destinée transcendante qu'on lui fait, on ne pourra plus le subordonner; il viendra au premier plan, toujours, en art comme en morale ou en politique.
De même que par le christianisme, la politique a retourné ses pôles, l'individu n'étant plus pour l'Etat, mais l'Etat pour l'individu immortel, ainsi, l'art d'abord et presque exclusivement sociologique dans le paganisme, comme l'a si bien remarqué Taine, devient individualiste d'abord, et sociologique seulement par expansion de l'homme.
On pourrait avancer que dans les vues
païennes, l'individu n'avait pour ainsi dire
qu'un corps; la cité seule avait une âme. En
rendant à chaque individu la sienne, le christianisme crée une somme de valeurs éthiques et esthétiques innombrable.
L'expression : telle est ici la g'rande conquête. Elle suffirait à justifier, par opposition à la pure beauté classique, Vinstaurare otnnia in Christo dans son application aux domaines de l'art.
Il faut y ajouter d'ailleurs tout ce que les sentiments chrétiens ont prêté de pur, de généreux, de sublime à l'expression de la vie. Ceux qui ne sentiraient pas qu'il y a là tout un monde entendraient inutilement la parole prophétique : « Vous enverrez votre esprit... et vous renouvellerez la face de la terre ».
11 est presque futile d'observer que cette rénovation, dont est né l'art moderne, profite aujourd'hui à l'incroyant tout autant qu'au lidèle. C'est là un patrimoine collectif; chacun y peut puiser; chacun y puise, malgré soi, comme les plantes d'une prairie arrosée par une source boivent toutes l'onde fécondante
et rafraîchissante. On ne renie pas complètement son milieu; on ne rejette pas ce qu'on tient de ses père et mère. Sous peine de suicide, l'art moderne est tenu d'être chrétien en son fond, ne le fût-il pas en intention et dans ses formes.
Le Christ est à jamais avec lui, même s'il n'est pas avec le Christ.
Les faits religieux envisagés donneraient une conclusion toute pareille. Nous l'avons vu, l'art trouve là un travail immense, donc aussi une ressource. Une insdustriequi trouve des débouchés est une industrie prospère ; un ouvrier à qui l'on donne une belle matière et un beau modèle est un homme heureux.
Je me plais à dire que la beauté et la richesse des ressources d'art fournies à ce point de vue par le christianisme n'ont jamais été contestées : d'où l'inutilité d'instituer une
longue recherche. Du moins voudrais-je faire toucher du doigt cette valeur en la montrant dans un exemple. Celui-ci, à vrai dire, comprend tout, et l'exposer c'est traiter le sujet en son entier, puisque tous faits chrétiens passés, présents et à venir se résument en un seul qui en est le point d'attache, le centre ou l'aboutisement, je veux dire le fait du Christ.
Le Christ en sa personne, sa vie, son œuvre, est bien, sans exception aucune, la plus haute matière d'art qui se puisse rêver ou contempler dans le monde. 11 nous donne à la fois, dans un fait unique, le visible et l'invisible, le divin et l'humain, le temporel et l'éternel, bref, tout, et le Tout. Cette immanence de Dieu à la nature et à l'homme dont nous avons dit qu'elle est la grande source d'art, prend ici une forme visible. Le Christ, c'est le Beau lui-même incarné; incarné, dis-je, c'est-à-dire dégradé au sens que donnent à ce mot les savants, mais de telle sorte que par cette humanisation du divin, on puisse rétrograder
vers la lumière d'où elle émane. Dieu s'est fait homme afin que l'homme fût fait Dieu. La création résumée dans l'homme et l'homme divinisé dans le Christ condensent ainsi tous les éléments du beau, unissant à la forme, qui en est la matière, l'idéal, qui en est le rayon intérieur.
Mais puisque Dieu s'est incarné sans cesser d'être soi, l'artiste, en abordant le Christ, ne peut-il pas essayer de le retrouver, c'est-à-dire de sublimer assez la chair, en ce divin modèle, pour atteindre au reflet divin?
Le Dieu avec nous j quel sublime thème d'art! Quel sujet! Quelle immensité! Quelle rêve! Un Dieu et un homme, c'est-à-dire un être où le divin s'exprime jusqu'à l'identité foncière; qui réalise en un cas singulier le rêve panthéistique ; qui conserve néanmoins au réel humain sa solidité, appui de la forme.
« Philippe j qui me voit voit mon Père », disait le Sauveur à la veille de sa mort : l'art aurait pour programme de réaliser pour nous
cette parole. Toute la stupeur qui en sort doit amener l'inspiration à sa suite. Essayer de faire voir la puissance qui meut le monde à travers l'infirmité d'une chair, le regard qui sonde tout au fond d'une prunelle d'homme, c'est l'impossible ; mais l'impossible est l'attracteur du rôve, et n'est-ce pas après tout l'impossibilité de peindre un Christ qui fait que l'on a tant peint de Christs ? Ainsi que la nature en son effort sans cesse renouvelé amoncelle les formes, comme dans un désespoir éternel de rendre la pensée créatrice, ainsi Part s'attachant au Christ-Dieu.
Mais que dis je ? L'humanité de Jésus ellemême est une difficulté esthétique redoutable. Car cette humanité n'est pas telle que la nôtre ; elle est, si j'ose le dire, contradictoire : à la fois individuelle et universelle, temporelle et sans date, locale et sans type ethnique exclusif, de telle sorte que l'idéal, quand on le figure, serait sans doute de rencontrer une sorte de type humain qui représenterait V Homme, le
Fils de VHoinmey et qui pourtant, pour conserver (lu caractère, devrait demeurer individuel. A celui qui sait, un tel problème pourra paraître à bon droit formidable. Joint à celui de représenter un homme-Dieu, il avait de quoi faire trembler le pinceau de Léonard, sur la muraille de Santa Maria délie Gracie»
x\joutez à cette richesse celle qui s'exprime dans la vie du Sauveur, épanouissement de sa personne.
L'enfance du Christ! Quel charme a répandu sur l'art comme sur la vie cette conception du Dieu-enfant, sa floraison de miracles, ses gloires, et déjà ses douleurs! Le Bambino est une bonne part del'art itahen ; si vous l'enleviez à Corrège, à Raphaël, à Titien, voire à Michel- Ange, leur muse en serait inconsolable. Ils en ont abusé quelquefois, ne voyant plus dans ce sujet surhumain qu'un prétexte; mais leur
oubli de l'Adorable divin laisse subsister l'adorable humain au compte delà donnée chrétienne.
Un esthète a remarqué qu'au xv" siècle les portraits d'enfants contemporains sont tous conçus selon un type artificiel ,de noblesse, de tenue rigide convenable à leur naissance (car seuls les enfants des grands pouvaient prétendre alors à cet honneur.) Au contraire, les figures d'Enfant-Dieu recueillent les traits d'humanité qu'on refuse à d'autres ; on leur réserve le charme, l'abandon. Pourquoi?
Parce que débarrassé des conventions et des fausses grandeurs, l'artiste, à défaut d'une beauté proprement divine, rencontre tout au moins la nature, éternelle source de l'art vrai.
La vie cachée de Jésus et son mystère; Jésus perdu et retrouvé; Jésus au temple au milieu des docteurs; Jésus ouvrier; Jésus préparant l'avenir au désert dans la méditation et la sjuiï'rance ; puis l'épisode de
la Tentation, le Baptême et la fig-ure de Jean qui s'interpose; puis les premiers ennemis qui surgissent; puis la mission apostolique développée, les traversées du lac, les courses du Semeur de parole, la haute couleur pittoresque de ces trois ans de Galilée et de Judée, mais par-dessus tout leur couleur morale et leur valeur humaine éternelle, leur relation avec tous les siècles, avec toutes les âmes, avec toute la vie, et leur beauté d'intelligence, de puissance, de tendresse, de pardon, de condescendance sublime, de douleur : on sait à quel degré les artistes ont vécu, on sait moins à quel degré ils pourraient vivre encore de toutes ces choses.
Et la Passion arrive qui couronne tout, portant au maximum l'impression esthétique de cette vie ineffablement riche; fournissant, en dehors des épisodes nombreux qui s'y rencontrent, deux types que jamais l'art n'épuisera : VEcce homo et le Crucifié,
Vraiment» je ne sais quelle source inspira-
trice pourrait songer à lutter, pourrait se comparer même de loin à cette source. Même les plus forcenés anticléricaux sentent l'impression profonde qu'ils peuvent produire en voisinant avec ces thèmes chrétiens, et ils ne s'en font pas faute.
D'ailleurs, le Christ ne tient pas tout entier en lui-même. 11 a son double humain qui est la Vierge. Il a ses saints, où sa divinité se reflète; où les humilités sublimes, lardeur et le calme mêlés, la plénitude de l'âme qui se sentirait avare si Dieu ne lui suffisait pas, la retenue dans la joie autant que la sérénité dans la peine, l'harmonie intérieure parfaite dans le don de soi à plus haut que soi, forment un thème à développements psychologiques dont le cadre historique est immense.
La vie de la Vierge et des saints a fourni aux arts plus que les arts n'ont fourni eux-mêmes à la glorification de ces héros du surnaturel. La réciprocité est certaine, mais inégale.
Enfin, la vie de l'Eglise, ce Christ social,
donne aussi à l'art plus qu'elle n'en reçoit, dans l'échange de services oij leurs natures respectives les engagent. Ce que Dante y a trouvé est sous la main de tous, enrichi encore de beaucoup, à enrichir toujours, tant que durera, en même temps que l'art, cette large coulée de divinité sur la terre.
Mais je ne veux pas insister sur des évidences. J'en viens au troisième cas à envisager, et après les sentiments, les faits, je veux dire un mot des dogmes.
Un centre de convergence nous dispense ici encore de longues recherches. Le « dogme générateur de la piété catholique » est aussi le générateur d'art par excellence. Je n'exclus pas les autres; ils donnent et ils reçoivent à Tenvi, toujours dans des proportions où l'art triomphe. Ce que j'ai dit qu'ils peuvent rece-
voir indique assez par quelles voies ils pourront exercer leur retour d'influence. Mais le cas de l'Eucharistie veut être envisagé à part : premièrement parce qu'il est spécialité catholique; ensuite, parce qu'il est de beaucoup le plus actif des éléments d'art, dans l'ordre religieux.
Qu'il soit cela, un seul mot suffirait à le prouver. L'Eucharistie crée le temple. Non pas le temple maison de l'homme en tant qu'il est en rapport avec Dieu, mais le temple maison de Dieu conçu comme habitant avec l'homme. Or, un instant de réflexion peut faire voir combien, par ce seul fait, l'art peut trouver de ressources.
Le temple est destiné chez nous à abriter Dieu, en son humanité revêtue de mystère. L'abri que nous lui donnons, nous le voulons glorieux, afin que le toit révèle son hôte. La nature donne l'exemple à l'homme. La Création, expression de Dieu et son siège de gloire, est comme un temple vaste : le temple eucha-
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ristique doit être une Création en petit, demeure commune, comme l'autre, de l'homme et do son Auteur. Quand je dis en petit, je l'entends des masses mises en œuvre. Pour l'esprit, les proportions se retournent : un temple est plus qu'un monde. Dans celui-ci Dieu habite, mais il habite aussi dans l'autre, et davantage. Par ailleurs, l'univers n'a d'autre âme que la pensée de l'homme, et la projection de cette âme n'en modiGe que la surface : nous contemplons en lui plus que nous n'agissons. Le temple, au contraire, est notre œuvre; nous y épuisons notre génie, et il devient ainsi plus expressif de nous, comme de Dieu.
Or, c'est Part qui est chargé de réaliser cette création nouvelle. Cette nature de pierre et d'or, de bois et de marbre, de verre, de plomb, de fer, de céramique, c'est lui qui doit y infuser l'âme humaine, la faire vibrer comme une lyre aux grands souffles d'inspiration, la dresser haute et large, profonde de symbolisme, vivante de toute la vie du culte auquel l'art aussi présidera.
Le temple en acte par le culte, le temple dans l'intégrité de sa fonction autant que de sa constitution, c'est le résumé de l'art chrétien, puisque c'est la Création tout entière en tant qu'issue de Dieu, et aspirant à Dieu, et s'avançant vers Dieu. C'est donc, pour l'art tout court, un domaine sans limites, une source d'inspiration que nulle ne peut prétendre égaler.
Comme dans une terre riche toutes les plantes poussent des jets vigoureux, ainsi au service du temple et de son acte de vie, tous les arts épanouiront leur richesse. Ils garderont chacun sa marque, son génie, et ils convergeront pourtant vers un centre, obéissant à une pensée, la plus haute, réalisant ainsi l'unité de l'art, qui pour tous les esthètes est un dogme.
Le temple appelle à lui avant de naître, puis dans toute sa durée, la quintessence de l'art multiforme. L'architecte fait l'édifice ; la sculpture donne la vie à sa membrure rigide ; la peinture en fait la splendeur : soit qu'elle
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éclate dans les verrières; soit qu'elle décore, soutienne, divise les plans de l'architecture; soit qu'elle relève de ses tons une lumière trop uniforme ou trop grise ; soit enfin qu'elle suspende aux murs ou qu'elle étende comme des voiles couvrant la nudité des surfaces la panoplie des toiles isolées ou Pample vêtement des fresques.
Et après que cette existence glorifiée, cette parure permanente lui ont été fournies par les arts du dessin, le temple appelle la musique, afin de lui emprunter ses voix; il appelle la poésie avec ses rythmes et ses images; il appelle la chorégraphie afin de la sanctifier, elle qui en a tant besoin, et de se procurer à lui-môme dans les évolutions du culte, dans les gestes sacrés, dans les attitudes hiératiques et les démarches lentes le mouvement que ses colonnes lui refusent et que son front géométrique ne connaît point.
Enfin, il appelle l'éloquence, art qui les contient tous, possédant son architecture, ses formes sculpturales, ses ciselures ouvragées,
sa poésie et sa musique, sa chorégraphie par le geste, sa peinture par les images qu'il évoque et les tableaux qu'il déroule sous les yeux. Un comité d'artistes capable de construire un temple chrétien, de l'orner, de le faire vivre, de lui faire remplir sa destination représenterait à lui seul l'art humain. S'il travaillait avec convenance à cette tâche, il se mettrait sur la route des œuvres souveraines. S'il pouvait réussir entièrement, il aurait réalisé le beau absolu et complet : absolu par la hauteur de l'idéal exprimé; complet par l'immensité des ressources que le temple chrétien dans sa totalité et son efflorescence suppose.
Concluons de là que le temple catholique étant le seul vrai temple, le seul qui n'exclue rien de ce qu'a fait Dieu à l'égard de l'homme, ni rien de ce qu'est l'homme à l'égard de Dieu,
ni rien de ce que la Création, leur commun domaine, offre de symbolisme et de valeur, la doctrine qui conçoit ce temple, l'élève et le fait vivre, possède de ce fait une valeur d'art à laquelle ne s'élève aucune autre.
Qu'est-ce que le temple protestant? Un lieu de prière, un abri pour le recueillement prosterné.
Je ne vais pas dire que cela ne soit rien ! Mais malgré tout ce n'est là qu'une maison de l'homme.
Nous construisons des hôtels-de-ville, des palais pour nos collections, des habitations particulières splendides : nous pouvons, à plus forte raison, faire grand et beau quand il s'agit de la prière et du culte : la plus haute vie. Mais combien plus, si nous pensons que cette vie. Dieu la partage, ayant voulu « habiter parmi nous », et si le temple, maison de l'homme, est en même temps maison de Dieul
Dans le cas du temple inhabité, la proster-
nation harmonieuse de l'esprit saurait-elle être aussi profonde; le besoin d'y entraîner toute la Création, d'y épuiser toute la vie serat-il aussi impérieux? L'appel de Dieu se fait sentir ici et là aux âmes croyantes; mais le Protestant ne peut pas dire à la beauté comme Marthe le disait à Madeleine, au tombeau de Lazare : « Le Maître est là et il f appelle ».
Il ne suffit donc pas, lorsqu'on veut comparer le protestantisme au catholicisme, au point de vue de l'art, de rappeler Milton ou Rembrandt.
Il ne vient certes à l'esprit de personne de rabaisser ces génies universels.
Partout où le génie est présent, nous abaissons la lance.
D'ailleurs ne savons-nous pas que la sève chrétienne coule encore abondante chez ceux que nous appelons nos « frères séparés »? La Bible et ses richesses leur demeurent; les dogmes n'y ont pas tous péri ; la morale y est, pour la plus grande part, identique.
. Mais si nous comparons les doctrines, oubliant les hommes, et si nous comparons les sources d'inspiration qu'elles fournissent, nous devons reconnaître que la partie, entre elles, n'est pas é^ale. Tout ce que g-arde le protestantisme, le catholicisme l'exalte. Inversement, dans le premier, le christianisme se trouve diminué en deux choses.
D'abord dans sa valeur sociale. Les Protestants, disait Comte, ne savent pas ce que c'est qu'une religion ; ils ne relient pas les hommes; ils les jettent, un à un, à l'objet en face duquel précisément les différences individuelles s'effacent; qui devrait donc plus que tous nous unir, et qui invite par sa grandeur à l'emploi de toutes nos ressources, entre lesquelles les plus riches sont les ressources sociales. Or, cela porte esthétiquement de grandes conséquences.
Toutes les pompes de l'art catholique énumérées ou suggérées plus haut se réduisent ainsi à un minimum. Plus de grande vie collective ; moins de sympathie visible; moins d'extérieur
religieux, et donc aussi moins d'art, celui-ci ayant les attaches que l'on sait avec la \iq physique et la vie sociale.
En second lieu, le protestantisme en vidant le temple et le monde de toute présence réelle, en proscrivant le culte des saints, en affaiblissant, sous prétexte de vie intérieure, le lien visible établi par l'authentique religion entre le ciel et la terre, tarit d'autant les réserves oii l'art puise. Toutes les diminutions religieuses qu'il perpètre se traduisent en diminutions d'art. Ce qu'il en reste pourra soutenir l'effort du génie; mais au cours du développement historique des Eglises, la différence se fera voir, et il n'est personne, je pense, qui puisse nier, sur ce terrain, la transcendance du catholicisme.
Les Protestants ont renversé des cathédrales, incendié des abbayes, brisé des statues ou fondu des châsses précieuses : ce n'est pas cela que je leur reproche, j'aurais peur d'un retour de justice. Mais je me souviens de ce qu'a dit quelqu'un des Dominicains : Ils ont
écrit plus de livres qu'ils n'en ont brûlé, et je demande si les Protestants pourraient utiliser cette réplique. Je ne crois pas être injuste envers eux en disant que ce qu'ils eurent d'art est attribuable non à leur religion en tant que distincte de la nôtre, mais à ce qu'ils ont conservé de nous, en y ajoutant le génie personnel, qui n'est propriété de personne.
D'une façon générale, on peut dire que les hérésies comme les schismes ont régulièrement appauvri les ressources d'art que le catholicisme conserve. Ici, moins de vie intérieure : d'où moins de poésie et de musique. Là, moins de vie cultuelle : d'où moins d'architecture, de sculpture, et en général d'art plastique. Ailleurs, moins de socialisation du sentiment religieux: donc moins de tout.
C'est ainsi que l'art byzantin fléchit, après la séparation, par fléchissement de la liturgie. Les hérétiques iconoclastes tuent la sculpture et la peinture. Les Slaves schismatiques héritent de l'art byzantin et ne le renouvellent pas.
Et il en est ainsi partout.
A fortiori, la transcendance du catholicisme éclate-t-elle à l'égard des religions non chrétiennes.
Nous n'allons pas les parcourir toutes. Les deux plus hautes suffisent : les écarter, ce serait avoir vaincu les autres.
Or, prenez l'islamisme, vous constaterez que lui aussi, et bien plus encore que le protestantisme, diminue l'art en diminuant la vie religieuse. 11 se renferme dans un individualisme rêveur qui rétrécit l'impression esthétique. Chez lui, nulle conception du monde un peu large; nulle pensée sociale vraiment riche; la vie est dédaignée en une foule do ses manifestations. La soumission du fataliste est une beauté d'un certain genre, que l'art pourra exploiter; mais cette valeur est restreinte; l'intensité de la vie y périt; un voile
(le mort s'étend sur toute contrée où est venu planer l'âme fatale.
Dans la contemplation d'Allah le derviche s'enfonce, sans qu'au retour la vie réelle profite de cet effort d'abstraction maladive.
Cette religion prétend aller trouver Dieu chez lui, d'un élan nécessairement court : elle ne le rencontre pas chez elle.
Comme le fumeur de narghileh, elle suit son rêve, avec les méandres de la fumée vers les nuages. Et quelles œuvres plastiques pourront sortir de là? On ne sculpte pas la figure des nuages ; on ne peint pas le rêve. Seule la poésie, avec le charme exquis, mais court, de constructions décoratives compliquées, pourront sortir d'une pareille conception de l'existence.
Prenez-en la notion dans la mosquée d'Omar, ou au Caire, ou à l'Alhambra. Un conte des Mille et une Nuits s'y chuchotte ; Part y circule avec des grâces alanguies, d'adorables caprices et des fantaisies où l'élégance le dispute au sens exquis de la couleur et de l'effet
en leurs subtilités les plus riches. Mais l'impression d'ensemble est celle du rêve d'opium coloré de visions scintillantes et indistinctes. Un air de féerie, de prestige, au sein d'une inquiétude dorée au repos lâche, vous enveloppe. Nulte émotion religieuse. Vous n'êtes poussé à rien qu'à l'assoupissement des coussins épais ou de l'air tiède, loin du soleil torride et des soins de l'inutile vie.
Dans le panthéisme bouddhique, sauf la poésie toujours, mais cette fois presque seule, Fanéantissement de l'art est complet.
Pourquoi ?
Parce que le bouddhisme absorbe le tout dans le rien, l'être dont nous vivons dans le néant mystique dont nul, ici bas, ne peut vivre; parce que la création se trouve ainsi annihilée, le bouddhiste refusant d'en goûter et presque d'en percevoir la richesse; n'y attachant pas plus d'importance qu'à un vain songe; n'y voulant voir qu'un « château d'illusion », tels ceux qui se fondent sur l'horizon
avec Ter des couchants pour toiture, et pour murailles la mosaïque changeante des nuées cimentées de rose.
Sculpte-t-on les fantômes du soir dans le marbre et l'airain ? Ainsi l'Inde panthéiste se refuse à la plastique et n^admet que le symbole.
Or, de cet état d'âme à celui du chrétien complet, à celui d'un François d'Assise, on saura mesurer la distance.
Le Nirvana posé en face de la vie intégrale unie à Dieu ne conquerra point la palme.
La vie partielle des religions déviées et tronquées ne la conquerra pas davantage.
Que l'art couronne donc ce qui doit être couronné.
DES OBJECTKNS ÉlEVÉES COtiTRE lE CHRISTIANISME
AD NOM DE L'ART iTÉGRAL ET DE LA VIE
Des Objections élevées contre le Christianisme au nom de l'Art intégral et de la vie
Saint Paul se vantait auprès de ses fidèles de ne savoir qu'une chose : Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. Il mettait là tout un programme. Il n'entendait pas seulement, s'exprimant ainsi, faire appel au souvenir du divin Maître, rappeler la voie suivie pour le salut du genre humain : il prétendait tracer la route pour ceux qui veulent profiter de ce
salut et aboutir au terme de la course humaine.
Du reste, le Christ avait dit le premier : Si quelqu'un veut me suivre (c'est-à-dire sans doute être chrétien) qu^il se renonce lui-même^ qu'il prenne sa croix chaque jour et me suive.
Une procession de crucifiés, telle est donc l'imag^e sous laquelle le christianisme figure cette vie! et il nous invite à entrer dans le cortège.
Renoncer à l'illusion présente, dompter la chair, mater l'esprit, tel est le programme.
Or, est-ce là une donnée esthétique ?
A coup sûr c'en est une, et personne à la réflexion ne voudrait le mettre en doute. Cela est beau, et très beau; beau, dis-je, de la beauté du sacrifice, de la souffrance héroïquement acceptée, de la libre mort. C'est là un de ce» grands partis pris dont l'art est friand et dont il tire merveille, par les mains des grands artistes. La procession de crucifiés est une haute vision ; l'extase du renoncement au profit de la
transvie est une donnée d'une richesse indéniable.
Toutefois, il ne faut pas se le dissimuler, cette donnée est restreinte ; il semble difficile de contester qu'elle mutile la vie, diminue l'homme, donc aussi diminue et mutile le miroir de la vie et de l'homme, l'art.
La vie intég'rale, tel semble devoir être le domaine inviolé de celui-ci. Retrancher quoi que ce soit de ce domaine, c'est l'atteindre, lui; c'est se le rendre ennemi.
Or, la vie intégrale, la voici.
Un certain nombre de vies emboîtées la composent.
Il y a d'abord la vie végétative, vie de la chair, vie de la plante humaine, dont le développement harmonieux fait l'extase du savant et de l'artiste. L'art antique en vécut pour une forte part.
Au-dessus, la vie sensible et tout ce qu'elle suppose de relations avec le milieu naturel : relations sympathiques ou relations contrai-
res. — Pour les arts, les contraires se valent presque, entrant dans une notion commune qui s'évoque directement ou par contraste. Un beau mouvement de haine vaut un mouvement d'amour en ce qu'il remue en nous le même fond sympathique, en ce qu'il se rattache au même instinct social. — Donc, faire fi de cette vie-là, l'étioler, c'est arrêter d'autant l'élan de l'art, en ravageant l'un de ses domaines. Or, dans ce cas comme dans le précédent, n'est-ce pas ce que doit faire logiquement le christianisme?
Montons plu^ haut, nous avons la vie rationnelle avec tout le développement des connaissances acquises ou à acquérir par l'homme . La vie morale y rentre, pour autant qu'elle se tient à niveau, exprimant la raison incarnée dans les faits humains, la vérité de la conduite.
Après tous ces degrés seulement, il semble qu'on ait le droit d'insérer légitimement la vie religieuse et sa transcendance.
Or bien autrement accaparantes sont nos prétentions.
Tout semble sacrifié chez nous à la transvie. Notre vie est au Ciel, dit énergiquement celui que nous appelons l'Apôtre. Et nous tirons la conséquence. Un chrétien est d'autant plus chrétien qu'il méprise davantage ce monde-ci, fuit davantage ses pompes, lesquelles, pourtant, ont bien quelque connexion avec l'art et ses prestiges.
Voilà pour la doctrine.
En fait, on nous oppose les prohibitions juives, dont nous prenons pour une part la responsabilité, en acceptant pour notre religion le titre de judéo-chrétienne ; en concédant que nos racines sont là, an Terre- Sainte y chez ceux que nous appelons nos pères {ex quibus sunt Patres).
On nous fait donc souvenir de la défense, en terre juive, de représenter la figure humaine, sous prétexte de fuir l'idolâtrie et ses
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embûches. N'est-ce pas une aile énorme de l'édifice esthétique qui d'un seul coup s'écroule ?
On fait remarquer ensuite que les débuts de l'art chrétien semblent peu favorables à la thèse qui glorifie esthétiquement le christianisme. Nous avons dit nous-mème : L'art initial des catacombes vit presque exclusivement d'emprunts. Ce que nos premiers artistes possèdent, ils le doivent aupaganisme. A mesure qu'on s'éloigne de celui-ci, on perd, au lieu de croître. N'est-ce point que la doctrine et son esprit exercent une influence desséchante?
On nous rappelle encore les prescriptions de certains conciles des premiers siècles relatives aux représentations graphiquss, toujours en crainte d'idolâtrie. On nous reproche l'attitude de mystiques qui semblent bien représenter au maximum l'esprit chrétien : tel saint Bernard, qui se vantait d'ignorer si le réfectoire de Clairvaux était voûté ou non. S'agissait-il de bâtir une église, de choisir des objets liturgiques, la simplicité nue lui pa-
raissait de beaucoup préférable. Il dédaig-nait — et il n'était pas seul — non seulement la richesse vénale, mais la richesse d*art.
Voilà ce qu'on nous reproche, et après avoir posé en thèse que le christianisme, en raison de sa doctrine et de ses tendances naturelles, est ennemi de l'art, on ajoute, en vue de faire front à de trop criantes évidences, que si nous avons une histoire artistique qu'on v^eut bien dire glorieuse, l'honneur en revient à l'esprit laïque, dont l'influence obligea les chrétiens même fervents à briser le cadre étroit de leur doctrine. Illogisme heureux, nous dit-on, mais enfin illogisme.
Le christianisme, en art, doit à ses ennemis mêmes ce qu'il a de meilleur.
Pour répondre avec loyauté, nous devons concéder quelque chose. Il y a du vrai dans
ce qu'on nous dit ; mais il faut se souvenir qu'une chose où il y a du vrai est une chose fausse.
Ce qu'on dit du chrétien qu'il doit « porter sa croix » est vrai. C'est un grand malheur qu'on ne s'en souvienne pas assez. Seulement à cette vérité fondamentale il faut qu'on laisse sa signification, et pour cela qu'on l'insère à sa place dans le complexus de la doctrine. Tout à rebours, on l'extrait arbitrairement, on l'isole : il en peut résulter les pires conséquences.
Disons donc très hautement que la religion chrétienne admet sans discussion les revendications ci-dessus énoncées en faveur de la vie intégrale. Elle les admet pleinement; elle les admet supérieurement, seulement à sa manière, et en tenant compte de certains faits que le naturalisme oublie.
Je dis d'abord qu'elle les admet.
Qu'on lise nos philosophes; qu'on lise celui
(l'entre eux qui passe au-dessus de tous pour représenter la doctrine.
Saint Thomas d'Aquin, si on lui demande quel est le principe le plus général de la conduite humaine, répondra aussi bien qu'Aristote: Sauver l'homme. La morale, à ses yeux, n'a qu'un but : pousser notre être à son plus haut degré de développement, en sauvegardant en lui : premièrement tout, s'il est possible; deuxièmement le meilleur de tout : l'ordre, avec la subordination nécessaire des fonctions. Il ne s'agit donc pas pour nous de refuser l'intégrisme au nom duquel on prétend nous accuser : nous le prenons pour base. Et je dis que nous l'entendons supérieurement, le poussant plus loin que les autres; car non contents de sauvegarder l'être humain tout entier, âme et corps, pour le temps de cette « briève » vie, nous le transportons au delà, et ne nous résignons pas à voir périr la chair, même en la chute finale de la tombe.
L'article ultime du Credo inscrit la vie éter-
«elle de la chair au nombre des dogmes fondamentaux du christianisme.
Contrairement au rationalisme matérialiste, qui ne donne à la vie soi-disant intégrale que des années terrestres, c'est-à-dire le contraire d'une intégrité suffisante; contrairement au spiritualisme excessif qui ne s'inquiète que de l'âme, se résignant à la « fin de toute chair » sans nulle reprise d'espérance, disant avec Epictète : L'homme est une âme qui traîne un cadavre : abandonnons de bon cœur le cadavre I nous voulons, nous, que l'homme vive à jamais, et que ce soit tout l'homme.
Si une doctrine est intégriste, c'est donc certes la nôtre, et l'on pourra trouver chimérique, peut-être, notre rêve d'outre-tombe, mais dire que nous concevons rétréci l'être humain, que nous ruinons sa destinée et méconnaissons sa nature, non! ce serait une contre-vérité trop criante.
Aussi l'Eglise a-t-elle toujours combattu les prétendus spirituels : Manichéens, Albigeois
OU Cathares, qui sous prétexte de purification reniaient une moitié de l'œuvre divine.
Toute théorie ou toute tendance impliquant la méconnaissance formelle de la chair, l'Eglise l'a condamnée, se souvenant de ce qui est écrit dans la Bible : Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient très bonnes.
Seulement — nous arrivons au seulement — le christianisme après avoir posé sa théorie se souvient qu'il est une discipline pratique, j'ose dire ultra-pratique. Il sait qu'on ne vit pas uniquement de principes généraux : on en meurt. Fixer la nature abstraite de l'homme, c'est bien. En conclure sa destinée définitive, eu égard à la courbe totale de la vie, en y comprenant la survie, c'est bien encore. Mais oublier l'immédiat qui est le réel aujourd'hui, voilà ce dont le christianisme n'est pas capable.
L'homme est une réalité vivante, ce n'est pas (( une proposition ».
Dire : c'est un végétant : laissons-le végéter
à son aise; c'est un être sensitif: qu'il sente ; C'est un être raisonnable : que sa raison se développe à sa guise ; puis qu'il aille au divin qui l'appelle, — c'est un leurre. Un formidable obstacle se dresse sur ce chemin à plusieurs voies et risque de faire dévier en tous sens les véhicules : c'est le péché. J'entends le péché de nature, qui crée en nous le désordre intérieur, l'anarchie vitale en raison de laquelle l'équilibre harmonieux d'une vie laissée aux hasards d'une spontanéité sans contrainte est devenu impossible.
La loi des membres dont parle saint Paul est un fait d'expérience; elle contredit pour une part à la loi de l'esprit, tout en lui fournissant ses moyens.
Ne rien restreindre, ne rien brider en nous, ce n'est pas s'avancer vers l'intégrisme hiérarchique et normal en quoi l'on dit que consiste la vie humaine, c'est préparer à la vie d'en bas des triomphes. Ce que Preyer appelle ramec^/'e6/*a/e, c'est-à-dire cette petite flamme de raison qui se lève on nous au sommet de la
pyramide vitale, est charg^ée de g^ouverner tout le reste; mais combien facilement tout le reste la gouverne ! Le déterminisme inférieur est le plus fort; pour lui, presque jalousement, la nature travaille. Voilà le fait dont le christianisme doit tenir compte, s'il a la prétention de régir la vie. Il doit veiller à ce que rien en nous ne déborde, et donc refréner violemment, s'il le faut, les tendances anarclîiques.
La mortification des sens au profit de Tesprit, la mortification de l'esprit même, au bénéfice de la vie divine, s'imposent.
Or, le renoncement qu'on nous prêche n'a pas un autre sens ; la i no riiji cation, en dépit de l'apparence des mots, est une œuvre de vie, en ce qu'elle travaille pour la meilleure vie.
Le christianisme ne fait donc brèche à la théorie, à sa propre théorie, qu'en apparence ; en réalité il la sert, donnant à son fidèle le bénéfice de cette parole mémorable à jamais de l'Evangile : Qui veut sauver sa vie la perdra, et qui consent à la perdre la sauve.
Toutes les époques, tous les groupes qui ont oublié cette loi ont été victimes de leur imprudence. Prétendant développer en nous tout, sans restriction de contrainte, ils ont versé dans le sensualisme.
Les Grecs ont fait cette expérience au profit des autres, à leurs propres dépens. Ils ont dit : l'homme est une harmonie: sauvons l'harmonie de L'homme; développons tout en lui d'un même soin ; laissons-le s'épanouir librement et faisons la synthèse humaine. Avec ce parti pris théoriquement irréprochable, ils sont allés aux pires excès. Ce n'est pas moi qui le dis, ce sont leurs grands amis, c'est ïaine, qui attribue à leur civilisation la culture de la chair « jusqu'au vice ». Si l'on veut savoir quel vice, en n'a qu'à lire le Banquet du « divin Platon » ou telle œuvre contemporaine.
Avec le socialisme, on veut reprendre aujourd'hui cet essai. Cn ne le tente qu'en petit, timidement, parce que le milieu résiste, tout im-
prégné qu'il est de christianisme. Néanmoins, les faits répondent déjà dans la mesure où on les sollicite. Sauf quelques exceptions qui font honneur à de hautes consciences individuelles, le sensualisme gagne là aussi, et le développement intégral dont on nous rebat les oreilles tourne simplement à l'égoïsme en ce qui concerne la vie sociale, au vice sensuel en ce qui regarde l'individu.
Qu'on ne nous reproche donc pas de sacrifier dans la mesure que de droit l'accessoire à l'essentiel ; de jeter, en tempête, quelques marchandises à la mer, ou, quand la maison brûle, de bousculer des meubles et d'en lancer quelqu'un par les fenêtres. L'Evangile dit encore : La vie ne vaut-elle pas mieux que le vêtement et le corps que la nourriture f Nous poursuivons et nous disons: La vie supérieure, en nous, ne vaut-elle par mieux que l'autre? Qu'on laisse donc l'admirable maîtresse de vie qu'est l'Eglise juge de leur subordination, et des moyens pratiques, à base de sacrifice, qui la réaliseront en sagesse.
L'intégrisme chrétien réduit à ces proportions pratiques est d'autant plus recevable que notre destinée, nous le rappelions à l'instant, comprend deux phases hétérogènes, comprenant deux domaines. Pareil au projectile fabuleux qui s'élance au delà de l'atmosphère, dans Pespace, l'être humain prend la terre comme départ, mais veut pousser plus loin, de sorte que la charge doit se juger, le pointage s'opérer d'après cette trajectoire transterrestre.
Si l'on se place à ce point de vue, on verra que l'intégrisme est chez nous en honneur comme nulle part : c'est seulement à l'égard d'une portion de destinée qu'il fléchit.
Mais serait-il nécessaire, pour qu'une chose soit ce qu'elle est, qu'elle le soit intégralement à tout moment de son existence?
L'enfant est homme, et sa vie manque cependant de beaucoup de choses qui font partie de la vie de l'homme. Serait-ce donc à nos yeux un désordre, et la subordination de ce
jeune présent à l'avenir, pourvu qu'elle no comporte aucun sacrifice inutile, serait-ce donc une cruauté?
Il en est de même dans la doctrine de survie au regard de laquelle la vie présente tout entière est une sorte d'enfance.
Quand le parfait sera venu, ainsi que dit saint Paul, nous pourrons rejeter les contraintes ; l'intégrisme complet aura alors son cours effectif. Pour l'instant, il est livré à la succession, et la sagesse pratique dit d'attendre.
Qu'en ressort-il au point de vue de Part ? Il en ressort que nous ne pouvons lâcher à celui-ci la bride. Lui dire : A toi la vie en toutes ses manifestations, reflète-la sans autre règle que les tiennes propres, nous ne le pouvons pas. La prudence qui s'impose à l'homme s'impose à tout ce qui est de l'homme; toute discipline en est comptable ; elle est l'uni-
verselle maîtresse de la vie, jugeant du but dernier qui est la règle suprême. Hors de là, liberté ! Mais, en deçà, contrainte. Cette restriction serait-elle excessive? Qui le prétendra, étant donné le point de départ accepté de la doctrine? Un artiste, en môme temps qu'il est artiste, est un homme. Gomme artiste, il est libre, sauf à l'égard des règles de l'art. Mais comme homme, s'il est libre aussi, c'est à la condition d'ajouter : sauf la règle de l'homme. Cette règle est la prudence morale par laquelle on atteint la fin de l'homme.
Alors?...
Alors, nous avouons qu'en raison de cette doctrine, la discipline chrétienne devra se montrer peu favorable à ce que certains voudraient considérer comme le summum de l'art : le nu, la glorification de la chair, et, en général, l'idolâtrie de la forme comme telle.
Les préoccupations chrétiennes sont ail-
leurs, et pour une forte part à Tencontre.
Le christianisme a souci de la vie divine; il se passionne pour le « salut » : il est fatal que là où il règne vraiment, on néglige quelque peu les manifestations inférieures de la vie humaine. La plastique, qui s'y rattache tout directement, sera donc tenue à l'écart; le nu, regardé d'un mauvais œil, comme travaillant pour la loi des membres, au lieu de préparer l'ascension de l'esprit.
Il n'y a pas à le dissimuler, cette branche d'art tant vantée, d autant plus vantée que l'opposition dont elle est l'objet anime ses défenseurs — n'est pas jugée avec faveur par la morale chrétienne. La forme humaine est admirable ; j'allais dire adorable, songeant aux doigts divins qui en pétrirent l'argile. Le statuaire de l'Eden a autorisé, ce semble, ceux qui voudraient venir à sa suite, et qui tenteraient, la nature défaillant à l'œuvre, do reconstituer l'idéal. Faisons l'homme ! a dit Dieu : allons-nous défendre à l'artiste de répéter à son tour : Faisons l'homme?
En principo, ce serait là une folie, fille d'un faux mysticisme.
Le nu, en soi, est une sublimité.
Seulement, il faut redire que les choses en soi ne gouvernent pas le monde. Le nu sublime en théorie, est dangereux en fait. S'il s'impose à l'artiste à titre d'étude, parce que si l'on ne sait cela on ne sait rien à fond ; parce que à la figure drapée il faut une structure organique sous-jacente — du moins l'œuvre en sa signification générale et définitive fera-t-elle mieux, peut-être, d'illustrer autre chose ; de glorifier, au lieu de la chair traîtresse et tentatrice, des objets plus élevés, appartenant au plan supérieur de la vie, là où notre ponte naturelle ne nous porte plus, et oii tous les secours humains, art compris, ont toute raison d'essayer de hausser l'homme.
Voilà co que dit, en effet, le christianisme. Si ce verdict est sévère, du moins doit-on convenir qu'il est sage.
ART ET APOLOGÉTIQUE 2ii
D'ailleurs, si le dédain de la chair et de la forme comme telle menace notre art chrétien d'une infériorité relative, absolument parlant nous avons vu que sa supériorité est immense. Ce n'est pas pour rien qu'on néglige les parties inférieures de Part ; c'est pour ouvrir plus grandes, au delà, les avenues de l'idéal. Nous pouvions dire plus haut, en le prouvant, que l'action du christianisme a élargi merveilleusement le domaine de l'art, en a exhaussé le niveau, et soit qu'il s'agisse de la nature, soit qu'il s'agisse de Thomme individuel ou social, a développé devant lui des horizons illimités.
Qu'on prenne dans l'art païen et dans l'art
chrétien des sujets parallèles, tels Appollon
ou Eros et le Christ, la Vierge et Vénus, la
mère douloureuse du Stabat et Niobé, et qu'on
dise où sont les plus hautes ressources esthé-
tiques. On ne peut préférer les types antiques qu'après avoir méconnu les autres. En dépit de ce que les données païennes ont suscité de chefs-d'œuvre, un juge désintéressé reconnaîtra que, tout compte fait et les droits du génie mis à part, les profondeurs d'humanité y cèdent trop souvent à la forme, le sujet au prétexte, et la richesse du sens à la calligraphie merveilleuse.
Nous ferons voir par l'étude des faits combien le christianisme se défend glorieusement des reproches qu'on lui adresse. En attendant celte offensive, voici ce qu'on peut répondre aux objections de détail que nous avons formulées tout à rheure.
Notons d'abord que rintégrisme vital et les caractères d'art attribués par nous au christianisme lui appartiennent à le considérer en soi et dans l'ensemble de son développement historique. Il faut après cela faire la part : premièrement, des temps; deuxièmement, des circonstances ; troisièmement, des hommes.
Je dis la part des temps, parce que les débuts d'une institution, quelle qu'elle soit, ne peuvent suffire à la caractériser toute ; qu'ensuite telle ou telle phase moins heureuse de son histoire peut dévier plus ou moins do son idéal et faire tort à celui-ci dans l'esprit
2iï ART ET APOLOGETIQUE
de qui observe. Il est certain, par exemple, et je Tai concédé, que l'art des catacombes ne suffirait pas seul à glorifier esthétiquement le christianisme. Mais il faut se souvenir que les chrétiens avaient alors autre chose à faire. Ils s'opposaient moralement au monde païen avec une véhémence qui leur prenait toute l'âme ; ils vivaient sous une menace perpétuelle d'écrasement, au milieu de dangers qui ne comportaient guère l'épanouissement de la vie normale. Dans une tension mystique permanente, visant à l'essentiel, ayant à imposer quelques notions primordiales en opposition flagrante avec leur milieu, ils négligeaient facilement tout le reste. Où eussentils pris le loisir de s'adonner aux sublimes passe-temps de l'art? Celui-ci n'était pour eux qu'une écriture au service de pensées vitales. Aujourd'hui donc, il faut que la critique, s'appliquant à ces époques, fasse crédit et réserve ses jugements pour un temps où l'histoire chrétienne se développera sur un plan plus large. Vienne Tédit de Milan qui donnera la paix
à l'Eglise, celle-ci commencera à montrer ce qu'elle peut, en art autant qu'en vie sociale.
Il faut donc considérer les temps, et il faut considérer aussi les circonstances. C'est en pensant à elles qu'on innocentera le christianisme au sujet de l'opposition faite, à certaines époques, touchant quelques catégories de représentations graphiques. De telles protestations furent dictées par le principe de prudence dont nous faisions plus haut la trop facile apologie.
Pense-t-on que chez les juifs le danger d'idolâtrie fut chimérique? Un petit peuple entouré de puissantes civilisations idolâtres, où le culte des statues animées florissait; livré lui-même, ainsi que les peuples primitifs, à la superstition du signe où la chose signifiée était censée résider mystérieusement, ne pouvait manquer d'être exposé à de graves abus religieux par le fait de représentations pouvant faire office d'idoles. Il en fut do
même plus tard, toute proportion gardée. Tout au début du christianisme, alors qu'on venait de renverser les idoles, il était naturel qu'on craignît de les voir reparaître dans les statues, d'autant que les formules d'art, tout imprégnées de paganisme, ne pouvaient de sitôt s'en déprendre. On le voit dans les peintures des catacombes. Alors, on se défie, et répudiant les représentations trop dangereuses, on se renferme dans le pieux langage figuré des cryptes.
Ne sait-on pas que, plus tard encore, un des ascètes fameux de la Thébaïde croyait sur la foi des images que Dieu est un grand vieillard à barbe blanche? Quand on le tira de son erreur, il se soumit, mais il allait criant : « Ils m'ont enlevé mon Dieu! »
Qui donc oserait conclure de telles mesures locales ou temporaires au caractère iconoclaste d'une religion qui a fait lever tant de grandes œuvres!
Quand Léon d'Isaurien et Constantin Copronyme, de vrais iconoclastes, ceux-là, se li-
vraient à leurs exploits, aveuglant et mutilant les artistes, brisant les images, emprisonnant les prêtres qui ne se pliaient pas à leurs fantaisies brutales, le pape Grégoire III fulminait ce reproche sanglant mêlé à des exhortations pleines de noblesse : « Une chose m'afflige, c'est que tandis que les sauvages et les barbares se civilisent, toi, l'homme de la civilisation, tu tombes dans la barbarie *. »
Voilà donc la doctrine. Le reste, je veux dire les prohibitions gênantes imposées à certaines manifestations artistiques, n'est que restriction prudentielle, se justifianthautement par la poursuite d'un but supérieur.
Enfin, je demande et la justice aussi demande que les personnes soient laissées responsables de ce que leur humeur privée, leurs tendances ont pu ajouter ou retrancher aux influences authentiquement chrétiennes. Dans