‹ Art et littérature des roumainsChapitre 8 sur 17 · N. lorga · texte numérisé non relu

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influences venant de la Serbie, qui avait bâti jadis chez elle, mais la sveltesse de l’ensemble, la façon élégante dont s'élève la petite tour au dessus de la nef, tout cela vient de Moldavie. Pourtant les artistes commencèrent, copiant aussi les portraits de Mircea et de Michel, se trouvant dans l’église principale, sous le règne du gendre de Neagoe, ce Radu Paisie ou Pierre d’'Arges, dont on a vu la part dans des créations plus traditionnelles et beaucoup plus vastes.

La soeur de Chiajna, Roxane, mariée d’abord de force à un prétendant malheureux, ne choisit pas non plus son second mari, énergiquement planté par la terreur sur un trône souvent éclaboussé du sang des boïars, un bâtard de Bogdan, Alexandre, dit, d'après sa mère, une femme de Läpusna, en Bessarabie (elle est enterrée comme «princesse», à Râsca): Läpusneanu.

Restaurateur et augmentateur parfois, comme à Rädäuti, Alexandre, que la littérature romantique du XIX e siècle a rendu odieux pour des massacres de nobles, auxquels, comme un dure nécessité de la monarchie absolue, correspondent en Valachie ceux de Mircea le Tchoban (pâtre ou vendeur de brebis), second mari de Chiajna, n'était pas seulement le plus grand marchand du pays, envoyant ses boeufs par Danzig en Angleterre, non seulement un bon administrateur, désireux d'introduire dans son pays les métiers qui s'étaient formés en Transylvanie, non seulement, enfin, un perpétuel curieux de choses nouvelles, mais aussi un sentimental, empressé de commander des prunes sèches pour sa femme bien-aimée et un pécheur préoccupé du salut de son âme, qu’il cherche, les jours derniers de son existence tragique, sous le vêtement du nouveau moine Pacôme. Sans doute sous la suggestion de Roxane, il éleva pour sa sépulture et celle des siens une église de cloître, encore plus grande que Pobrata, dans la peinture de laquelle se scnt conservés sans retouches les seuls portraits du vieillard, malade des yeux, aveugle, presque fou, et des membres de

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‘sa famille, qu'on peut comparer à ceux des mêmes dans leur fondation au Mont-Athos.

Roxane ne peut pas dominer aussi son fils ee

Bogdan, élevé à la polonaise, qui finit par se perdre dans des aventures ridicules. On ne pouvait pas demander une contribution d'art à cet autre bâtard, fils du jeune Étienne, mais ancien joaillier à Constantinople, Jean le Terrible, qui faisait brûler comme hérétique l'évêque dont il voulait l'héritage et qui finit tué par les Turcs au bout d'une héroïque révolte.

Pour avoir le chapitre suivant de cet art il fallut attendre la bonne âme que fut Pierre dit le Boiteux, Valaque d’origine, ami des Patriarches de Constantinople et époux d’une Amirali de Rhodes. Celui ci bâtit, malgré les extorsions des Turcs et le danger, toujours renouvelé, des incursions de prétendants, malgré la menace de déposition qui le mena à un exil volontaire au Tyrol, où on voyait, dans le château d’Ambras, le delicieux portrait de son fils chéri Étienne, garçonnet aux longs cheveux blonds et aux innocents yeux bleus. Son héritage en architecture est, près de Jassy, sur une douce colline. cette Galata, nommée d’après le quartier de Constantinople auquel Pierre devait de la reconnaissance pour ses années d'exil.

C’est un solide édifice en pierre, orné à l'extérieur seulement de plusieurs rangées d’arcades lombardes, très élégantes. Les matériaux inusités lui permirent de supporter deux tours particulièrement fluettes, Destinée a renfermer les corps des membres de cette nouvelle dynastie, Galata présentait le portrait, refait malheureusement au XI X-e siècle, de Pierre, de sa femme et de sa fille Marie. Des traces de peinture ont été relevées à l’ico: nostase. Mais à l'extérieur il n’y a pas de polychromie, d'aucun caractère.

Dans ce même genre, avec des matériaux un peu inférieurs, Aaron, fils putatif d'Alexandre Läpusneanu, éleva, non loin de cette même capitale moldave, son église, contenue aujourd’hui dans le village auquel elle a donné son nom, Aroneanu. Le pridvor à colones, qu'on

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ne constate ni à Galata, ni à Slatina, a été découvert, puis, pour les besoins du culte, comblé. L'/extérieur est creusé à la base par une espèce de réplique des arcades lombardes, ici restreintes, pressées et plissées. Pour varier la monotonie de l'extérieur on a implanté en longues séries des ronds et des étoiles d’émail vert. La forte boîte de pierre se retrouve sans ornements, aussi à Todireni ou Burdujeni, où le fondateur fut Théodore Movilä. Il a dû en être de même à ce Secu, dans les forêts de Neamt, couvent de la «rivière sèche‘ — on se plaisait à la rapporter au Xéropotame athonite, — dont les fondateurs furent le riche et entreprenant Vornic de Pierre le Boiteux et des Movilä, Nestor Ureche, et sa femme Métrophane: son état actuel ne permet pas de préciser.

Pendant ce temps, en Valachie, on reproduit le type de l’église de l’Hospice à Cozia. On le reconnaît dans tel édicule de Vâlcea, dans Cäluiu, fondation des frères Buzescu, à Bucovät (Mofleni), dûe au Ban olténies Stépan, à Cobia, où, avec de superbes portes, aujourd’hui au Musée de Sinaia — dépassant les portes moldaves de Tazläu, église contemporaine de celle d’Aaron —, on a, en long, des lignes de disques émaillés et de bizarres vieux dessins dans les niches, puis à Tutana, large fondation du futur rénégat Mihnea IT, à l’église de Michel-le-Brave, refaite et repeinte, de Bucarest. Dans l'église bucarestoise d'Alexandre, frère de Pierre le Boiteux, devenue, très augmentée, celle de son petit-fils, Radu Mihnea, la première forme n’a laissé que les pierres tombales de deux enfants du fondateur. Rien ne reste de la fondation, autrement aménagée, de Pätrascu-le-Bon, père de Michel-le Brave, à Râmni-. cul-Vâlcii.

Puis, tout à coup, en Moldavie, le passé fleuri de peintures, riche d’ornements ajoutés de Pierre Rares revient avec les créations des princes de la famille nouvelle, à peine apparentée à l’ancienne dynastie, des Movilàä.

Deux boïars, Jérémie et Siméon, dont le premier

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devait régner sur sa Moldavie, laissant comme héritier son frère, qui avait cherché d’abord à s'emparer de la Valachie avec le secours des Polonais, patrons de la famille, et le Métropolite Georges Movilä, qui ne sera pour les Allemands du Tyrol, où il avait accompagné son prince exilé, ce Pierre le Boïiteux, qu’un «Piffl», un «buffle», à cause de la forte carrure et de la terrible face quadrangulaire terminée par un barbe noire drue sur la forte mâchoire, ont donné à l’art roumain le joyau de lumière et de couleur qui est Sucevita dans ces vallées de la Bucovine qui recelaient déjà Moldovita, Humor et ce riant Voronet, fondation d’Étiennele-Grand, ornée de peintures pendant le XVI-e siècle.

On oublie presque l'enceinte fortifiée, rappelant une époque dure, toujours sous la menace de l'étranger envahissant, pour ne voir que l'abondance et la diversité des peintures extérieures sur fords vert, auquel correspond à l'intérieur un autre revêtement multicolore, -— en tête les portraits des fondateurs, Jérémie et sa famille, avec la belle princesse Élisabeth, qui finira en esclave des Turcs, mariée à un aga, portraits auxquels il faut une critique acérée pour cherches ces fautes de dessin qui intéressent si peu dans l’ensemble qu'a voulu créer le peintre, décorateur avant tout. C’est un hymne à Dieu et aux saints protecteurs, une fervente prière, dans l'harmonie complexe de laquelle se mêlent des voix qu'on n’a pas la disposition d'examiner une par une.

Le même amour pour la couleur se retrouve aussi dans cet édicule, malheureusement refait quant “à [a peinture, que Siméon et sa femme Marguerite consacrèrent dans l'enceinte de l'imposante Dobrovät à leur petit enfant Paul,

Dans tout ce trésor d’art légué par le XVI-e siècle une note frappe: le lent abandon des solennités byzantines initiales, magnifiques et inflexibles, pompeuses et un peu dures, pour se rapprocher des réalités et surtout de l’âme populaire.

Dans la petite église de St. Élie près de Suceava, il y a

ainsi comme une groupe de jeunes guerriers moldaves partant pour une expédition d'aventure dans la scène des saints cavaliers se dirigeant vers un but mystique. Le siège de Constantinople par les Arabes est contemparanéisé en le confondant ordinairement avec la conquête de la capitale byzantine par Mahomet IT: les Infidèles qui attaquent les murs sont des Turcs de ce XVI-e siècle, et on peut faire une petite étude d'armement et de technique militaire sur cette représentantion. À St. Élie encore on a relevé que le saint patron conduit un char à boeuf. dont la forme — et aussi le style des bêtes — reproduit la réalité permanente visible jusqu'aujourd'hui dans les champs roumains. Dans les groupes il y a plus d’une fois un rappel à l’époque du peintre. Des superstitions populaires, tout un chapitre de folklore, ont été remarquées dags la présentation de ces «douanes» que doit payer l'âme à travers les cieux pour arriver à sa destination dernière. On a souligné que cet Adam tout penaud qui tend le rouleau contenant sa promesse, son engagement à un vilain diable cornu qui se tord de satisfaction vient de cette même psychologie rurale millénaire. Ce qu'on a critiqué dans le manque d'adaptation à l'architecture, dans le détachement de la peinture comme art autonome sans devoir envers l’autre, daus le dévergondage de cette affranchie n’est autre chose que la fantaisie indisciplinée d’une nation vivant assez dans la couleur pour se sentir portée à la reproduire partout.

Des mains roumaines, de moines expérimentés, de nonnes travaillant dans quelque cloître disparu, de femmes surveillées dans leur ouvrage par une princesse de l'ambition et du goût d'Hélène Brancovitch sont sensi: bles aussi dans tout ce qui, au trésor des églises, accompagne le «chant» libre et joyeux de cette peinture. On n'a plus de preuves que la reliure des évangiles, celle des crucifix dont le lent et dur travail en bois doit venir de ce Mont Athos qui en conserve encore les traditions et en forme les spécialistes, et, en même temps, bien entendu, ce qu’on conserve en.

core d'argenterie par d’autres objets nécessaires au culte viennent de la Transylvanie saxonne, où une certaine décadence apparaît pour que l’élan reprenne au XVII-e siècle, surtout dans sa seconde moitié, Ce sont des gens du pays qui ont donné donc aux églises du Nord moldave leurs ornements en bois doré au dessus des portes, et de leur patient travail viennent ces beaux sièges recouverts de sculptures, dans le genre de l’art préhistorique transmis par les paysans, sur lesquels se sont assis Rares et Läpusneanu, de même que certaines vieilles stalles de là-bas. On importe encore des tissus, comme le magnifique épitaphion de Secu, travaillé par une nonne de Constantinople qui à voulu qu'on le sache, mais il y a une note indigène de franchise, allant jusqu'à un réalisme presque brutal, dans les portraits de Jérémie, trapu, carré et barbu, du doux Siméon, tristement assoupi, dans les pièces de brocart qui recouvraient leurs tombeaux.

La joyeuse vie locale et nationale envahit ainsi la sévère tradition empruntée. On retrouvera certaines de ces qualités dans la littérature contemporaine.

Byzance, passée par le canal serbe, donnera des imitations moldaves pour lesquelles, du reste, on a conservé le slavon, jusqu’à ces formules cérémonieuses, dûment entortillées, que le grec avait transmises à l’autre lan oue sacrée du. Sud-Est européen Aussi Hélène Brancovitch, dont part, dans ce domaine aussi, une initiative que le peuple n’a pas eu le moyen de diriger, dédaigne t-elle la forme, si simple, des anciennes annales de guerres, qui ne sera plus reprise dans son laconisme primitif. Elle veut pour son mari, pour leur oeuvre commune, quelque chose qui corresponde aux pages où avaient été glorifiés ses ancèîtres à elle. Aussi Macarius, évêque de Roman, le fondateur de Râsca, reçut-il la mission d'adapter le style du Byzantin Manassès, depuis longtemps slavisé, aux événements du règne de Rares et à la caractérisation mème de ce prince Et, comme Roxane; fille d'Hélène, ne pouvait

pas admettre que le règne, qu'elle inspirait, d’Alexandre Iäpusneanu fût moins partagé, Euthyme, autre prélat moldave, un hégoumène dans ce pays, plus tard un évêque dans la Transylvanie voisine, continuera-til ce genre de littérature bizarrement prétentieux. Pierre le Boiteux lui-même, humble prince maladif, voudra avoir un récit plus ample de ses faits pacifiques, et ce fut un troisième hôte des monastères moldaves, Azarius, qui s'en chargea.

Les exploits d’un Jean le Terrible seront rendus en latin par des Polonais de Pologne, Paprocki, Lasicki, après qu'un Polonais retenu quelques mois à Jassy sous Läpusneanu, un ambassadeur de son maître, Nicolas Brzeski, avait donné une version polonaise des vieilles annales slavonnes. Pour les triomphes militaires du grand prince vaiaque Michel-le-Brave il y aura bien: tôt des poèmes en grec — lui-même, considéré comme l'espoir suprême de la chrétienté orientale entière, était le fils de la Grecque Théodora, aparentée aux grandes familles de Constantinople. A côté du poème à l’italienne, imitation d’un Torquato Tasso, de Georges Palamède, né en Crête, mais établi à Ostrog, assez près des frontières roumaines, un petit boïar, Stavrinos, chantera à la façon populaire les hauts faits du héros roumain dont il avait été un compagnon dans les batailles.

Mais déjà le roumain, réuni à une inspiration nettement roumaine, s'empare de l’histoire. Dans le compilation due au XVII-e au Vornic Grégoire Ureche, fils du fondateur de Secu, il y a tout un chapitre, d'un charme populaire impressionnant, qui raconte le furtif passage en Transylvanie de Rares, chassé par le Sultan Soliman et abandonné par ses boïars, du prince malheureux qui dans un document slavon raconte Iui-même la scène de sa prière désespérée à Pobrata devant les saintes images de l’église bâtie par lui-même. Le récit, d'un style archaïque évident, le présente prenant, presque seul, le chemin des montagnes, cherchant le passage de la Transylvanie protectrice, où il a les cités de refuge à Ciceu (Csicsô) et à Ceta-

tea-de-Baltä (Kükülôvar). «Affamé et brisé de fatigue», il découvre des pêcheurs qui l’accueillent dans leur leur pauvre demeure, restaurent ses forces et l’habillent des vêtements de leur classe. Telle dame voisine dont Pierre a connu le mari l’abrite sous son toit et voici un soldat, ancien serviteur de la Cour moldave, qui, reconnaissant son maître, se jette à ses pieds et les embrasse. Maintenant, dans un riche habit, le prince monte dans la voiture entourée de douze gardiens, et bientôt les portes de Ciceu s'ouvrent devant lui. Tout ce qui suit jusqu’à son arrivée à Constantinople, où il s’en va implorer la grâce du Sultan vainqueur, est dans le même style archaïque et montre le même rédaction contemporaine en roumain.

Ureche est un homme cultivé, un politique très avisé jugeaut de la hauteur de ses conceptions monarchiques, mais dans le sens de la République royale des Polonaïs ; il emploie une phrase sûre, courte, lapidaïire, dans laquelle ou sent la frappe de monnaie romaine. D'autant plus curieux apparaît ce fragment final — Ureche n'avait pas pu pousser jusqu’à son époque— où un témoin, un téinoin intéressé et ému, parait juger les événements du terne règne de Pierre-le-Boïteux, en butte aux convoitises ottomanes. Maïs, alors, auprès de ce piteux maître il y avait le père même du chroniqueur, Nestor, dont on a tel rapport en roumain adressé au prince exilé, et, du reste, la correspondance de Pierre — et ses propres notes même — montre combien était fréquent l’emploi d’un roumain châtié et déjà élégant. Par dessus le typisme des vieux slavisants, il y a maintenant, comme on peut le voir par les expressions et la carrière de Pierre Rares, un individualisme bien caracterisé, auquel tiennent aussi les voyages à travers l’Europe occidentale des prétendants aux trônes roumains. C’est dans cette note nouvelle qui précède le froid classicisme sévère de Grégoire Ureche que sont rédigées ces quelques pages.

La Valachie n'avait pas de chronique ; elle attendra pour en sentir le besoin jusque dans le dernier quart

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du XVII-e siècle. Il n’y a ni récit d'incidents historiques, ni essai de mémoires. Mais pour les actes de vaillance de l’orageux Michel deux écrivains valaques surgirent. L'un, chargé par le prince lui-même, fut le logothète Théodose, qui rédigea son ouvrage en slavon ; cette forme est perdue, mais on a une traduction et un remaniement en latin par un Silésien de passage, un officier servant dans ces régions, Guillaume Walter. Une note toute différente distingue la chronique, très vivante, destinée à faire voir combien dans ce chapitre de guerres presque toujours victorieuses eurent un rôle décisif, d'initiative et de soutien, les plus riches et les plus entreprenants des boïars valaques, les frère Buzescu, Stroe, Preda et Radu, dont les moindres actions sont consignées, et en détail. Si l'unité et les proportions manquent — en plus, les manuscrits conservés présentent tous une lacune —, il y a une fraîcheur naïve, une vérité d'impression tout à fait moyenâgeuse. Et au sentiment exprimé par ces pages correspond celui de l'inscription sur le tombeau, à Stänesti, près de la rive droite de l'Olt, de Stroe, blessé en combattant contre un chef tatar, parent du Khan —et un bas-relief le représente sur le point d'achever le guerrier ennemi, qui se laisse tomber sur la dos, éparpillant les flèches de son carquois. Ladite inscription énumère en roumain les actes de bravoure du jeune boïar. Et sur le rebords de la pierre sa femme fait écrire ces fières paroles: Si n'a fost pe voia cânilor de Tatari, «Et la volonté de ces chiens de Tatars ne fut pas faite». |

Mais il n’y a pas eu seulement cas récits touchant l'histoire même du pays. On en était arrivé à demander et à pouvoir donner quelque chose de plus, dès la première moitié de ce XVI-e siècle, pendant lequel une grande transformation psychologique se produit chez les Roumains. Après le type de l'homme pieux, comme Étienne-le-Grand, qui fait hommage à Dieu de ses victoires et accepte les défaites comme un châtiment des cieux, il y avait eu dans Pierre Rares un

homme de la Renaissance, employant tous les moyens pour arriver au but, ce pouvoir qu'il déguste avec volenté ; c'est le lutteur de race, préoccupé seulement d'un succès qui ne pourrait pas être retardé par des considérations morales. Il sacrifiera les enfants de cet aventurier italien, de ce bâtard de doge de Venise, en même temps intime du Sultan Soliman, qui voulut pour lui la couronne de Hongrie, entourée des couronnes princières de Moldavie et de Valachie, pour ses enfants ; il répondra à l'invitation à la paix de la part du roi de Pologne, qui venait de le battre, par ces paroles où il y a peut-être plus de foi que d’hypocrisie: «ce n'est pas vous qui m'avez vaincu, mais Dieu m'a frappé à cause de mes péchés»; chassé, réduit à rien, en danger de mort, pauvre fuyard à Constantinople, il annonçait aux siens qu'«il sera ce qu'il avait été et quelque chose de plus». Maïs sa femme Hélène se distinguait de ce mari tenace et rusé, d’un réalisme plein de ressources même le lendemain de la pire des défaites: elle apportait en Moldavie, où les nobles, les princes mêmes avaient quelque chose de la tête carrée du «paysan du Dambe» l'élan poétique, la fureur des combats chevaleresques qui marquent sa race. Aussi fut-ce du serbe, de son serbe à elle, qui ne fut jamais oublié — elle écrivit les lettres d’excuse adressées par son mari à l'empereur ottoman —., que furent traduits en roumain les grands livres de chevalerie dont se nourrit l’esprit des preux du moyen âge, en Orient aussi bien qu’en Occident, à savoir la guerre, ou l’«Histoire» de Troie, sous la forme bien connue Ou, un peu aussi, sous celle que lui donna en France Benoît de S. Maur, l’abondant en rimes. Mais surtout la Vie fabuleuse d'Alexandre le-Grand, avec ses combits contre les Amazones, contre les Indiens du roi Porus, avec les monstres bizarres et terrifiants qui sortent à la rencontre du héros macédonien. Désormais c’est là qu’on cherchera le modèle du prince combattant pour la gloire, sans se soucier des sacrifices quelle demande et des malheurs qu'elle attire, Michel-le-Brave

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imitera donc le grand inspirateur ; à Cälugäreni il se lancera personnellement, hache en main, presque seul, sur les Turcs du Vizir Sinan, il défiera ses ennemis politiques, jusqu’au «Saxon immoral» qui est pour lui l'empereur Rodolphe, en passant par ce rival qui finira par le tuer, Île général impérial Basta, auquel il promettait de lui clouer sur le front les lettres d'in: trigue. Et il mourra, prédestiné à cette fin, dans l’auréole du martyre, tué par un traître le lendemain d'une victoire vengeresse sur un autre de la même espèce.

Comme on le voit, le tableau de la littérature roumaine à cette époque diffère un peu de celui qu’on était accoutumé à tracer. Celui-là ne comprenait que des écrits religieux d’une certaine catégorie. On parlait beaucoup du traducteur qu'aurait été le moine Coressius (Coresi). Or ce lettré, réduit à quitter ia Valachie, où Mircea le Tchoban n'aimait pas les clercs et le leur faisait sentir, et abrité en Transylvanie, où lés bourgeôis saxons venaient de passer à la foi évangélique, ne fit que publier à leurs frais et pour l:ur profit, religieux et matériel en même temps, les anciens manuscrits hussites qui couraient le pays, la couleur de l'encre servant quelquefois à séparer, dans une seule écriture, le texte slavon de cette vieille version. Plus d'une fois il montra ne pas comprendre ce qui passait par ses mains actives. Il n’a, du reste, pas même ce souci d'art qui avait distingué, au commencement du siècle, les travaux du Monténégrin Macarius ou, plus tard, vers 1540, ceux d’un autre Serbe, Bojidar, et de son élève. Il utilise sans aucun choïx pour son texte cyrillien des frontispices occidentaux. Employer le roumain seul ou le roumain à côté du slavon. ce n'était pas pour lui le résultat d'une conviction nationale, maïs bien un effet du désir, bien naturel, qu'avaient les Saxons d'attirer à leur Église les Rcumains auxquels dès 1544 ils venaient de donner un catéchisme,

Les Hongrois calvinistes, qui avaient créé par une pression officielle une Église réformée des Roumains,

avec un surintendant et des synodes populaires, leur donnèrent par la munificence d’un hobereau transylvain un Évangile expliqué, puis, comme entre l'Ancien Testament et la doctrine de Calvin il y a un lien étroit, une version de cette Palia fut donnée par trois clercs roumains de ce Banat oriental, de cette , Valachie citérieure où noblesse et clergé avaient embrassé, sans renier cependant leur nationalité, la foi nouvelle: le volume, non terminé, parut à Orästie en Transylvanie.

L'orthodoxie réactionna Elle s’entendit avec les Saxons de Brasov Kronstadt, de braves gens pratiques, le ,juge‘‘ Lucas Hirschel en tête, qui admirent la publication d’un autre Évangile expliqué, traduit honnétement du vieux texte grec, ne pouvant pas susciter des défiances dans les deux principautés roumaines dont on escomptait la clientèle, et on alla jusqu'à la demander par écrit. Les prêtres de l’église de $S. Nïicolas des Esclavons (Schei) à Brasov, bâtie par Neagoe, refaite par Pierre Cercel, donnent donc en 1580 cette Cazanie, qui dut être largement répandue.

Et, sans aucune incitation de propagande étrangère ou de gain auprès du prétendant Pierre Cercel, vivant en Chypre, ua logothète, un secrétaire indigène, Radu de Mänicesti, se met à rendre en roumain un Évangéliaire.

Mais ce christianisme inexorablement dogmatique ne satisfaisait pas assez Et alors, ça et là, dans les villages on traduit les vieux livres de l’hérésie manichéenne logée dans le Balcans, du dualisme des , bogomiles“ bulgare, tout ce patarinisme séculaire dans lequel la Vierge

descend aux enfers, du ciel tombent des épîtres dans

des pierres et surtout la terrifique figure de Satan demandant son droit, écarté par son rival divin domine tous ces sombres drames mystérieux d'une croyance persécutée. On voit le complément de Ja peinture superstitieuse sur l'extérieur des couvents de Bucovine.

Le roumain envahissait, du reste, tout le terrain. Dans la correspondance de Pierre le Boiteux, exilé au

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Tyrol, il bat le grec et se rencontre sous la plume des compagnons de ce prince, qui écrit gauchement la langue de son pays, aussi bien que sous celle des boïars restés dans le pays. Une fois, dans sa conquête transylvaine, Michel-le-Brave lui même emploie la langue du peuple. C’est en roumain que sera écrite l'inscription qui sur la petite pierre recouvrant à Dealu sa tête tranchée par le glaive rappelle qu'il a été prince de Valachie, de Transylvanie et de Moldavie et que tes Allemands l’ont tué à Turda“.

A côté il y a eu cependant aussi une floraison épique. Elle s'attache d’abord aux princes moldaves Pour le règne de Rares il y.a un prince toujours à la chasse, uïe princesse qui se sent trop souvent seule et le consolateur qu’on attend et qui est Vartic, un boïar d'origine arménienne, de cette époque. Maïs, si on a conservé ce petit poème, c’est dans les seules pages du chroniqueur Jean Neculce, écrivant vers 1740, qu'on a la légende du chasseur Dragos qui, poursuivant un bison, en arrive à fonder un pays, celle d’Étienne le- Grand qui cherche par le trait de son arc la placé où sera l'autel de sa fondation de Putna, celle de Rares le pêcheur qui, rapportant le produit de sa chance, rencontre en chemin les boïars l’acclamant comme prince. En Valachie on est plus heureux. C'est dans les vers mêmes de la chanson primitive qu'après la tragédie de la construction de l’église d’Arges on ap prend les avatars du «tchoban» Mircea à la chemise noire, la vengeance de Mihnea le Mauvais contre Oprisan, l'homme aux nombreux troupeaux, plus riche que son maître, le châtiment ordonné par Michel-le-Brave,. dont telle victime gît au couvent de Snagov sous une pierre rappelant l'exécution contre le chevalier Radu Calomfirescu, devenu un traître. |

Comme dans l’art, l'esprit populaire, sensible et rieur, aimant la fantaisie, défigurant les faits historiques, se dépensant dans l’anecdote et amoureux de la couleur, marque la littérature de cette époque.

Le XVIl-e siècle.

Le XVIIe siècle commence par la continuation des exploits d'un Michel-le-Brave, d'un côté, par les phénomènes de réaction ou d'imitation, dans le camp de ses adversaires, de l’autre. Le romantisme chevaleresque dure encore et sa domination se prolongera pendant une vingtaine d'années, pleines de combats, de conqiêtes, de défaites, de souffrances en exil

L'art a dû se ressentir de cette instabilité Michel lui-même n'a laissé comme monument de son court règne tragique, que cette église bucarestoise qui porte encore son nom, Mihai- Vodà, édifice modeste, défiguré en partie par les réparateurs et n'ayant rien des fresques contemporaines, Les Movilä: Jérémie, Siméon, qui poursuivit pendant quelques années l'illusion d’un règne valaque, leurs veuves, leurs fils s’en tiennent à la grande et belle fondation familiale de Sucevita. Seul un parent de cette dynastie indigène, Miron Barnowski, prince lui aussi, élévera la solide église de «Barnowski» dans cette même capitale moldave,

I1 fallut que, en Valachie, Radu Serban, destiné cependant à mourir dans une maison pauvre de Vienne, gagne une situation incontestable pour que le sentiment.d'’art se réveille Mais pour un long règre, en Valachie aussi bien qu’en Moldavie — ce favori permanent des Turcs pouvant se faire même remplacer, sur celui des deux trônes qu’il n’occupait pas lui même, par son jeune fils, sous la tutelle d’Argyÿre, sa femme —, il y a bien peu à signaler, et ceci malgré les années d'enfance passées à Venise par celui dont

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les soins s’étendirent surtout sur sa Cour, qu'il créa, sa garde princière, qu'il sut rendre brillante. À Bucarest, il reprit et agrandit l’offrande pieuse de son grandpère Alexandre, passant par dessus le lourd péché de son père, Mihnea, réduit à chercher dans l'islamisme abhorré un dernier abri, et son église, dont se conserve intact seulement le fort clccher, isolé des murs d’enceinte que Sinan Pacha, momentanément vainqueur des Valaques en 1595, voulut employer pour sa citadelle, sa palanca, reçut en 1625 ses restes. rapportés de Moldavie, qui reposent sous une belle pierre de marbre à longue inscription roumaine. Pendant une vingtaine d'années presque, les princes qui se succédèrent ici, en Valachie, n’eurent pas l’ambition de perpétuer leur règne par des fondations pieuses

Il en fut autrement en Moldavie, pays plus épargné par les guerres et de plus fortes traditions. Un homme extraordinairement doué y inscrivit son nom dans le développement de l’art qui venait de donner le miracle le plus récent à Sucevita. Fils d'un bour- geois de Suceava et de l’humble fémme dünt le tombeau fut creusé devant la porte d’entrée de la vieille église à Päträuti, Anastase Crimca était versé dans la connaissance de l’archaïsme byzantin et par des circonstances que nous ignorons il avait gagné la connaïissance de l’art musulman. D'un côté il orna des miniatures les plus soignées ces beaux manuscrits qui sont encore conservées à Sucevita, il présida au travail des orfèvres qui recouvrent tel Évangeliaire, tel livre de Liturgies d'un resplendissant vêtement de métal précieux duquel se détachent de nobles figures de saints d'un monvement, d’une expression, d’une liberté d’attitudes qu'on ne rencontre pas dans l’art imposant et un peu dur de l’époque du Grand Étienne, dominée par les usages germaniques des Saxons. De l’autre, ce Métropolite artiste voulut -- le premier parmi les chefs de l’Église moldave, car son prédécesseur Georges Movilä s'était borné à aider l'oeuvre de ses frères princiers à Sucevita —, voulut donc avoir son monastère

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à lui, payé de ses deniers et manifestant ses goûts. Près de sa ville natale de Suceava, ce représentant d’une bourgeoisie jusque là si modeste éleva le grand édifice de Dragomirna.

Entre les forts murs d'enceinte, l’église, très haute et d'une solidité à toute épreuve, développe ses magnifiques voûtes. Autant le clocher est lourd, autant est frêle, comme si elle n'était qu’une illusion, un caprice destiné à disparaître sous les yeux de celui qui la regarde, la tourelle, délicatement sculptée, comme une croix de cyprès rapportée de l’Athos, qui couronne la nef. Et, le long des lignes de l'architecture de cette église si nouvelle d'attitude, monte un tore à la façon orientale, d'un élan tordu comme celui d'une plante grimpante. Par dessus sa ligne enchevêtrée le miniaturiste a prodigué ses teintes de couleur joyeuse, rouge bleu, vert et a émaillé d’or cette fête des yeux. La grande peinture, malheureusement, manque: la crosse était à cette époque aussi peu sûre que le sceptre.

On ne pouvait pas imiter Sucevita, ni Dragomirna. Aussi un prince qui nous venait, par Constantinople, des guerres franco espagnoles dans les Pyrénées, cet Étienne Tomsa, vêtu de rouge entre ses gardiens armés, rude soldat et inexorabie maître, ne fit-il que donner, à Solca, un édifice correctement froid, qui hérite de ceux qui l'ont précédé seulement certains détails de la nouvelle ornamentation ; du reste, la main des pédants restaurateurs autrichiens a passé par là.

L'architecte constantinopolitain ne manquait pas à cette Moldavie de la première moitié du XVIT-e siècle. Peut-être sent on sa main dans la masse lourde et compliquée de cette église que le prince Miron Barnowski, par sa mère un parent des Movilä, éleva à Jassy: l’église qui porte encore son nom, mais ne conserve plus le bel épitaphion, qui rivalisait avec ceux de Crimca et de Tomsa dans leurs fondations ; sur sa terre paternelle, à Toporäuti, le même Barnowski s'était borné à recouvrir d’une modeste bâtisse en pierre le tombeau de son père. Mais il donna son nom même sur le fron-

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