‹ Art et littérature des roumainsChapitre 9 sur 17 · NN. Torga · texte numérisé non relu

NN. Torga

tispice, richement orné de lignes dans lesquelles Île gothique d’héritage se marie avec l’ornement oriental, tout cela étant parsemé de rosettes et pointillé de couleur, de la bizarre église de $S. Sabbas, création, dès environ 1380, de ces moines du monastère homonÿme à Jérusalem qui étaient les banquiers secrets de Pierre la Boiteux

Avec la quatrième dizaine du XVIT-e siècle La dés pays roumains se réveillèrent, sous des règnes stables, ceux de Mathieu dit Basarab, en Valachie, et de Lupu, qui se fit appeler, à la façon impériale byzantine, Basile, à de plus grandes ambitions dans l'art religieux.

Mais il y a une grande différence de caractère entre l'oeuvre de ces deux restaurateurs et fondateurs.

Le Valaque, ancien officier du grand Michel, ancien partisan dans les guerres pour le pouvoir suprême, représente la volonté du «pays», des grands boïars, maïs, au moins autant, des petits, des hobereaux de la campagne, amateurs d'aventures guerrières. C'est un vieux barbon, simple d’attitude, rusé de politique, amicalement soutenu avec un dévouement sans conditions, comme Henri IV. Il veut partout l'église, la bonne église en briques, mais tout ce qui serait la pompe, celle qui mange l'argent des pauvres, est étranger à sa politique dans l’art. À Särindar (l’église des offices de quarante jours après la mort) de Bucarest — malheureusement détruite à uotre époque sans en avoir pris au moins les plans —, à S. Démètre de Craiova, connue à peine dans ses grandes lignes, car elle a été remplacée par une bâtisse dans le goût faux de Lecomte du Noûüy —, à l'Eglise Princière de Târgoviste, bâtie d'abord, avec le palais à l’occidentale que signale en passant par le pays Bongars par Pierre Cercel, l'hôte de Venise et de la France des mignons à Arnota, sur la cime de la haute colline olténienne, où il repose, à côté de son père, dans ses autres fondations renouvelant une oeuvre antérieure qui s’en allait en morceaux, Mathieu rend le type accoutumé des murs partagés par la tore en deux registres d’arcades lombardes

ou d'ornements en parallélograme allongé qui leur correspondent. Sous le toit et des deux côtés de ce tore des briques placées, à la byzantine, d'angle sont la seule décoration Le péristyle n’a pas de sculptures ; autour des portes et des fenêtres à peine paraît Ja fleur de l'Orient. Sur les tombeaux de Mathieu et de sa femme, la bonne dame Hélène, aimant à faire fabriquer des tissus pour les églises entre les murs de sou simple palais, les ornements qui entourent les belles lettre étrangères d’une inscription artificiellement pompeuse montrent une imitation de la Russie moscovite, européanisée, dont les pratiques venaient. d’être introduites par le frère d'Hélène, le lettré Udriste .Nästurel, même dans le domaine de l'imprimerie. Dans la peinture, pas d'innovation: elle est, du reste, rare

Cette forme d'art passe aux successeurs immédiats . de Mathieu, moins ,sages“ et par conséquent moins heureux que lui Celui qui par ses intrigues avait troublé les dernières années du vieillard, arrêté par ses mercenaires devant ces murs de Târgoviste dont quelque pan surplombe la ville amoïndrie de notre époque, Constantin, encore un Basarab, dit le Camus (Cârnul), à cause de l’opération au nez qui devait servir à écarter du trône ce bâtard, fils de la femme d’un prêtre campagnard, du belliqueux Radu Serban, donne au pays la Métropolie de Bucarest, sur laquelle a passé une grande transformaticn fatale vers ja fin du siècle suivant, l’église, odieusement refaite, de sa

femme Bälasa à Târgoviste — elle voulut y être ensevelie et cet édifice à la haute tour de veille qui domine encore la campagne vers le Danube, en marge de Craiova, Jitianu.

Plus tard, après 1660, lorsque les querelles de parti entre les Cantacuzène et leurs adversaires déchireront le pays, celui des membres de la famille d’origine impériale qui arriva à régner, Serban Cantacuzène, répara à l’aide du boïar Cornescu, sculpteur de vocation qui inscrivit son nom sur les murailles renforcées, l’église de Neagoe à Arges et dans la forêt de Cotroceni, près de

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Bucarest, où il avait réussi à échapper aux persécuteurs envoyés par le prince Duca dont il courtisait la femme, il fixa le type, dont la simplicité se maintenait encore, de l’église valaque de ce XVII-e siècle. La femme de Serban, Marie, voulut avoir sa petite église à Bucarest.

Ici il y a un développement, un long développe. ment normal. En Moldavie, au contraire, sous Basile Lupu et sous celui de ses successeurs qui fut assez durable et assez riche pour pouvoir bâtir, le Rouméliote Duca, du reste parfaitement assimilé et marié à cette indigène, Anastasie Buhus, qui sans doute en régla l’action dans toutes ses fondations, on procède par saccades, comme dans la vieille Valachie des Radu et. des Neagoe.

Deux grandes églises nous sont restées de la magnificence du pompeux Basile dont le père, d’origine roumaine, mais balcanique, avait servi Radu Mihnea. Aux Trois Hiérarques de Jassy il y a la continuation de l'édifice moldave classique, de pierre, à deux tours, aux ornements gothiques autour des portes et des fenêtres. Mais, à la place de sa polychromie extérieure, il y a la sculpture minutieuse, de caractère asiatique, de chacune de ces pierres qui se succèdent sans se ressembler: Lecomte du Noüy, qui a applique à cet édifice, d'un goût douteux dans le détail, mais hautement remarquable, les tristes procédés de l’église épiscopale d'Arges, a prodigué à l’extérieur un or criant, alors que l'intérieur, complètement refait, a bénéficié du talent hardiment innovateur de son frère, le peintre. Il faudrait écarter à Golia, à Jassy aussi, église du XVI-e, fondation du logothète de ce nom (Golea), ces pilastres encastrés dans le mue dont l’affublèrent des restaurateurs hongrois sous le règne du Phanariote Grégoire Ghica, il faudrait revenir par dessus le bleu violent des retouches ordonnées par les hégoumènes grecs d'une époque encore plus récente, pour avoir l'édifice du XVITI-e siècle, dont se couronne le type, avec les trois. tours, avec le bas-relief sur marbre, à l'entrée du «pridvor»,

représentant l'Annonciation, les lignes gothiques au dessus de fa porte qui mène au pronaos: ici comme aux Trois Hiérarques des peintres russes qu’on avait fait venir dans ce but de la lointaine Moscou dominent les fresques aussi bien que les belles icônes sur fonds d’or aux auréoles reliéfées. En Valachie même Basile, réconcilié à Mathieu, transporte à Târgoviste (église de la paix, Stelea) le type moldave pur, constellé de cabochons d’émaïil vert et agrémenté de caprices orientaux.

Si Étienne, le jeune fils dévergondé de Basile, se borna à des retouches de peinture dans l’église de Hlincea, près de Jassy, fondée par le gendre épirote de Pierre le Boïiteux, Zoto Tzigaras, si le bon vieillard buveur Eustratius Dabija ne fit que gâter un peu, par une réparation dans le genre oriental, l’église de Putna, sacrée par le tombeaux d’Étienne le Grand, Duca et Anastasie, qui ne réussirent pas à terminer cette grande bâtisse de la Métropolie, qu'ils voulaient donner à la nouvelle capitale, Jassy, fondèrent, à une époque où des boïars comme l’eunuque (Hadâmbul) lani et les Cantacuzène moldaves (à Pascani), a joutèrent leurs dons pieux à ceux des vieux princes, entre autres, sur la hauteur qui avait soutenu la vieille citadelle, Cetätuia, un nouveau et splendide monument à l’art moldave.

Pas d’exagérations dans le genre, tout personnel, de Basile: au lieu des pierres sculptées par un art d'’orfèvre d'Asie, une bandelette de fleurs délicatement soulevée en relief partage les deux registres. À l’intérieur la peinture, aujourd’hui barbouillée d’un bleu dur, ne dégénère pas ; pierres tombales, objets du culte sont dans un style noble. Dans les cellules des moines, dans le grande cuisine à coupole dans le palais princier, fortement voûté et orné de fresques encore apparentes, préside le même goût. Jamais le bison moldave n’avait été empreint d'une façon plus magistrale que sur le formidable clocher qui domine l'ensemble.

Puis cet art s’en va mourir dans tel coin de mon- . tagnes, de la patriaircale Vrancea des pâtres chantant

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la brebis prophétique qui annonce la mort du jeune meneur de troupeau, avec cette église de Mira, où voulut être enterré le prince improvisé, ancien officier polonais, sur une souche de petits propriétaires à demipaysans que fut Constantin Cantemir. Il n y aura une résurrection, momentanée, que vers 1740, lorsque le prince Grégoire Ghica, un Maurocordato par sa mère, la première femme médecin de l'Orient, ce prince qui aimait à passer en revue les anciens monuments, reprit le vieux couvent abandonné de Balica, boïar apparenté aux Movilä, pour en faire, entre des jardins à la manière de l'Orient, un si bel édifice que le peuple lui attribua ce nom de Frumoasa, la Belle: s’il avait pu aussi empêcher la restauration du XIX:e siècle, qui lui a donné cependant d'assez jolies fresques dans l’ancien style |

Pendant ce laps de temps, durant toute une quarantaine d'années, la Valachie jouit du riche rêgne paisible d’un Constantin Brâncoveanu, descendant des Basarab et des Cantacuzènes en même temps, qui avait le droit à l'aigle simple valaque et à l'aigle bicéphale des empereurs de Byzance, dont il reprit la tradition.

Dans ses deux capitales, sur toutes les terres de son magu:fique héritage, il fit bâtir et réparer. Son ambition tenait à ce que ce nom nouveau soit accolé sur tous les édifices d'art vénérables à ceux des antécesseurs. On retrouve son timbre et sa figure bénigne, aux grands yeux noirs et à la barbe ronde, taillée comme celle des Sultans de son temps, aussi bien à l’église de sa femme (dintro zi) à Bucarest, à Mcgosoaia, près de cette capitale, où il éleva le plus beau de ses palais, à S. Georges le Nouveau de Bucarest. qui attendait les pauvres restes du riche prince, décapité avec ses fils et jeté à la Mer, à Hurezi, en Olténie, cet ensemble de fondations, de lui, de la princesse, de leurs fils qu'il fit bâtir comme nécropole d’une dynastie nouvelle, qu'à la Cozia de Mircea le premier. Il paraissait vouloir résumer dans l'oeuvre de sa volonté rénovatrice l’histoire entière de l’art dans son pays valaque,

Ce qui marque ce chapitre nouveau de l’art roumain cest d'abord le renouveau de la sculpture. Le boîïar Cornescu eut des successeurs. Se rattachant aux traditions de l'Italie, qui n’avait jamais été mieux connue, surtout à Venise, par les Roumains, empruntant des détails à la Renaissance occidentale, il recouvrit d’arabesques et de fleurs les encadrements des portes et des fenêtres, les colonnes canelées, les marges des escaliers, les loggie riantes au soleil, les pierres tombales.

Cet art de gaieté et d’abondance se complète par une peinture souriante et rondelette, négligemment répandue dans tout l’intérieur, allant jusqu’à l’innovation des scènes historiques, malheureusement disparues, dans le palais de Mogosoaia — dans les autres, à Potlogi, à Doicesti, le stuc seul forme l’ornementation. Ici c'est encore Vexise qui inspire et une vague influ-. ence des belles harmonies ornementales d’un Véronèse se rencontre sur ces muts valaques de la fin du XVII-e et du commencement du XVIII-e siècle.

Des boïars apparentés au prince, comme ses oncles, Constantin, à Afumati, Michel, à Coltea de Bucarest, travaillèrent à cette même grande efflorescence d'art, prodiguant sculptures sur bois et sculptures en pierre, larges fresques multicolores.

Les Phanariotes, beaucoup plus pauvres, ne consentiront pas à abandonner la tradition d’art ancien. Alors qu'un évêque grec, le titulaire du siège de Stavropolis, donnait à Bucarest le bijou de sa ,,Stavropoléos“ et le Métropolite Daniel, derrière la loggia de son modeste palais, bâtissait une jolie chapelle, restée intacte, Nicolas Maurocordato logeait les livres de sa magnifique bibliothèque, convoitée par les princes de l'Occident, dans ce couvent de Väcäresti, près de sa capitale, où il voulut être enterré. Jamais la colonne cannelée ne fut plus largement recouverte de sculptures que dans cette vaste église, accompagnée plus tard d’une délicate chapelle et entourée de hauts murs qui présentent çà et là les colonnettes des loggie. Grégoire Ghica ne suivra

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que de bien loin cet ambitieux prédécesseur lorsqu'il se ménagera une nécropole à Pantéléimon, dans une autre région de la banlieue bucarestoise.

La littérature du XVII-e siècle commence elle aussi par des ouvrages capables d'entretenir cet élan vers les hauts faits, les gestes magnifiques, qui durera longtemps encore après la mort du here représentatif qui avait été Michel-le-Brave.

Dans un couvent de l’Olténie, par ordre d’un évêque de Râmnic, Théophile, un moine obscur dont on ne sait rien, pas même son vrai nom, Michel Moxa ou Moxalie, fut chargé de donner à cette société de chevaliers aventureux l’histoire du monde telle qu’elle étäit présentée dans les ,chronographes‘, c’est à dire èn rapport, d’un côté avec la tradition religieuse, de la volonté divine régentant le monde, et, de l’autre, avec les »monarchies, voulues ou tolérées par Dieu, qui se succèdent. Puis d’autres, le Moldave Danovici, un troisième écrivain, donnaient des travaux semblables, mal- : heureusement encore inédits. Par de pareils écrits, d’un style aussi ferme que pittoresque, on ne s’initiait pas seulement au développement de l'humanité, mais on avait devant soi le modèle des sages empereurs et des princes assoiffés d’idéal. |

D'anciens officiers de Michel vécurent presque vers la moitié de ce siècle. L'un d’entre eux fut aussi ce bon vieux Mathieu Basarab, prince par le volonté du pays, des boïars combattants, dont on a un portrait le représentant comme un ancien de village, le visage bouffi par les fatigues des années, les yeux doux perdus dans les rides, le bonnet de fourrure tombant en pli sur les oreilles: un patriarche respecté, malgré la révolte de ses soldats, qui mourra, souriant, un beau jour de printemps, à l'air libre, sous les premiers rayons chauds du soleil. Mais sur les derniers jours de cette génération remuante tombe une grande paix, bénie . par une profonde foi religieuse.

Ce long règne selon la plus sacrée des traditions ne

voudra pas avoir une histoire. On ne continuera pas le poème en grec de tel refugié de cette nation.devenu hégoumène au couvent où reposait 1 Michel, Mathieu de Myrrhe. A peine quelques pages d’une compilation postérieure, décrivant cette bataille de Finta dans laquelle les hôb--eaux armés de la Valachie vainquirent les bandes exercées des Cosaques combattant dans l’armée, bien supérieure, de Lupu, paraissent venir de cette époque même.

Ce à quoi on pense surtout ce sont les livres d’ église. Avec des imprimeurs qu’on a fait venir, comme crez les Moldaves aussi, de la Russie soumise au roi de Pologne on imprime des livres du culte en slavon, trois explications des Évangiles, de dimensions différentes, y ajoutant telles explications des mystères pour un clergé séculier encore ignorant, — tout cela sous la haute surveillance d’Udriste Nästurel, l’ancien élève, très prétentieux, des écoles russo-polonaises, dominées par .a haute personnaïité, largement influente, de ce Pierre Movilä, fils de Siméon, prince, tour à tour, de Valachie et de Moldavie, qui fut, comme hégoumène à Kiev, puis comme Métropolite de la Russie soumise au roi de Pologne, le restaurateur de l’orthodoxie périclitée dans ces régions.

Udriste lui-même reste dans ce mondes d'idée, vieillot et restreint, même lorsque ce traducteur du latin en slavon de l’/mitation de Jésus-Christ passa par delà les livres d'église pour donner aux lecteurs de sa nation uñ ouvrage réunissant l'exposition romantique à l'enseignement moral.

On aura denc grâce à lui, en fort beau langage, l’histoire moralisatrice, la parabole, devenue chrétienne, du Bouddha qui découvre la douleur humaïne, les fatalités de l'existence pour en arriver, par un doux enseignement de moine, au suprême renoncement, condition du bonheur absolu et, pour les fidèles du Christ, préparation à la vie sans douleurs et sans fatalités.

Et, malgré les tragédies politiques d’un trône disputé,

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ce courant se poursuivra jusqu'au moment où les ambitions politiques des Cantacuzènes, apparentés à la vieille dynastie de Radu Serban et héritiers de ses droits et de ses terres aussi, provoquera des passions capables de nourrir une autre littérature. On aura donc, avec un Évangile en roumain, la traduction, probablement encore sous l'influence du beau-frère de Mathieu Basarab, de cette «Clef de l'interprétation» (Cheia fntelesului), qui est due au moine russe Ésaïe Galetowski, dont on traduisit encore, sans arriver à le publier, le gros ouvrage contenant les Miracles de la Vierge.

Il y avait eu déjà une tentative moldave de donner une traduction complète de la Bible, après tous les efforts pieux des moines qui travaillaient en s’ignorant. Elle fut due à ce bizarre type aventureux, Nicolas Milescu, qui fut candidat au trône, introducteur de Ia Russie dans les mystères moyen-âgeux des «Chresmologes» et des Histoires de Sybilles, adversaire, couvert d’une vieile armure théologique, des ,hérésies‘“ du Pape, tout en découvrant aux Occidentaux en pleine querelle religieuse le vrai sens de l’orthodoxie dans tel opuscule latin. Mais cet essai hardi n'eut pas les honneurs de la publication. Ce fut donc en Valachie d’abord, par les fatigues fructueuses de tout un groupe de clercs et de laïcs, qu’on arriva à cette oeuvre, glorieuse pour toute Ia race qui fut la grande Bible de 1688, dite «du prince Serbany. .

Tout autrement se manifestera dans le domaine de la littérature l'influence de Lupu, prince de Moldavie, sous le nom de Basile.

L'émule des empereurs de Byzance, qui pensait à la possibilité de s'installer, à la suite des Polonais et des Vénitiens, à Constantinople, voulut créer en Moldavie une école d’études supérieures, grecque et slave, présider à Jassy des synodes où sera proclamée la nouvelle forme du catéchisme orthodoxe, qui fut défendue ensuite contre les calvinistes envahisseurs de

Art et littérature des Roumains AN À

l’Église roumaine de Transylvanie, décréter des lois à la façon byzantine, donner aux lecteurs moldaves des traductions de la littérature hellénique.

On eut donc une compilation, aussi d’après un Occidental, Prosper Farinacci, des Basilicales, due à des Grecs rassemblés autour de l’impériale personne du Voévode. La Valachie imita aussitôt cet ouvrage prétentieux et inapplicable, après des siècles de distance, dans une snciété patriarcale, vivant d'après des normes bien différentes. Mathieu avait déjà publié une ,Pravila“ un livre de droit, s'inspirant des mêmes souvenirs anciens ; il s'empressa de faire passer dans sa seconde Pravila tout ce que son émule moldave avait réussi à mettre ensemble dans un Code plutôt théorique.

On transposait aussi en roumain l'essence de la réglementation byzantine concernant la foi et le culte («Les Sept Mystères»). Mais Basile aurait pu surtout se glorifier d’avoir vu passer en belle prose roumaine le texte entier d'Hérodote, qui ne fut fini, par le logothète Eustrate ou plutôt par ce Nicolas Milescu, qui fera aussi, pour ses nouveaux maîtres moscovites, la description de la lointaine ,,Kitaï‘‘ chinoise, que pendant les dernières années de la guerre de Crète.

Un pareil règne devait susciter une chronique, la chronique en roumain, partant des origines méme de la principauté. Grégoire Ureche, Vornic de Moldavie, ancien élève des écoles de Pologne, où sa famille avait eu jadis des propriétés et des entreprises de commerce, donnera cette large exposition, dans le tissu de laquelle se mêlent le contenu sec des annales en slavon, les sources polonaises employées avec une critique gardée par un patriotisme discret et ça et là des souvenirs personnels. Le tout armé d’une conception politique à la polonaise: respect pour le roi, mais égards pour la «république» des boïars, téléologie religieuse animant les événements, autrement inexplicables, de l’histoire. A cette époque de classicisme, pendant laquelle on s’efforce de relier aux origines romaines les tristes avatars d’une dure existence historique, la phrase roumaine

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elle-même a l'allure brève et ferme du latin. Malheureusement les hasards de la vie d’Ureche arrêtèrent le récit à la fin de ce XVI-e siècle que le chroniqueur, plutôt historien, ne connaissait pas par lui même. Sous ses brillantes choses de pure décoration, il y a ‘cependant, dans ce second pays rourain, la continuation de la forte veine populaire. :

Un fils de vignerons du côté de Putna, qui, en dépit des concurrents grecs, plus savants, réussit à être élu Métropolite de Moldavie, Barlaam, en fut, d'abord, le représentant pour passer ensuite la main à un autre, encore plus zélé et beaucoup mieux préparé.

- Barlaam donna pour les siens, dans leur langue de. chaque jour, dans cette langue pétrie par le travail et nourrie de douleurs un livre admirable, qui trouva son chemin jusque dans les plus humbles villages de cette Transylvanie où, depuis la moitié du XVII-e siècle, les Râkôczy, princes du pays, représentants militants du calvinisme, faisaient l'impossible pour éduquer les nôtres dans la Réforme, à l’aide d'évêques persécutés aussitôt qu'ils oubliaient leur ligne de conduite, se servant dans ce but d'ouvrages imprimés en

roumain, Psautier, Évangile expliqué. Jusqu’hier les

DR demandaient à leur curé que les préceptes évangél iques leur soient présentés dans cette douce langue ancienne recouvrant des suites d'idées qui sont probablement originales, des expressions poétiques qui n’ont pas été cueilies dans des modèles gréco-slavons

Dosithée, d’abord moïne dans un des grands couvents des Carpathes moldaves, puis évêque de Roman et ensuite Métropolite de sa patrie moldave, pour passer par toute la série des malheurs de la principauté A TE finir en clerc orthodoxe sur les terres du roi de Pologne sans qu'on eût jamais retrouvé son tombeau, était fils de marchands orientaux vivant en Galicie, où la colonie grecque, à laquelle se rallièrent beaucoup de Moldaves, était nombreuse. Il connaissait, avec son grec.à Jui, le iatin, le polonais, bien entendu, aussi le slavon d’ église et, non sans une certaine difficulté aux.

débuts, il arriva à. : maîtriser complètement et dans

toutes: ses nuances cette langue roumaine, arrivée à

une phase presque définitive comme capacité d'expri-

mer les idées de l'époque.

Cet étranger de naissance fut le plus hardi innovateur dans le passage, devenu nécessaire, du slavon engourdi à cette langue du peuple, fluide et colorée, assez dégagée pour servir d’instrument aux façons de pensée les plus différentes Il fut un traducteur inlassable, qui osa s’en prendre, un peu gauchement, aux vieux hymnes mêmes de la liturgie des saints Basile, Grégoire et Jean ; le Psautier en eut une nouvelle traduction, et les prières de la Vierge se présentèrent pour la première fois d’un façon intelligible au peuple. Mais ce qui fait son grand mérite littéraire et présente un énorme progrès dans le développement du courant. populaire dans la littérature roumaine ce sont les Vies des Saints et sourtout son Psautier versifié.

Recueillies dans plusieurs oeuvres grecques, les ,, Vies‘, qui furent publiées dans toute une série de petits volumes, donnaient la nouvelle, le roman à cette époque de préoccupations pieuses. Quant au Psautier, si. 1 évêque poète a été peut-être inspiré par un essai ana-

logue en Pologne, il a emprunté au meilleur langage du peuple non seulement le rythme bref, fluide, capable d'accompagner toutes les nuances de la pensée et

du sentiment, mais aussi le ton de la vieille chanson des pâtres et jusqu'aux termes de comparaison qui tou chent, comme dans le ,franciscanisme“ de la littérature du moyen âge, tous les domaines de la vie pratique. Aussi cette poésie, religieuse et populaire en même temps, fut-elle aussitôt adoptée par les humbles. Elle passa dans les pauvres recueils manuscrits des prêtres de village qui écrivent en grosses lettres timides les lamentations, correspondant à leurs propres douleurs, sur les rives de ,l’eau de Babyloine“ et plus d'une fois le psaume adapté ainsi à l’état d'esprit des humbles fut-il une consolation dans les jours difficiles, jusqu’ à ceux de la guerre pour à intégration et l'existence même du pays.

Mais une nouvelle période commence en Valachie. avec les luttes pour le pouvoir des Cantacuzènes et de leurs adhérents. Une forte passion politique anime ceux qui se disputent le trône et les dignités. Il y a de la haine, de la soif de vengeance, de là compassion pour les vaincus qui ont succombé. Si la principauté n'avait pas eu jusque là de chronique, pour noter seulement les événements qui se succèdent, elle en gagnera plusieurs lorsque les partis s’aftronteront, cherchant à éterniser par la page écrite les sentiments qui les ont animés. Il y aura donc entre 1680 et 1690 tout un mouvement littéraire suggéré par ces sentiments, et il donnera la chronique du logothète des Cantacuzènes, Stoica Ludescu, qui chercha à coudre ensemble, comme introduction à son propre récit, les chapitres isolés de l’histoire du passé et, de l’autre côté, au bout d'une autre compilation, les véhémentes sorties de Constantin Filipescu le capitaine, qui s’acharne contre cette famille dominante. Un peu plus tard, Radu Popescu entreprendra une oeuvre encore plus hardie, dans un ton d'’impitoyable critique, qui ira, réconciliée pourtant avec des pouvoirs nouveaux, mais entrecoupée par les imprécations jusqu'après l'installation des Phanariotes.

Radu Popescu avait écrit aussi des Mémoires, d'une partialité tout aussi évidente et tout aussi naturelle. La Moldavie en a d’autres, d’un caractère beaucoup plus élevé. I1s sont dûs à Miron Costin, Grand Logothète, fils d’un conseiller étranger de Radu Mihnea et lui aussi, comme Ureche, élève des écoles de Pologne, plus que cela: client des hauts diguitaires de ce royaume et du roi héros Jean Sobieski lui-même, Écri-. vain de langue polonaise, ayant dédié des opuscules. historiques en prose et en vers à ses patrons, Miron Costin, destiné à périr précisément à cause de ses relations avec les Polonais, suivra dans ses mémoires qu'on appelle une chronique aussi bien ses propres penchants, d'un ïindividualisme un peu capricieux, sans rien de la discipline de son prédécesseur, que des modèles trouvés dans le pays voisin, qu’il considérait

comme sa seconde patrie. Il touche aussi —et ce sera un devoir, désormais, pour tout écrivain historique roumain -— à la question des origines romaines.

Mais son fils Nicolas Costin ne fut qu’un érudit sec, traducteur de l’,Horloge des princes“ de Guevara et amplificateur de l’oeuvre de Miron, et tout un groupe d'écrivaius peu doués ne firent que pousser plus loin le récit des événements qui forment l’histoire de la Moldavie, jusqu'à ce Jean Neculce, qui, vers 1740, représente bien autre chose par le chärme de ses souvenirs.

Après 1690 et jusque assez loin dans le XVIIIe siècle il y a pour la prose roumaine — car, dans la poésie, Dosithée restera isolé —- un grand changement, correspondant à cet art ‘qui réunit à l’ambition de son élan la douceur, presque populaire, des ornements.

En Valachie, un riche boïar, de très haute famille, frère du prince Serban et oncle de Brâncoveanu, luimême destiné à gagner le trône à son fils Étienne et à mourir avec lui, d’une façon obscure, dans la geôle turque, Constantin Cantacuzène le Stolnic (,l’échanson‘“), entreprend d'écrire une histoire complète de sa race jusqu'aux éléments, qu’on n’entrevoyait pas jusque là, de la péninsule des Balcans L'ancien pêlerin à Venise, l'étudiant à Padoue dont un hasard heureux a conservé le naïf cahier de notes, le correspondant du célèbre comte Marsili, auquel il a fourni des renseignements sur son pays, veut élever dans cette oeuvre comme son Hurezi à lui. Et, de même que le couvent aux hautes proportions est agrémenté de tout ce que peut donner une sereine et gaie inspiration de la peinture, de caractère presque populaire, le Stolnic cherchera dans les documents, les inscriptions, les coutumes et jusqu'à la chanson populaire les éléments de son récit, allant jadis jusqu’après 1206, mais coupé dans les manuscrits existants à l’époque d’Attila. Le style est riche de réminiscences italiennes, la période est large et cadencée, mais plus d’une fois l'esprit espiègle du

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boïar campagnard surgit vivace au milieu de la phrase aux longs plis.

Le Moldave Démétrius Cantemir, prince régnant enveloppé en 1711, après seuls quelques mois de règne, : dans la catastrophe de Pierre-le Grand, aux espoirs duquel il s'était livré, choisit, avec la même ardeur que Constantin Cantacuzène. le sujet qui tenait le plus à coeur aux membres de cette génération. Formé à Jassy même par un ,médecin-philosophe” crétois, envoyé à Constantinople comme ôtage par son père, initié pendant toute une jeunesse en même temps à l'érudition grecque, à la littérature fleurie de l'Orient musulman, à l'esprit ,philosophique“ occidental dans les salons de Péra, ce grand savant put mener à bout dans son exil russe sa , Chronique des Romano-Moldo Valaques‘ et son Histoire de l’Empire ottoman qui, avant de paraître en français, en anglais, en allemand, put donner à Montesquieu ami d’Antiochus, fils de l'historien moldave et ambassadeur de Russie à Paris l’idée des «grandeurs et décadence d'empire“. Il y a dans ces ouvrages une riche information, sertie par une critique parfois un peu gauche et revêtue dans un style qui sent trop la phrase latine. Mais le princier érudit est, en même temps. bien le fils du paysan moldave arrivé au trône par un simple hasard. 11 y a dans la Vie latine de son père comme un ton de ballade; dans sa ,, Description de la Moldavie“ il descend jusqu'aux coutumes et aux superstitions populaires, et son , Histoire hiéroglyphique‘, présentant les intrigues de Constantinople, entre Moldaves, comme une fable orientale sous les noms d’animaux de l'apologue, renferme une substance qui est aussi celle des vieux contes qui de l'Inde lointaine étaient venus jusqu'au Danube.

Les XVIIL-e et XIX-e siècles

Les Phanariotes, du reste des princes n'ayant rien . d'hostile à J'égard des Roumains, leurs sujets, dont ils dépendaïient plutôt, et sous plus d’un rapport, ne pouvaient pas maintenir la tradition de grands bâtisseurs des princes qui les avaient précédés. Pauvres. mal assurés sur leur trône toujours branljant, à la merci de toutes les compétitions et de toutes les intri- gues, ils ne savaient pas même où ils finiront leurs * jours: à Jassv, à Bucarest, dans leur Fanar familial ou dans quelque place de lointain exil. Aussi après Nicolas Maurocordato, enterré à Väcäresti, et Grégoire Ghica, dont les ossements reposent à Pantelimon, connaît on à peine pour quelques-uns d’entre eux la place où ils sont ensevelis. Celle où fut déposé le cercueil de Constantin Maurocordato, comme son père un grand lecteur et un bibliophile passionné, doit être quelque part dans la capitale moldave, où ne gît aucun autre prince de l'époque, leurs tombeaux étant dans les villages autour de la ville impériale ou bien dans la Russie des fuyards et des expatriés (un Emmanuel Rosetti-Giani, un Constantin Vpsilanti, enterré à Kiev). - En Valachie manque le tombeau d’un Alexandre Vpsi- -lanti, des Mourousi, des Caragea, des Soutzo (sauf l’un). L'église-nécropole n’est plus de mode pour ces vaga-

… bonds perpétuels d’une ambition jamais assouvie. Ils

Lt

n'en ont pas le besoin, et les moyens non plus ; à peine ajoutera-t-on, pour une raison qui reste inconnue, au vieil édifice de Cotmeana, déjà délicatement réparé

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sous Brâncoveanu,ou bien on recouvrira de mauvaises peintures la joliepetite chapelle de Michel Cantacuzène le Spatar dans les forêts de Sinaia; n'oublions pas non plus la réfection, dans le style, des belles fresques de l’église princière à Târgoviste, sur le frontispice peint de laquelle le nom d'un des derniers de ces Grecs se réunit à celui des grands fondateurs d'une époque meilleure.

Il n’y à qu’une exception, cependant assez remarquable. Un élan de philanthropie saisit ces princes élevés pour la plupart dans le: Coustantinople des Turcs, où on est compatissant aux misères du prochain, suivant les règles de l’islamisme, entretenant leschiens sans maître et délivrant les oiseaux en cage. L'hôpital, peu sympathique aux Roumains, qui entendent souffrir et mourir sous leur propre toit, s'impose à ces ‘,,philanthropes“ de mode orientale comme un des plus grands devoirs: ils paient de cette façon la rançon d’être princes. Aussi après Michel Cantacuzène, qui bâtit pour les pauvres et les étrangers l’hôpital de Coltea à Bucarest, après Grégoire Ghica, dont la munificence attendrie pour la misère humaine avait créé déjà ce Pantelimon où il devait reposer, Constantin Racoviti, inconsolable de la mort de sa jeune femme, uae Constantinopolitane, ensevelie à Golia sous une pierre dont l'inscription pleure une perte irréparable, éleva-t-il à Jassy l'hôpital de S$S. Spiridion, encore un saint consolateur, et dans son enceinte fut bâtie cette chapelle, aujourd’hui méconnaissable sous les nouvelles couches d’enduit et sous les briques surajoutées avec prétention, qui devait bientôt recevoir le corps décapité du prince Grégoire Alexandre Ghica. De ce même pieux buveur que fut sans son inconsolable veuvage Constantin Racovitä ou a, sans la même forme vague, résultant des mauvaises réparations, l’église d'hôpital du Prophète Samuel à Focsani. En Valachie, un peu plus tard seulement, un Grec des îles, entreprenant et prêt à tous les risques, Nicolas Maurogénis (Mavrogheni), arrivé au pouvoir suprême pour quelques années,

plutôt de guerre, qui finiront pas son exécution comme traître‘, consacra une partie importante de ses revenus à élever à Bucarest même cette église d'hôpital de la ,Source de vie“ (Zoodochos Pégé) ou de la Philanthropie, dont on ne peut pas reconnaître le premier caractère.

Il en est de même, pour le style, de S. Spiridion de Bucarest (une autre église portant le nom de ,,Spirea‘, d'un médecin contemporain, couronnaïit une des collines de la Capitale valaque ; on vient de la métamorphoser à la façon prétentieuse de nos jours). Elle fut construite un peu après la moitié de ce XVIII-e siècle si stérile en fait de fondations princières. Dans cette nouvelle église, de grandes proportions, dont l'aspect actuel est bien changé, fut enterré un jeune prince, Alexandre Ghica, descendant de Grégoire, l’amateur des belles bâtisses ; devenue en quelque sorte une nécropole princière, elle recevra plus tard sous la même pierre le corps du prince Hangerli. tué par les Turcs dans son palais même, et en 1821 celui du prince Alexandre Sutu, mort au moment où éclatait le mouvement révolutionnaire de l’Hétairie grecque.

En dehors de ces quelques monuments, les Phanariotes bâtissent des kiosques, bientôt disparus, au milieu des jardins, des fontaines, Grandis sous l'influence de la ,, philosophie“ envahissante, qui les dirige vers les oeuvres profanes, d'intérêt général, vers les palais et les fabriques, ils laisseront des manufactures de drap et de papier, dont pour la Valachie les ruines se conservent à Afumati, des résidences princières comme celle (aujourd'hui Palais des Archives) d’ Alexandre Vpsilanti à Bucarest, près de l'église de Michel-le- Brave — quelle ironie ! — ou celle, bien conservéeet d’un assez beau style, de Scarlate Callimachi, vers 1820, à Jassy (aujourd’hui Faculté de Médecine): la vieille Cour, souvent brûlée, restait de côté dans la vallée du Bahluiu, avec son enchevêtrement confus de vieilles constructions sans style, les anciennes tours étant disparues.

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