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A PROPOS DE LA REPRISE DES CORBEAUX

Je crois bien que la critique et M. Henry Becque sont quitte à quitte. Elle Ta qualifié brutal; il Ta appelée sotte. M. Sarcey lui reprochait de ne pas faire « du théâtre » ; il l'a félicité de son goût pour la chansonnette, et il a engagé un public de conférence à demander au vieux Philostrate l'Aveugle de Bagnolet.

Il faut pourtant, si Ton veut ce arriver » , quand on est auteur dramatique, endurer quelque chose de ceux qui enseignent à la foule quelle pièce doit l'amuser. M. Becque le sait. Il le savait déjà en 1882 , date de ses Corbeaux. Même il l'écrivait dans une préface à lui demandée par un critique, — dont, par exception, il n'avait pas à se plaindre, — en tête des Soirées parisiennes du « Monsieur de l'orchestre » .

(1) 8 novembre 1897.

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La prudence lui commandait d'être conciliant, et non pas seulement avec ceux qui font métier de juger, mais avec bien d'autres : « Conciliant avec les directeurs, conciliant avec les comédiens, conciliant avec ses confrères, conciliant avec le public... » M. Becque a trouvé que cela faisait beaucoup de conciliation, et, ne s'y sentant point porté par nature, il ne s'est pas contraint. Coups de boutoir aux directeurs, gens de « mine rogue » , aux « airs entendus » , moins enclins aux « fantaisies d'hommes d'art » qu'aux u prétentions d'hommes d'affaires » ; capables, s'ils en espèrent profit, de « se disputer le Courrier de Lyon pour l'éternité » . Coups de boutoir au public, et à quel public! à ces spectateurs des mardis de la Comédie française, « toujours si aimables et si bien élevés, excepté le mardi. » Coups de boutoir aux confrères, dont les Chapeaux de paille d'Italie couvrent les affiches. Enfin, coups de boutoir aux comédiens, et même aux comédiennes.

C'en est assez et plus qu'il ne faut pour expliquer qu'il ne soit pas ce arrivé » , en ce sens au moins qu'il n'a pas eu de franc succès. Ce qui ne l'empêche pas d'être « considérable » , et il le mérite.

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Pas arrivé, mais ayant gardé intacte sa conception de l'art, intacte aussi sa fierté et irréductible son humeur. Weiss lui mettait dans la bouche l aitière devise du père Ricci : Sint ut sunt aut non sint! Sa Parisienne a paru même viser à heurter plus fort ceux que ses Corbeaux avaient choqués. De ceux-ci à celle-là, il y a eu, en effet, non amendement, mais affirmation plus provocante et, disait encore Weiss, « aggravation » du système dramatique que nous définirons tout à l'heure. Quelque trois ans après sa naissance, cette Parisienne était, à vrai dire, acceptée et louée par M. Jules Lemaître, qui la déclarait « originale et forte » . Et voici que les Corbeaux ont une bonne presse.

Aurions-nous donc « marché » depuis 1882? Il le faut bien, puisque M. Becque, lui, n'a pas reculé d'une semelle. Il nous offre même, à cette reprise, des Corbeaux plus « féroces » qu'il y a quinze ans, puisque l'Odéon a rétabli une scène prudemment coupée par les Français. Et l'audace n'a point semblé grande. Oui, notre éducation s'est faite. Après ce que nous a donné le Théâtre-

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Libre, découpages au couteau dans la réalité, « tranches de vie, » crudités « saignantes » , plus rien ne peut sembler brutal ou seulement dur ou simplement hardi. Nous en venons presque à trouver bénignes les « atrocités » M. de Becque. Qu'il ne s'en plaigne pas; le Théâtre-Libre procédait de lui. Sur la scène créée par Antoine, il a vu appliquer sa poétique, à outrance, sans doute ; mais n'est-ce pas le sort de tous les chefs d'école d'être dépassés? Dépassé son dédain de <;e qu'on nomme l'appropriation scénique; dépassé son parti pris de donner en spectacle la vie telle quelle, le jeu, médiocre dans sa cruauté basse, des passions et des intérêts bourgeois. Mais, encore une fois, c'est de sa formule qu'est sortie la comédie jouée par Antoine. Et ne diraiton pas qu'en ouvrant cette salle, baptisée par lui-même « laboratoire d'essai » , Antoine voulût réaliser le projet de théâtre libellé par M. Becque en une douzaine d'articles persifleurs, dont chacun visait à dénoncer l'obstruction intéressée qui fermait aux jeunes l'accès des scènes existantes :

Article 1er. Il est créé un théâtre extraordinaire pour la confection et la réfection des auteurs dramatiques...

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Article 5. Si le directeur, dans un grave moment de sa gestion, était amené à prendre la décision suivante : « L'entrée du théâtre est interdite à toute personne étrangère au service, » dans cette catégorie ne pourraient pas être compris les auteurs (1)...

A la vérité, le dramaturge de la Parisienne semble lui-même tenir son credo de M. Zola. Mettre la scène « de plain-pied avec la salle » , amener « par la toile de fond le grand air libre de la vie réelle » , ne plus « bâiller aux étoiles» , descendre de la hauteur des grands sentiments a bêtes h , négliger les exigences prétendues de b l'optique théâtrale » , dédaigner « les recettes connues pour nouer et dénouer les intrigues » , laisser aux faiseurs vulgaires « l'art de plonger un personnage dans une fable compliquée, puis de l'en retirer par la peau du cou » , enfin renoncer aux « petites habiletés » traditionnelles, aux grâces apprises et aux situations notées à l'avance: c'est le svmbole formulé dans le Naturalisme au théâtre et dans la préface de Thérèse Raquin; c'est l'esthétique appliquée dans les Corbeaux , mieux encore dans la Parisienne, ce

Voir la préface précitée.

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groupe de faits pris dans la vie et mis sur les planches, sans accommodation, sans a facture » ; situation bien plutôt qu'action, coupée par des tombées et des levers de rideau. Notez que le grand manifeste dramatique de M. Zola date de 1881, et les Corbeaux de 1882.

Ce qui n'a pu être emprunté au maître naturaliste par M. Becque, c'est cette vue morose du monde, ce pessimisme foncier, cette sobre et sombre vigueur de style, cette qualité de pensée et de langue, faite d'amertume corrosive, qui est sa marque très forte de tempérament, de sentiment, de talent, malgré une poétique dont l'idéal logique est l'œuvre impersonnelle. Non, l'auteur de la Joie de vivre ne lui a pas enseigné cela. C'est de lui, de son fonds, cette conception de la vie et la sèche énergie avec laquelle il l'exprime. La preuve en est qu'il s'y complaît, qu'il y goûte une volupté intime et âpre.

Mais ce qui surtout lui appartient en propre, c'est son comique. Le mot étonnera-t-il, après ce que nous venons de dire? Son comique, le comique de cet esprit chagrin, de ce sinistre visionnaire ! Oh ! ne lui demandez pas de la gaieté pim-

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pante, du feu d'artifice, du dialogue étincelant à la Dumas, ni ce qu'on appelle simplement des « mots » . Mais, est-ce donc là le comique? Non, c'en est la contrefaçon audacieuse et si fréquente que nous en arrivons à perdre l'exacte notion de ce que cela remplace. L'expliquer revient à préciser la distinction entre l'esprit au théâtre et le comique (1).

L'esprit est une joyeuse et vive espièglerie où l'auteur entre en jeu avec ses personnages. Ou plutôt tout se passe de lui à nous par-dessus leur tête. C'est nous que visent ses fines agaceries, l'imposture déliée de ses équivoques; car il se cache toujours dans l'esprit une fraude adroite, dont s'amuse le premier le fraudeur, sans en avoir l'air toutefois, s'il esthomme de goût. Dans le comique, l'auteur s'efface, il s'abstient. Il a mis en scène ses personnages, il nous les a livrés. A eux de provoquer le rire par leurs méprises d'intelligence ou de cœur, parleur bévues naïvement étalées. L'inconscience dans l'erreur grossière est, en effet, l'indispensable élément du

(1) V. sur cette distinction le livre très philosophique et très spirituel de M. Louis Philbert, le Rire. — Paris, Germer- Baillière.

comique. Nous le définirions volontiers la sécurité dans le ridicule.

Or, telle est bien la caractéristique de quelquesuns des êtres créés par M. Henry Becque. La Glotilde et le Lafont de la Parisienne tiennent, sans sourciller, des propos révoltants d'énormité morale, — ou immorale, si vous voulez, — et la tranquillité même de leur ton témoigne combien peu ils soupçonnent leur perversité. Dans les Corbeaux, lesTeissier et les Bourdon confessent par chacune de leurs phrases et de leurs démarches leur voracité d'oiseaux de proie. Mais il ne leur vient pas à la pensée que leur friponnerie goulue puisse être répréhensible. Aussi opèrent-ils, sans un remords, le dépècement du cadavre. Et, sans doute, l'odieux domine souvent en eux le ridicule, sans toutefois le submerger tout à fait; il en surnage, de temps à autre, assez pour faire du comique. C'est alors du vrai comique; du comique conforme à la définition rigoureuse, à la pure notion classique. Lorsque Lafont dit à la femme de du Mesnil : « Résistez, Glotilder résistez... En me restant fidèle, vous restez digne et honorable; le jour où vous me tromperiez... » c'est une cécité morale qui s'exhibe devant nous. Et le mot de la fin des Cor-

beaux : « Vous êtes entourée de fripons, mon enfant, depuis la mort de votre père ; » ce mot de Tessier, sincère et candide, sur de telles lèvres, ne met-il pas sous nos yeux l'abîme d'inconscience que peut devenir l'âme d'un coquin?

Comique classique, avons-nous écrit. Oui* celui même de Molière, qui avait, certes, de l'esprit, mais en soufflait rarement à ses héros, les abandonnant avec leurs travers etleurs vices, justiciables du spectateur. Ainsi fait M. Becque, quand il jette en scène les siens, avec une rudesse insoucieuse, dirait-on, de leur sort. Et voilà comment le novateur, le révolutionnaire — d'il y a quinze ans passés — rejoint la tradition; c'est-à-dire qu'il la rejoint par où précisément il touche au vrai, auquel il n'atteint pas toujours, par son « naturalisme » et son dédain affiché de certaines conventions.

Notons, pour finir, que M. Henry Becque débuta, voilà trente ans, par un livret d'opéra, un Sardanapale, où, tout comme un autre, il « décrocha les étoiles » . 0 ironie des commencements !

CATHERINE DE MÉDIGIS

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