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ENTRE GUISE ET CONDÉ

On voit, ces jours-ci, dans les vitrines des libraires, un portrait aux lignes fermes : front puissant, sourcils accentués, nez de courbe fière, lèvres « comprimées avec une énergie plus que masculine » ; traits signalétiques des Italiens de la grande époque, observe Macaulay. C'est l'effigie de Catherine de Médicis . Point belle ; Lorenzo Contarini a raison . Mais le « regard calme et plein » — le mot est encore de Macaulay — exprime bien cette « prudence extraordinaire » qu'admirait en la femme d'Henri II l'ambassadeur vénitien. C'est la veuve que représente la gravure sur bois exposée par MM. Boussod et Valadon pour l'annonce d'un livre signé Henri Bouchot ; la veuve sous a les soyes lugubres » , ostentation de son deuil qui n'empê-

chail pas Brantôme de reconnaître en elle « la reyne par-dessus toutes les princesses de sa cour, les unes plus belles que les autres » .

Un retour de mode remet -il en honneur la Florentine? A côté de cette publication de luxe, voici sur elle un livre d'aspect grave, une thèse de l'École des Chartes qui s'offre sous les espèces d'un in-octavo . Ne vous laissez pas effrayer par son volume. Il est très plein, mais point lourd. C'est de l'histoire documentée à la bonne manière; l'information la plus consciencieuse et la plus savante autorise, à chaque page, le récit, mais sans l'empêcher jamais ni le ralentir. M. Bernard de Lacombe ne fait point peser sur son lecteur le poids de son érudition. Sa phrase, toujours nette, qu'elle se coupe brièvement ou qu'elle se développe en période, s'incorpore les témoignages et les entraîne dans la belle allure de la narration, ou bien, s'en allégeant, elle les rejette en marge. Ainsi, l'ouvrage satisfait à toutes les exigences de la critique, en s'exemptant de cette disgrâce où trop d'archivistes affectent de voir la marque même de la science.

Catherine de Médicis entre Guise et Condé, estce bien le titre exact de ce livre ? Le véritable sujet est plutôt l'histoire de la ville d'Orléans pen-

dantles guerres de religion, et nous n'accuserons pas l'Orléanais M. de Lacombe d'avoir exagéré le rôle de sa cité. Car, au début de la grande crise, elle fut vraiment la capitale du protestantisme en France, et elle était en même temps la seconde capitale de la monarchie. P. delà Place l'appelle « le nombril du royaume » ; Théodore de Bèze fait de son université « une des trois fontaines dont les eaux dégorgèrent par tout le pays » . Or, ces eaux étaient saturées de « réformation » . Bien placé pour étudier une histoire locale avec laquelle, comme il dit, « notre histoire nationale s'est confondue pendant quelques années, » M. Bernard de Lacombe a institué, sur la première éclosion et le développement du protestantisme à Orléans, puis sur les luttes dont fut le théâtre et l'enjeu cette citadelle des huguenots, une enquête que l'on comparait hier, toute proportion gardée, à celle de Taine sur les premiers temps de la Révolution (l). Archives communales, comptes de ville, d'hôtel-Dieu ... archives départementales, lui ont fourni des renseignements pour la plupart inédits . Il a cherché et trouvé ici, à l'Arsenal et ailleurs, la trace de pro-

(1) M. G. Raguenault de Puchesse, Journal des Débals, 15 novembre 1899.

cès qui, du bailliage d'Orléans, aboutirent au Parlement de Paris. Indiquons, parmi les pièces intéressantes qu'il a mises au jour, des instructions royales, des correspondances administratives et des dépèches d'ambassadeurs qui, maintes fois, d'Orléans même, renseignèrent leurs gouvernements de Rome, Londres, Madrid, Florence, Venise.

Il est souvent parlé de Genève. Pour les néophytes que Théodore de Bèze avait vus naître à la loi nouvelle et dont il louait la jeune ferveur, cette ville était une sorte de cité sainte. La liste est longue de ceux qui y allèrent en fugitifs ou en pèlerins, si le terme est de mise. Pèlerinage méritoire, puisqu'il pouvait leur coûter la vie, comme à Étienne Péloquin et à plusieurs de ses compagnons. Calvin et Farel suivaient, au reste, d'un œil attentif les progrès de la « religion » dans ce pays qui appelait des apôtres. Beaulieu écrivait à Farel : « Il y a des gens ici qui demandent ouvriers pour cette moisson nouvelle. » Hugues Soreau, dit du Rosier, réclamait instamment de Calvin majores operarios. Et ces eoopérateurs, qu'il voulait doctes et bien disants, ceux mêmes que nommément il désignait, lui étaient accordés. Des secours d'une autre sorte

lurent sollicités du Sénat genevois par Gondé, lorsqu'il s'apprêtait à défendre contre la cour la place de « forte assiette » et si convenable pour « dresser une grosse teste » , où il venait d'entrer par surprise.

C'était en 1562. Six ans après, par un brusque retour, Orléans devenait l'un des foyers les plus ardents de la Ligue, et cette réaction, notre historien le constate, se déshonorait par de « lamentables excès » .

Je ne tairai point que M. de Lacombe est catholique, non seulement de naissance et de baptême, mais de foi. Et, si je tiens à le dire, ce n'est pas pour vous (l) mettre en garde : c'est pour lui faire honneur de son impartialité. A propos, je crois, de son Histoire universelle, Agrippa d'Aubigné confesse qu'il a bien pu « dire quelque menterie, sans être menteur » . Il s'efforce pourtant d'être véridique, en tant de pages où il distribue avec une si parfaite équité éloges et blâmes entre ceux de son parti et les autres : admirant en François de Guise « un grand capitaine ? duquel le naturel se fust porté non à la ruine»

(1) Cet article a paru dans le Journal de Genève.

mais à l'estendue de la France, en une autre saison et sous un autre frère » ; qualifiant Martigues « un des plus hasardeux et résolus capitaines du royaume v , pour la belle trouée qu'il fit, au combat de la Levée, dans les rangs des réformés ; louant pour sa vaillance Chicot lui-même, et aussi le baron des Adrets, ce « renégat » et ce « bourreau » . A trois siècles de distance, il est moins difficile de porter sur les hommes et les faits une juste appréciation. La sérénité du jugement est encore pourtant un mérite, chez ceux, du moins, en qui elle n'est pas faite d'indifférence sceptique. Or, le plus zélé protestant peut lire le volume du catholique M. de Lacombe; pas une ligne ne le blessera. Je ne sais si plus bel hommage fut jamais rendu à la discipline qui distingua les troupes de Gondé pendant les premiers mois qui suivirent la prise d'Orléans : « On n'y entendait pas un blasphème; on n'y voyait ni dés, ni jeux de cartes; les femmes en étaient proscrites, et, soir et matin, « les prières publiât ques se faisoyent et le chant des psalmesretentis- « sait dans l'air. » Les nobles donnaient l'exemple, ne pillant ni ne battant leurs hôtes, mais payant scrupuleusement ce qu'ils prenaient. Quand il se commettait un crime, on bannissait le cou-

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pable , ou bien on le livrait à la justice : deux soldats, Cornefin et Jules Goyaut, furent pendus pour s'être rendus coupables d'un vol chez un chanoine de la cathédrale. » Ce bel ordre ne dura malheureusement pas. De terribles violences éclatèrent. M. de Lacombe les détaille avec un luxe tout nouveau de documentation, mais sans outrer ses rigueurs d'historien. Sa sévérité pour ces crimes du fanatisme n'offenserait même pas un d'Aubigné, qui avouait « les vices déjà coulés » dans les armées protestantes, et « qu'elles avaient fait la première guerre en anges, la seconde en hommes, la troisième en diables encharnés » .

Tous les esprits modérés souscriront aussi à son jugement sur Catherine de Médicis, qui, « en bonne Florentine, » eût voulu dénouer plutôt que trancher le nœud gordien de la situation; vive et souple , « capable de tous les manèges, » multipliant les avances aux chefs des religionnaires, si bien qu'aucun n'allait en message à la cour sans en revenir « gangné du tout » ou « affady du cœur » ; énergique cependant autant qu'habile; préparant la guerre « en bon capiteyne » , envoyant à Monluc et à Burie courriers sur courriers, faisant garder les rivières et

les passages. Ici encore, M. de Lacombe est dans la mesure, dans le vrai ton de l'histoire. Pour le bien qu'il écrit, çà et là, de la femme politique, il ne serait même pas démenti par le virulent auteur des Tragiques, qui, une fois posée sa plume de poète, aiguisée, dirait-on, à l'acier de son corselet, reconnaissait les mérites et même les « vertus » de celle qui sut si bien « trancher du cousteau des divisions » .

Si ce n'était un morceau de trop d'étendue,, nous transcririons d'un bout à l'autre ce portrait de la reine mère; beau jet de prose solide et juste. Nous n'avons qu'incidemment parlé du style de M. de Lacombe. Une plénitude sobre en est la caractéristique. Forme adéquate d'une pensée ferme et maîtresse de soi, les délicats sentiront l'art infus en sa simplicité robuste. Cette élocution tempérée se colore, du reste^ s'anime à l'occasion. Par exemple, dans le récit de cette prise d'Orléans « sans playe donnée ni reçue » , coup de main joyeux autant que hardi, «course folle» où Condé entraînait deux mille cavaliers crevant leurs montures, semant sur la route manteaux et chapeaux, la phrase aussi prend un train de galop. Pour tout dire, nous

aimons cette manière d'écrire l'histoire, et il nous étonne autant qu'il nous plaît de rencontrer des pages de cette qualité sous une plume toute jeune. Mais M. Bernard de Lacombe trouvait de bons modèles dans sa toute proche famille.

20 novembre 1899.

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