MGR D'HULST
« La philosophie ne s'évite pas, » écrivait un jour Mgr d'Hulst. Nul mot n'exprima mieux l'essence d'un esprit. Ce n'est pas assez de dire que le recteur de l'Institut catholique fut philosophe. La philosophie avait fait toute la substance de sa pensée, nourri sa parole, composé la trame de ses écrits, informé son style, pour user d'un terme scolastique qu'il aimait. Elle avait aussi modelé son être physique. Car ne devinait-on pas un philosophe à l'amplitude de ce front, à ce regard qui visait au delà du sensible, même à l'usure prématurée de ce corps, serf d'un esprit qui lui était un maître dur; au fléchissement de ce buste fatigué, semblait-il, du poids de la tête lourde d'idées?
Dans les deux volumes de Mélanges oratoires parus de son vivant, je ne sache pas une simple allocution où ne se développe ou ne s'indique une idée générale, et je n'ai pas peur que des
publications posthumes me démentent. Qu'il prononce le panégyrique d'un bienheureux, qu'il marie des princes, qu'il harangue un institut, des étudiants ou des conscrits; qu'il distribue des prix à des collégiens, de toute circonstance il sait extraire le sens supérieur. Lisez son badinage transcendant sur le conflit astronomique de Copernic et de Ptolémée, au cercle de jeunesse des Francs-Bourgeois.
Cette étude ne prétend pas à peindre l'homme. Une plume jeune et émue, déjà expérimentée, a raconté Mgr cCRulst intime (1). Ce que fut le prêtre, un évêque l'a dit en une langue où l'on a reconnu la grande tradition de la chaire, et avec un accent où l'on a senti autre chose que le ton obligatoire de l'oraison funèbre. Le grand initiateur d'œuvres a été loué par des témoins actifs de ses entreprises. Le député a reçu l'hommage de la bouche la mieux qualifiée. Reste à montrer le philosophe, et c'est ce que nous voudrions faire.
Nous essaierons d'abord de le définir. Puis, comme il a pénétré tout l'homme et unifié sa
(1) Cette plume est celle de M. Louis Thiéblin.
vie, d'apparence si éparse, en influençant toutes les formes de son activité, nous le retrouverons dans l'apologiste, l'orateur, l'écrivain, et même le politique que fut si peu de temps Mgr d'Hulst.
Si Maurice d'Hauteroche d'Hulst n'était entré dans les ordres, il se fût, sans doute, consacré aux sciences. Au sortir du collège, son intelligence, déjà ferme et amoureuse de précision, se plaisait aux déductions rigoureuses. Il rêvait de l'École polytechnique. On raconte que, seul dans sa chambre, il s'exaltait en répétant au tableau son cours de mathématiques. L'appel de Dieu l'arracha à ces austères ivresses. Sa vocation philosophique naquit-elle donc de sa vocation religieuse? Nous ne le pensons pas. Savant de profession, il ne se serait point confiné dans sa spécialité, si large fût-elle. Il eût été pris de ce besoin de synthèse où il voyait la marque des intelligences supérieures; il eût édifié, sur des données positives, de vastes généralisations. Il portait le signe des prédestinés à la métaphysique. D'ailleurs, il lui fut bon de passer par la
discipline de l'esprit géométrique. Un goût très vif lui en resta pour les sciences exactes, il ne cessa point de s'intéresser à leurs progrès, et il gagna à leur commerce d'être mieux armé de méthode, plus exigeant en fait de certitude, plus apte à se mouvoir dans l'abstrait.
De l'ontologisme qui lui fut enseigné à Saint- Sulpice, nous ne dirons rien. Il ne fit que traverser cette doctrine. A vingt ans, épris d'Aristote et de la Somme, il se tourna vers le thomisme. Comment son cours de l'Institut catholique putil jamais être suspecté de cartésianisme? Nul enseignement ne fut plus que le sien pénétré de scolastique. Du jour où le cardinal deReisach l'eut conduit sur les hauteurs de l'ancienne métaphysique, il s'y fixa sans retour. Il se plut à ces vues embrassantes des choses; il s'enthousiasma pour ces larges synthèses où se développe la série des êtres échelonnés et hiérarchisés, « depuis la matière informe jusqu'à la forme sans matière, depuis la pure puissance jusqu'à l'acte pur. » Non, certes, que tout lui parût définitif dans ces constructions hardies. Il était loin d'v voir, comme certains thomistes intransigéants, le dernier mot de la sagesse humaine. Non seulement il confessait les « subtilités fri-
voles » et les « répétitions serviles » auxquelles les xve et xvie siècles abaissèrent renseignement des docteurs du xm% mais il avouait les insuffisances des données scientifiques mises en œuvre par ces maîtres eux-mêmes : la pauvreté de leur physique, l'inexistence de leur chimie. Tout le premier, il voulait que I on remît sur l'enclume, pour les forger à nouveau, certains « chaînons rompus » de l'antique doctrine. Mais il demandait qu'on reconnût en cette doctrine un admirable effort tenté par l'esprit humain pour unifier ses connaissances acquises. Mieux que cela. Il affirmait qu'après les retouches nécessitées par le progrès des sciences, le système resterait, en ses grandes lignes, fort semblable à lui-même. Et il promettait quelques surprises à ceux de ses contempteurs qui s'aviseraient de l'étudier, les avertissant qu'ils y trouveraient plus d'une fois, indiqué ou formulé, ce qu'ils prenaient pour très nouveau : par exemple, cette théorie de l'abstraction dont Taine n'était pas éloigné de se croire l'inventeur et qui, dans sa forme achevée, appartient en propre à saint Thomas d'Aquin, et aussi, ce qui étonnera davantage, telles observations de biologie. Ne découvre-t-on pas, chez le même saint Thomas,
une intuition de l'évolutionnisme ? Ce qui est certain, c'est que le « Docteur angélique » base sa distinction de l'homme et de l'animal sur des données de physiologie autant que de psychologie, et que son cadre anthropologique s'ouvre assez largement pour comprendre « tout ce qu'atteste et même tout ce que pressent » la science moderne.
Et par là, combien le « péripatétisme chrétien » , comme l'appelle Mgr d'Hulst, est-il plus en état que le spiritualisme moderne de se confronter avec les dernières théories issues des laboratoires? Quelles fortes positions que celles de cette philosophie toujours en contact avec les faits ! Et qu'elle offre aux chrétiens un meilleur terrain de rencontre avec les tenants du matérialisme (1) que cette métaphysique sans point de départ expérimental, qui prétend extraire du moi pensant la notion du monde et la preuve de Dieu; combinaison de «jugements analytiques qui ne rendent que ce qu'on leur prête » . Cette métaphysique, nommons-la de son nom : elle est cartésienne. Mgr d'Hulst lui impute l'infirmité
(1) Nous continuons à user de ce mot, dont on affecte de ne plus se servir, pour désigner dans leur ensemble les écoles philosophiques qui nient l'âme.
de la philosophie qui, sous des appellations diverses et à travers des variétés multiples de systèmes, a représenté chez nous, depuis deux siècles passés, la croyance à l ame spirituelle et immortelle. Il dénonce le faux circuit du doute méthodique, il nie la légitimité d'une hiérarchie de certitude entre les diverses sources de l'évidence. Et il montre comment du principe de l'autorité supérieure de la conscience est sorti l'idéalisme de Berkeley, d'où a procédé le phénoménisme de Hume, auquel se rattachent — à travers Locke et Condillac — Stuart Mill, Bain, Spencer, en Angleterre; Comte, Littré, Taine, en France.
Mais c'est à la psychologie du Discours de la méthode qu'il s'attaque de préférence, et l'on peut dire que la critique de la théorie cartésienne sur les relations de l'âme et du corps forme la pensée centrale des essais divers réunis par lui sous le titre de Mélanges philosophiques. Il attribue à ce système sans appui dans l'observation le discrédit où est tombée de nos jours la foi à la spiritualité.
Du corps à l'âme, aucune communication, pas même du connaissant à l'objet connu. D'un
côté, l'âme, qui n'est que pensée; de l'autre, le corps, qui n'est qu'étendue. Une « cloison étanche » les sépare. Or, comment faire admettre à des physiologistes qui, chaque jour, constatent l'immixtion de la vie organique dans l'opération intellectuelle, une pareille indépendance du principe pensant? Comment leur faire prendre au sérieux cette psychologie isolée? Aussi bien, a-t-elle parmi eux une réputation qui rejaillit fâcheusement sur tout le spiritualisme. Ils affectent de le qualifier de « littéraire » . Ils le renvoient aux poètes et aux artistes. Ils lui « concèdent un fauteuil à l'Académie française 5) , mais ils « le lui refusent à l'Académie des sciences (1) » .
A qui professait, comme Mgr d'Hulst, le culte du haut savoir expérimental, rien ne pouvait être plus sensible que ce mépris. Il y dénonçait de toutes ses forces la conséquence d'un malentendu.
Cette doctrine qui juxtapose en l'homme l'esprit et la matière, comme deux substances
(1) Mgr d'Hulst, Mélanges philosophiques.
hétérogènes et même antagonistes, ce spiritualisme « outré, chimérique » , ce n'est pas son spiritualisme à lui, et ce n'est pas le spiritualisme chrétien. Encore une fois, c'est celui de Descartes. Au xvne siècle, du fait de ce penseur, la tradition a été rompue. De lui, date cette conception « antiexpérimentale » dont, depuis deux cent cinquante ans, et plus, en dehors de quelques écoles sacrées, toute philosophie non matérialiste porte plus ou moins la marque. Jamais, pour la scolastique, l'âme ne fut cette sorte d' « hôtesse » logée en un point du corps, mais indépendante de lui ; intelligence servie par des organes, disait de Bonald, mais à aucun degré assujettie à ces organes. Jamais les docteurs du moyen âge n'enseignèrent ce partage de l'être humain en deux substances distinctes, sans compénétration. Non, ils ont enseigné 1' « unité substantielle » de Thomme vivant. Pour eux, l'âme est tota in corpore toto, infuse en tout le corps, qui tient d'elle son être, mais dont, à son tour, elle dépend, puisqu'elle n'est pleinement caractérisée dans son essence spécifique que par sa relation avec le corps, puisque au surplus, dans ses actes les plus proprement intellectuels, il concourt
avec elle et qu'il n'est pas en l'homme de si pure spiritualité qui, selon le terme énergique de Mgr d'Hulst, ne porte une « signature d'animalité » .
Cette sujétion de la vie psychique aux conditions physiologiques, ils ne l'ont pas avouée timidement ou de façon implicite. Ils l'ont professée avec franchise, formulant, entre autres propositions, avec gaucherie sans doute, faute d'informations scientifiques précises, mais nettement, la théorie des localisations cérébrales. Rien dans les constatations de la psychophysique, non exceptées celles de l'esthésiométrie, ne les eût embarrassés. Les premiers, ils reconnaissaient dans le fonctionnement de l'organisme la condition nécessaire des opérations morales. Chez eux, il est exact de dire, en toute rigueur, que la psychologie et la physiologie « se compénètrent » .
C'est cette philosophie-là que Mgr d'Hulst proposait aux hommes de laboratoire. 11 les adjurait de l'étudier et de ne la point juger sommairement, sur le mauvais renom d'un spiritualisme « tyran des faits » , qui « faussa la religion et le spiritualisme lui-même » . L'ensei-
gnement chrétien sur la nature du principe pensant et son rôle dans le composé humain, celui de la Somme, de toute la scolastique, rien ne le contredit dans l'état actuel des connaissances positives. Leurs progrès, encore une fois, n'eussent inspiré à ses maîtres nulle alarme. Et, réciproquement, si les docteurs de l'expérimentation moderne connaissaient cette psychologie attentive aux phénomènes de tous ordres, en contact permanent avec eux, si différente de la doctrine condamnée par leurs observations quotidiennes, et qu'une fausse apologétique, complice inconsciente de leur propre irréflexion, leur fait prendre pour la doctrine de l'Église, sans nul doute, ils perdraient beaucoup de leurs préventions. Claude Bernard savait-il l'accord de sa science physiologique avec la définition de l'homme par le concile de Vienne ?
Claude Bernard, Mgr d'Hulst n'écrivait jamais son nom sans une sympathie ardente. Un jour, il exprimait le regret éloquent que ce savant, né philosophe, eût manqué de la vraie culture philosophique. Si ce grand esprit se fût mis à l'école d'Aristote continuée avec tant d'originale liberté par saint Thomas, il eût évité, sans doute, les tâtonnements où on le vit, et les con-
tradictions, les incohérences : fournissant tour à tour des armes aux partisans et aux adversaires de l ame et de Dieu; tantôt ramenant les phénomènes vitaux à un principe propre, irréductible, qu'il ne craint pas d'appeler créateur, tantôt les assimilant à de simples variantes des actions physicochimiques .
C'est aux intelligences formées par une éducation scientifique supérieure que le conférencier de Notre-Dame entendait s'adresser. Le grand objet de sa prédication, comme de presque toutes les entreprises de sa vie sacerdotale (1), était la conquête des esprits en possession du haut savoir. Il avait observé combien la foule est pénétrable aux idées épanchées des sommets intellectuels. Dans une société comme la nôtre, estimait-il, avec les moyens de publicité qui chaque jour se développent, on n'endigue pas la pensée. Disons, pour user de sa propre métaphore : on « ne parque pas » la pensée. Il imputait à l'irréligion des savants l'irréligion populaire. Et il voyait dans la fausse métaphysique et la fausse psychologie des hommes de
(i) Institut catholique de Paris. — Congrès internationaux de savants catholiques.
science la principale cause des préjugés qui les éloignent du christianisme.
A ce mal, où chercher le remède? Dans une apologétique philosophique. Ce fut la sienne.
Un jour, à quelqu'un qui lui reprochait de se trop tenir à la discussion rigoureuse, d'exiger de son auditoire un effort trop continu, il répondait : « Je me regarde comme investi d'une haute mission d'enseignement. Il me semble que, de près ou de loin, les adversaires de l'Église m'écoutent, et je ne me consolerais pas s'ils pouvaient dire que les défenseurs de la foi en sont réduits à se tirer d'une difficulté par un mouvement oratoire (1). » Personne jamais ne devait lui adresser ce reproche. Soit qu'il vérifiât les assises de la morale, soit que, réfutant l'idéalisme francisé de Hegel et la moderne théorie de l'immanence, il démontrât le « Vrai Dieu » , ou que, commentant les articles du code divin, il défendît les traditionnelles et sacrées notions
(1) Cette conversation est rapportée par M. l'abbé Bertrin dans une vivante étude de Mgr d'Hulst. Grandes Figures catholiques. Paris, Sanard et Derangeon.
de culte, de sacrifice, de prière... toujours il se montra l'apologiste tel que lui-même l'avait défini : informé des avatars les plus récents de l'erreur, ni déconcerté ni séduit par leur audace, étudiant sérieusement, exposant honnêtement, discutant avec rigueur (1). Ajoutons : assez souple pour découvrir dans la nouveauté scientifique du jour « quelque raison de modifier, non pas certes ses principes, mais sa façon de les défendre » . Car autant Mgr d'Hulst condamnait les habiletés de mauvais aloi, réponses à côté, conciliation d'expédient, pieuses tricheries de toute sorte... autant il déplorait l'inhabileté de ces prédicateurs nourris de livres périmés, ignorants du mouvement d'idées contemporain, qui compromettent le dogme en le a soudant à des conceptions vieillies » . Quitter les fausses positions, tenir ferme sur les autres en s'y défendant loyalement, ce qui ne signifie pas maladroitement, il conseillait cette stratégie aux défenseurs de la religion. Et il la pratiquait en maître.
Jamais on ne le vit se retrancher derrière des exigences doctrinales abusives. Il prenait bien
(1) Voir sa notice sur M. V abbé de Broglie.
plutôt les devants pour sacrifier de bonne grâce ce que d'autres annexent arbitrairement au Credo. Par exemple, s'il réfutait la morale évolutionniste, il avait soin d'avertir que le transformisme n'est pas en soi condamnable, qu'il le devient seulement s'il nie, à l'origine première du monde, la nécessité du fiât créateur. Et c'était un élargissement de l'intelligence et de la conscience chrétiennes que cette critique si ferme et si sure, mais si ennemie des étroitesses.
En même temps, pour qui se plaît au jeu supérieur des idées, c'était un rare plaisir d'esprit que le spectacle de cette aisance à remuer les systèmes, à confronter les formules, à les presser, à en exprimer l'essence, puis à les rejeter comme des grappes dégonflées. Car personne ne sut manier avec plus d'élégance agile la matière philosophique. Qu'il définisse ou qu'il analyse, qu'il expose ou qu'il discute, Mgr d'Hulst a la netteté concise de la pensée, la limpidité de la langue, et cette grâce qui naît de la facilité heureuse des gestes de l'esprit.
Apologiste philosophe, c'est-à-dire aussi ora-
teur philosophe. Ne lui demandez donc pas de provoquer de ces « affections de théâtre » dont parle Bossuet, qui s'excitent « par ressorts et par artifices » . N'attendez pas de lui des élans à la Lacordaire, des appels vibrants, des cris d'âme. Son tempérament les lui interdit. S'il s'y essaye, il y échoue. Où il triomphe, c'est dans les grands essors de l'intelligence, les coups d'œil planants sur les révolutions spirituelles du monde. Avec lui, on monte sur ces hauts belvédères dont parle Taine, d'où s'embrassent les ensembles. 11 abonde en vues d'époques, en tableaux où se dessinent, à travers les temps, les déviations de la pensée humaine. Une fois, c'est l'histoire des doctrines morales avant le Christ; une autre, c'est, en un raccourci lumineux, la crise philosophique du xvin6 siècle. Ou bien il se prend à un système qu'il définit et qu'il juge. Alors s'exerce cette précision d'esprit qui distingue les questions, les délimite d'un contour net, les isole de leurs adhérences. Et en même temps, se met enjeu la logique la plus experte, la plus fine et la plus souple, et aussi la plus forte et la plus droite. Ainsi le conférencier de Notre-Dame rétablit, contre Hégel, la vraie notion de l'abstrait, ou encore il s'explique sur
la nécessité des lois de la nature (1). Quelquefois, c'est, en passant, une théorie appréciée d'un mot souverain, comme lorsqu'il signale dans le kantisme la « maladie constitutionnelle des intelligences modernes » .
Et jamais de ces développements de surcroît, dits oratoires; jamais de remplissage de rhétorique. Sa sévérité de philosophe, d'accord avec celle de l'homme de goût, élaguait du discours tout ce qui ne contribuait pas à sa valeur probante. Point d' « air battu » , mais de la parole pleine. Quiconque se trouble en face des négations contemporaines, quiconque désire la foi ou craint de la perdre, lise ces conférences de Notre-Dame par malheur inachevées. Qu'on les lise aussi par la curiosité profane des beaux agencements d'idées, des imposantes architectures de dialectique.
Faut-il rattacher à cette faculté constructive du philosophe la qualité caractéristique de l'écrivain : cette si juste ordonnance de la phrase, cette logique si ferme du style? Ce ne serait pas le premier métaphysicien à qui son génie spéculatif
(1) C'est souvent dans les notes complémentaires, si concises et si pleines, qui forment l'appendice de ses volumes de conférences, qu'il serre de plus près les questions.
eût servi de maître à écrire. On a observé combien est fréquent chez les hommes de pensée abstraite ce sentiment des lois de la forme. Pour ne pas remonter au delà de nos jours et pour ne parler que des vivants, nommons MM. Ravaisson et Lachelier.
La langue qu'écrivait et que parlait en chaire Mgr d'HuIst — c'était la même dans la simple conversation, et sans la moindre recherche — procédait, nous semble-t-il, du xvme siècle. On eût dit du Montesquieu filtré à travers un cerveau de ce temps-ci. Une limpidité froide, une sobriété pleine, une distinction sans défaillance
Quelques personnes trouvaient trop décharnée cette éloquence d'idées. Elles eussent souhaité moins de rigueur dans cette tenue philosophique, un peu plus d'abandon, d'effusion oratoire, 11 y avait, reconnaissons-le, une part de justice dans ce reproche. Mais la diction du conférencier n'était pas sans ajouter quelque chose à l'apparente aridité de ses discours. Mal servi par une voix rêche et une action oratoire anguleusement dessinée, il n'était pas jusqu'à son costume qui ne dût contribuer à cette impression de sécheresse. Au lieu de la mante lia, gau-
chement coupée à l'épaule, vêtement étriqué, d'où sortaient ses bras minces, jetez sur lui une robe de moine; imaginez-le, avec sa grande mine, drapé large ; supposez l'ampleur des manches dominicaines amplifiant, comme des ailes éployées, le geste de ses élévations métaphysiques. Combien autre sera l'effet!
Reste que sa parole était austère. Pas plus que les surprises de l'action ne remuaient son auditoire, le vif relief des figures ne venait le distraire. En lui, les idées ne surgissaient point, comme chez quelques-uns de nos contemporains, — Taine, par exemple, — matérialisées, cristallisées en images, mais dans leur spiritualité vierge. Il bâtissait avec la pensée pure et, quand il lui plaisait de décorer l'édifice, il se contentait de la saillie douce d'une frise ou des tons atténués d'une peinture murale
Une assemblée politique devait-elle goûter cette éloquence? A la Chambre, comme ailleurs, Mgr d'Hulst philosopha. Non certes par affectation. Sa philosophie débordait sur les moindres objets, « de plénitude involontaire » , selon le
mot de Saint-Simon. D'ailleurs, comme il disait : « La vraie religion a besoin de la vraie métaphysique » , il eût dit, je suppose : « La bonne politique a besoin de la saine philosophie. » En quoi il pensait juste. Mais le Palais-Bourbon est peu habitué à entendre raisonner sur les principes. On n'a pas oublié l'interruption ironique qui lui vint, un jour, de l'extrême gauche : «Distinguo ! » — « Oui, monsieur, répliqua- t-il, car si l'on ne distingue pas, on confond. »
Si courte qu'ait été sa vie politique, ses discours composeraient un beau recueil. On n'a pas oublié, entre autres, celui qu'il prononça sur le serment judiciaire. Rarement il fut parlé de ce ton à la tribune des députés. Rappelons également ses déclarations relatives au duel, son lumineux exposé des principes sur le rôle de l'État dans l'enseignement. Jusque dans ses interventions incidentes, si brèves fussent-elles, il savait toucher le grand côté des questions. Lisez ses quelques phrases sur le repos dominical des facteurs ruraux.
Nous ne dirons pas qu'il avait conquis les sympathies de la majorité républicaine. Du moins, lui avait-il imposé le respect. L'altière tenue de ce penseur si au-dessus des petites
intrigues et des querelles de détails, si dédaigneux des compromissions et incapable d'obliquité, commandait la déférence. Puis, cet homme d'abstraction était un homme d'esprit. Il avait la riposte prompte et le trait affilé. Même à Notre-Dame, — de loin en loin, il est vrai, — il détendait d'un sourire de malice les discussions les plus sévères. Si grave fût-il (1), la philosophie n'oubliait pas tout à fait avec lui qu'elle est « une science gaie autant que sublime (2) » ; par exemple, le jour où, exposant cette morale évolutionniste qui ramène toutes les vertus à « des appétits épurés par la sélection naturelle et par le frottement des égo'ïsmes » , il railla avec une finesse mordante ces délicats qui « peuvent bien cousiner avec les singes, mais ne sauraient, sans déroger, fraterniser avec les martyrs ». A la Chambre, les occasions durent lui être plus fréquentes de laisser percer la pointe de sa réplique, et cela, sans doute aussi, lui valut de la considération.
Enfin force était de reconnaître en ce remueur de formules une intelligence admirablement
(1) Dans l'intimité, il était souvent d'une gaieté d'enfant.
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(2) Joubert, Pensées.
lucide des réalités, et son exemple montrait combien peu la faculté d'abstraction est exclusive du sens pratique. A cet égard, peut-être at-il fait ses preuves à Notre-Dame mieux encore qu'à la Chambre, dans ces conférences de 1896 qui viennent d'être publiées avec une bordure de deuil. La sixième notamment contient, en manière de conclusion, sur la question ouvrière, l'arbitrage, le rôle de la puissance publique dans les démêlés entre patrons et ouvriers..., des vues inspirées toujours des notions supérieures de la philosophie sociale et qui, pour l'application possible, valent bien des programmes ministériels. Autre part, il définit le salaire, il discute la loi de l'offre et de la demande, redressant les notions fausses, remettant au point les thèses outrées, fauchant les utopies, sans excepter celles des socialistes chrétiens.
Rien ne répugnait comme l'utopie à cet esprit avisé et prudent, surtout l'utopie qui prépare aux masses les grandes déceptions après les grands espoirs. Il s'alarmait de voir « les convoitises prendre trop d'avance sur les satisfactions possibles » .
Libéral, du reste, et ouvert à tous les progrès,
il n'était pas de ceux qui condamnent en bloc les nouveautés. Il ne reprochait pas à l'homme moderne la conscience qu'il a de ses droits. Il saluait dans l'évolution démocratique « le triomphe tardif de la pensée chrétienne » . Ce comte d'Hulst, à qui ceux qui ne le connaissaient pas trouvaient de loin une morgue hautaine, il proclamait le droit pour tout homme, si infime fûtil, « de regarder un autre homme en face et les yeux dans les yeux » . Et si cela ne sortait du cadre de cet article, nous dirions sa bienfaisance active, nous raconterions ce qu'il entreprit et réalisa pour les souffrants, meilleur ami du peuple que ceux qui le haranguent dans les meetings.
A vrai dire, chez ce patricien qui avait vécu son enfance avec des princes, il y avait là une part de vertu acquise. Non, certes, que la bonté ne fût chez lui foncière. Qu'ils le disent, ceux, si nombreux et de tout rang, qui eurent occasion de l'éprouver. Mais la superficielle bienveillance d'accueil ne lui était point innée. Sa mère disait : « Je ne redoute pour lui que l'orgueil. » Il avait dompté l'ennemi, et quelque chose, sans doute, y avait aidé sa philosophie. Mais il ne tint pas à lui de ne point avoir grand air, et si plus d'un s'en intimida, faut-il le lui reprocher?
Dirai-je que cette imposante figure m'en rappelle une autre, fixée, je crois, dans le bronze par Pizanello? Je songe au contour laconique d'une médaille aperçue dans un musée italien, effigie d'un prince de l'Église, patricien aussi et philosophe. Les ambitions d'un haut esprit, l'indélébile caractère d'une grande race, une vie commencée dans les cours, et le renoncement, la foi maîtresse, on lit tout cela dans la courbe fière de ce profil.
15 février 1897.
M. Jaurès était, depuis plusieurs années, engagé dans la vie publique, lorsqu'il se prit à s'interroger sur la réalité du monde. Il le fit en un in-octavo de près de 400 pages (1). Rendons-lui cette justice qu'il ne tint pas un instant la question pour douteuse. Il la résolut à grands coups d'images et de couplets. Car son livre, qualifié « thèse » , est, en réalité, un hymne à l'univers sensible, et si cet orateur a voulu montrer, ailleurs qu'à la tribune, sa puissance de vision colorée et de lyrisme, il ne pouvait mieux faire. A-t-il fourni ses preuves de philosophe? C'est autre chose. Pas une fois, il n'est arrivé à envisager son sujet sous la pure forme abstraite. Il procède, comme les poètes, par figures et allégories. Comme eux aussi, il est un cœur et une voix, bien plutôt qu'une pensée raisonnante. La
(1) De la Réalité du monde sensible.
manière discursive n'est point la sienne. C'est un intuitif, j'allais dire un impulsif. Enfin, trop homme d'action et de vie extérieure pour devenir capable, une heure durant, de recueillement spéculatif, ne plaint-il pas ceux qui réduisent leur âme « à s'écouler elle-même, comme une source jaillissant sous bois » ?
Homme d'action, avec l'emploi spécial de manieur de foules, et combien doué pour cela! Physique et moral, masque et voix, qualité d'âme, tour d'esprit et timbre de l'éloquence, tout en M. Jaurès concourt à faire le meneur populaire le plus séduisant et le plus fort. Si bien qu'on a pu se demander si la conscience d'une aptitude si parfaite n'avait pas déterminé sa vocation, y compris ses préférences politiques. De sorte que l'organe aurait créé la fonction.
Si, par cette ironie des choses qu'il aime à invoquer, il ne fût né bourgeois, comme M. Paul Brousse et d'autres socialistes de marque, le député du Tarn eut pu faire un débardeur solide. Il est de forte carrure, râblé et musclé; avantage
non négligeable pour un orateur de meetings, le peuple n'aimant pas les malingres. Son visage, un peu haut en couleur, plein, d'une rondeur qui s'indique sous la barbe épaisse, exprime une bonhomie cordiale, toute prête à s'épancher. Il regarde franc. On le devine audacieux. Il affrontera la rue, et les cailloux qui s'y lancent, et ce qui y tombe des fenêtres, comme un jour à Carmaux, ou, plus récemment, à Bourgounac. — Car la popularité a sa rançon, et si un homme d'esprit a pu énumérer « les avantages attachés à la profession de révolutionnaire » , il y a une contre-partie à ces bénéfices. Et n'est-il pas juste que la médaille ait son revers? — Il montrera une bravoure plus difficile qi;e celle de se risquer dans les bagarres, et certaines délicatesses ne le gêneront point. Il ne redoutera pas ce que le prince de Ligne appelait « les voix à l'eau-devie » , et il fera chorus avec elles. Même on le verra clore telles agapes ouvrières par une Carmagnole entonnée à pleins poumons sur une table de cabaret.
Orateur, il répond exactement à la notion que les foules — et particulièrement celles de ce pays — se font du tribun, de celui qu'elles
aiment parce qu'il les domine. Copieux et chaleureux, inépuisable et fumant réservoir, toujours prêt à s'épandre en coulées ardentes, ses beaux débordements amusent son public, lorsqu'ils ne l'entraînent pas. Et puis, c'est un Latin, fait pour plaire à des multitudes latines comme les nôtres, qui ont dans le sang l'amour des amples développements et des périodes balancées, de l'ordonnance équilibrée du discours.
De son latinisme de tempérament et d'esprit, M. Jaurès a donné une preuve, en même temps que de sa latinité, dans sa thèse De primis socialismi Germanici lineamentis . — N'ayez point égard au barbarisme, qui d'ailleurs a son passeport de Sorbonne. — Quelqu'un qui doit le savoir m'affirme qu'il l'a dictée au pied levé. Vrai tour de force, car ces quatre-vingts pages sont de bonne tenue, et la grande louve pourrait reconnaître un de ses nourrissons authentiques dans ce scholœ normalis alumnus. Mais ce qu'il y a encore de plus latin chez M. Jaurès, c'est son français. Sa pensée se coule, semble-t-il, dans le moule d'un Conciones. Or, en Gallo-Romain qu'il est, notre peuple aimera toujours les Conciones, y reconnaissant sa propre abondance et la qualité même de son esprit.
De nécessité, un harangueur de masses doit être improvisateur. Ne parlons pas de lectures selon l'usage inauguré au Palais-Bourbon par M. Hanotaux. De simples références à des notes sont à peine possibles en réunion publique, et ce n'est pas le lieu de l'éloquence apprise. Il faut, selon la température, les courants, l'ambiance, modifier ses moyens. Le mot pittoresque de Pascal est particulièrement vrai des assemblées d'hommes du peuple : « Ce sont des orgues» , et « bizarres, variables, dont les tuyaux ne se suivent pas par degrés conjoints » . La façon de les « toucher » change avec la minute et la seconde. Heureux qui sait à propos faire gronder ou chanter l'instrument! Avant même d'entrer dans la politique, à l'École normale, M. Jaurès était fameux pour son « boute-hors aisé » , comme disaient nos pères ; ses camarades traduisaient : pour sa facilité au laïus. Depuis, il a beaucoup progressé. Comme toute faculté, celle de la parole impromptue se développe à l'usage. Chez le député de Garmaux, ce le tour et les expressions naissent dans l'action et coulent de source (1) » . On sent bien, à l'entendre, que ses
(1) La Bruyère.
discours ne lui coûtent pas et qu'à peine sa substance cérébrale s'y dépense, qu'il a toujours des phrases en réserve, comme de l'enthousiasme disponible.
Et sûr d'une force qui jamais ne lui manque, nulle interruption ne le déconcerte. Dérangé par l'imprévu d'une apostrophe, sa période se reforme de suite, large, nombreuse et rythmée. Aussi bien, sa voix est-elle de force à couvrir toutes les clameurs. Disons à les percer plutôt qu'à les couvrir. Car il n'a pas ces notes graves qui emplissent une enceinte de leurs ondes massives, et c'est sans doute un de ses regrets. 11 reconnaît aux sons bas plus de sympathie avec l'organisme et plus de puissance persuasive. 11 semble, observe-t-il, — et il en donne comme exemple le roulement du tambour, — que nous ne les entendions pas seulement avec les oreilles, « mais qu'ils résonnent dans nos entrailles » , et ils symbolisent à merveille « la pesée d'une idée forte sur l'être tout entier » . Au contraire, les notes aiguës nous pénètrent comme une pointe, mais ne nous font pas vibrer en notre fond. La voix de M. Jaurès, mâle et pleine, se classe pourtant dans le registre haut. Or, ses paroles étant souvent celles d'un prophète dé-
nonciateur d'iniquités et annonciateur de ruines, son organe ne s'harmonise pas toujours avec ces sombres oracles. Le Mané thécel phares du monde bourgeois gagnerait à être proféré par une basse profonde. A la vérité, l'allégresse anticipée du renouveau qui suivra doit jeter un cri éclatant, et le timbre de M. Jaurès est dans le ton de cet alléluia.
Ce qui lui est interdit tout à fait, c'est de parler, j'allais dire de chanter, en mineur. Mais ce mode, qui manque à sa voix, ne manque pas moins à sa pensée, laquelle ignore les demiteintes. Elle aussi se tient dans les éclats. Éclats d'images, puisque c'est par l'entremise de ces substituts de l'idée que se fait le plus souvent en lui l'opération intellectuelle. Et il y en aurait long à écrire sur cette inaptitude à abstraire que nous avons déjà indiquée. Mais cette infirmité est une force pour un orateur de foules.
Car les masses ne s'intéressent qu'au concret, et si, parfois, des idées pures semblent agir en elles, c'est qu'elles les objectivent en quelque chose de palpable. Ainsi le principe d'égalité
ne les passionne que parce qu'elles s'en représentent les applications tangibles, le bourgeois sac au dos, par exemple (1). Et, sans doute, cette transposition se fait aussi dans les esprits cultivés et même philosophiques, mais moins complètement (2) . Il y a, chez les cerveaux frustes, une incapacité radicale de recevoir et de combiner de pures entités intellectuelles. Force leur est de les matérialiser. Comme s'exprimait un jour Taine, à propos d'un homme qui était pourtant un penseur, ils ne peuvent se passer de « toucher des formes » . Mais aussi ceux qui veulent agir sur eux, et en savent les moyens, leur épargnent-ils la peine de cette transmutation et leur présentent-ils toutes choses sous une forme solide et colorée. Le peuple aime, en effet, l'enluminure. 11 lui faut du concret
(1) Les intelligences populaires rentrent toutes, ou presque toutes, dans ce « type concret » que M. Ribot a récemment étudié. (V Evolution des idées générales.) Quand une série de termes généraux se déroule dans les esprits de cette catégorie, « ce qui se déroule en réalité, c'est une série de concrets. » M. Ribot cite quelques observations notées par lui-même. Une femme, interrogée sur ce que le mot justice éveille en elle, répond : « Une salle d'audience et ses ju[»es. » Le mot force lui représente des lutteurs; temps, un métronome.
(2) Les esprits philosophiques pensent d'abord en abstrait, et l'image chez eux n'est que le vêtement de la pensée, tandis que, chez les autres, elle est la pensée même.
voyant, et quiconque entreprend de le séduire doit se munir d une imagerie abondante.
Or, M. Jaurès, qui en possède une assez riche pour illustrer jusqu'à un livre de métaphysique, est pourvu à cet égard plus qu'il ne faut. Lisez, dans son chapitre De l'espace, ses pages sur l'idée d'être. Plus loin, sous le titre de Conscience et réalité, remarquez le détail qu'il fait des acceptions différentes du moi, parmi lesquelles « le moi de nos petites préoccupations et de nos petites vanités, le moi qui se frise la moustache et se regarde au miroir » . Sa préface à la Morale sociale de Benoît Malon est curieuse aussi à ce point de vue. Vraie vignette de frontispice où, « au bout des perspectives capitalistes, comme au bout des mystérieuses avenues dans les résidences sacrées de l'Orient, on entrevoit une monstrueuse idole, devant qui l'humanité tout entière n'est qu'une esclave prosternée. » C'est ainsi que, spontanément, se revêt sa pensée. Par un privilège particulier, il s'exprime naturellement en tropes.
Tout, d'ailleurs, lui est occasion de renouveler sa provision de métaphores. Quelqu'un nous citait un exemple de cette élaboration inconsciente qui transforme en couleurs broyées et
prêtes à servir ce qui tombe dans sa mémoire. Un jour, on racontait devant lui la fantaisie d'Héliogabale, qui fit servir à ses invités des plats vides où des mets étaient seulement peints. Quelque temps après, comme on discutait à la Chambre une question de douanes, il adressa aux protectionnistes, et personnellement à M. Méline, cette apostrophe : « Gomme Héliogabale, vous leurrez vos amis avec des viandes peintes (1). »
Je ne sais s'il pourrait se tenter un classement méthodique de ses images. On y distinguerait, je crois, une faune et une flore assez variées. Parmi ses végétaux, s'épanouit la plante vigoureuse du prolétariat, qui « s'enracine au sol et plonge dans la nature même pour en convertir la sève en énergie de progrès » . Le plus disgracieux de ses animaux est le capitaliste, assimilé — en latin, il est vrai — à un monstre plus horrible que Cacus ravisseur de bœufs : Portentosum et horrendum quoddam monstrum tetrius quam Cacus (2). En français, il est seulement
(1) Nous transcrivons de souvenir.
(2) Thèse De primis socialismi Germanici lineamentis. Notons, pour être juste, que cette image est empruntée à Luther,
comparé à un chien de chasse « acharne' après sa proie » . Mais ce qui domine, ce sont les allégories astronomiques ou météorologiques.
M. Jaurès a découvert « au fond de la vie comme un appétit de la lumière » . Cet « appétit » est en lui et s'exprime, parfois indiscrètement, dans ses discours. Il abuse en particulier des aurores.
Nous ne donnons point, au reste, toutes ses figures comme très neuves, ni très rares, ni toujours dépourvues d'emphase. Il croit trop au « frisson qu'une âme débordante communique aux grands horizons » , et cette foi lui inspire de la grandiloquence. Trop constamment, il déclame des choses à essouffler les plus larges poumons :
Grande aliquid, quod pulmo animae prœlargus anhelet,
et ce penchant parfois a de quoi surprendre chez un esprit de haute culture, mais non de quoi lui nuire à Albi, pas plus qu'à Garmaux.
Une parole sobre, à la Waldeck-Rousseau ou à la Poincaré, voilà ce qui ne serait point de
dont M. Jaurès paraphrase la doctrine sociale, et qu'il s'agit de de Yusurœrius, mot qui désigne, d'ailleurs, le prêteur à intérêt aussi bien que l'usurier proprement dit.
mise à la verrerie ouvrière ; surtout une parole dialectique. La logique exacte et serrée n'est pas le fait des « prescheurs » , comme s'exprime Montaigne. Ce n'est pas par voie démonstrative qu'on influence un public populaire. A un tel auditoire,, il faut non des chaînes de raisonnement, qu'il lui serait fastidieux et souvent impossible de suivre, mais de lâches associations d'idées. Le harangueur de meetings profite des affinités de surface, des voisinages accidentels. À des analogies factices, il sacrifie les dissemblances foncières. Sur la fragilité d'un à peu près, il charpente une induction, échafaude une généralisation. Et, pour peu que soit experte son audace, jamais le subterfuge n'est dénoncé. Qu'estce donc lorsque son éloquence, comme celle du député de Garmaux, s'élargit en des ampleurs flottantes, vrai manteau à couvrir tous les escamotages? Ajoutez l'entrain, le brio, la fanfare.
Oui, M. Jaurès a tout cela. Quels qu'aient pu être ses échecs en des rencontres fameuses, nul plus que lui, à l'heure présente, ne possède le don d'influencer Y « inconscient » , de provoquer les « réflexes » des multitudes.
Il a en outre de quoi sauver leur amour-propre et rassurer leur conscience : une théorie. Si instinctives, en effet, et impulsives soient-elles, elles éprouvent le besoin, se composant d'hommes, de rattacher leurs actes, accomplis ou conçus, à des semblants de principes. Il faut que les sophismes qu'on leur donne à applaudir s'agencent en systèmes, que les métaphores dont on les éblouit décorent, comme des fresques, un édifice de doctrine. Et combien majestueux leur apparaît cet édifice si une enseigne scientifique se lit sur sa façade ! Appareil et terminologie scientifiques, c'est, dans la ruine des croyances et des respects, ce qui impose aux masses incultes. Témoins émerveillés des progrès matériels réalisés grâce au savoir expérimental, elles sont prêtes à accepter de confiance tout ce qu'on promulgue en son nom. Que, d'ailleurs, on parle avec ou sans mandat, qu'en dépit des répugnances des vrais savants à sortir de leur domaine propre, à extraire de leurs formules une règle de vie individuelle ou sociale, on annonce une philosophie scientifique, une morale
scientifique, on est sûr de se voir écouté avec déférence (1). De vagues échos, très déformants, de ce qui se dit dans les laboratoires ont créé dans le peuple un état d'esprit qui s'appellerait improprement positivisme^ puisqu'il n'est point exclusif, nous le verrons, de certaines tendances mystiques, mais qui l'incline à attendre des gens de scalpel et de cornue la loi universelle de ses jugements. Les purs rêveurs comme Fourier n'auraient aujourd'hui guère de prise sur lui. Mme Aline Valette n'accusait-elle point, un jour, l'inventeur du phalanstère de se tenir « dans le bleu » ?
Si M. Jaurès usait en réunion publique du seul prestige de son lyrisme, il se ferait sans doute applaudir. Mais combien l'apparat savant ajoute-t-il à son influence : ses considérations sur « l'évolution préhumaine et humaine » , sur l'ascension des espèces, la poussée des instincts élémentaires et aussi sur la « dialectique inconsciente de l'histoire » , ses technicités sur la valeur... Et il ne se borne pas à des vues fragmentaires; il sait trop bien quel besoin a l'esprit populaire de se prendre à l'apparente solidité
(1) Voy. Raoul Frary, Manuel du démagogue^ et Gustave Le Bon, Psychologie des foules.
d'un organisme de doctrine. N'a-t-il pas écrit que, sans l'ossature de ses dogmes, le christianisme se fût évanoui « comme une vapeur d'encens » ? Il a donc un système; non très original, mais cependant personnel en quelque mesure. S'il avoue, en effet, Karl Marx pour son maître, il transforme la théorie de cet Allemand par des retouches, applications ou dérogations inattendues, et il lui fait subir, avec celle de Benoît Malon, un accord qui la violente quelque peu. De sorte qu'il exprime les idées d'autrui, mais combinées à sa façon.
Disons qu'avec son matérialisme économique, Karl Marx ne pouvait, à lui seul, le satisfaire. La rigidité de cet esprit mathématique avait d'abord de quoi lui répugner. Il a trop d'imagination pour s'enfermer dans des tracés géométriques. Puis, le socialisme selon son cœur poursuit « des fins morales » . Mieux que cela, il est un « véritable idéal » . Or, offre-t-il seulement une fenêtre ou une fissure ouverte du côté de l'idéal, le système qui subordonne aux rapports résultant du mode de production tous les autres rapports et déclare l'évolution intellectuelle et morale de l'humanité rigoureusement conditionnée par l'évolution économique? M. Jaurès a essayé de
pratiquer des jours de souffrance dans cette prison sans air, et il a déployé à ce labeur un effort louable. Ainsi, il a pris soin de déclarer que la conception de Marx ne se confond point avec le matérialisme philosophique : « Il se pourrait très bien que la pensée ne dérivât pas exclusivement d'une organisation matérielle, et que cependant elle fût soumise, dans l'histoire humaine, à Faction des conditions économiques. » Il ne veut pas non plus que la force « prééminente et directrice » de Tordre de la production réduise l'homme à des « appétits inférieurs » et à des « mobiles intéressés » . Soumis aux « incalculables poussées historiques » qui entraînent les catégories sociales, le moi individuel ne peut, sans doute, se refuser à suivre le mouvement déterminé par « l'effort des choses » ; mais, dans chaque catégorie, l'individu humain conserve, au milieu de la générale et fatale évolution, assez d'autonomie pour développer sa nature propre, « ici égoïste et sensuelle, là affectueuse et aimante. » Marx eût-il souscrit à ces commentaires? Nous ne savons. Mais voici qui l'eût, à coup sûr, étonné : son réalisme associé, marié à l'idéalisme de Benoît Màlon. Ce tour d'adresse demande attention. Suivons bien*
Les conditions économiques présentes rendent inévitable une révolution qui assurera à tous plus de liberté et de bien-être, et après laquelle, en vertu de causes de même ordre, d'autres progrès, s'il le faut, se réaliseront. Un jour, de possibilités en réalités commandées par la même « dialectique » , l'humanité parviendra à un a monde harmonique de la production » , où elle trouvera aussi sa transformation sociale. Et ce sera le triomphe de la loi de Marx.
Mais, d'autre part, l'instinct altruiste primordial, dont le philosophe Benoît Malon suit, à travers les âges, les formes changeantes et progressives, et dont il attend, lui, le renouvellement de la terre, cet instinct n'étant plus neutralisé par les antagonismes économiques, la sympathie native de l'être humain pour l'être humain prendra un libre essor, et la prophétie de Malon se vérifiera en même temps. De sorte que voilà malonisme et marxisme conciliés et compénétrés, ou plutôt emmanchés bout à bout.
Tout cela serait un peu ardu pour les Carmausins. Aussi M. Jaurès ne se livre-t-il pas, en leur compagnie, à ces spéculations. C'est pour luimême, pour sa conviction personnelle* qu'il bâtit
ces raisonnements. Il a, en effet, un besoin de sincérité, et nous retirons, en ce qui le concerne, ce mot « d'escamotage » que nous avons écrit. Du moins, nous semble-t-il la première dupe de ses sophismes. Pour autoriser à ses propres yeux son socialisme, ne lui a-t-il pas cherché un ancêtre en Luther et ne l'a-t-il pas mis, par surcroît, sous le patronage d'un roi de Prusse (1) ?
Devant ses auditoires populaires, il procède par affirmations nettes et absolues, sans restrictions ni nuances; ne leur promettant pas, il est vrai, comme M. Jules Guesde, de transformer le monde « en trois temps et trois mouvements » , admettant la collaboration nécessaire des années et de la « logique de l'histoire (2) » , mais formel dans ses certitudes et ne s embarrassant d'aucune objection.
Les objections, les foules ne les entendent ni ne les tolèrent. Comme la Praxagora d'Aristophane, cette femme impatiente aux observations de son mari, qui sont celles du bon sens, elles ignorent l'invraisemblable. Qu'on leur annonce le temps où chacun aura sa gamelle numérotée
(1) Voy. Thèse latine déjà citée, p. 32.
(2) Des mots opportunistes se trouvent même sous sa plume; latins, il est vrai '.gradation et prudenter. (Thèse latine, p. 56.)
et pleine, et où Tunique souci des citoyens sera de se parfumer à l'heure des repas, elles n'y voient nulle impossibilité, et elles sauraient mauvais gré au prophète de corriger d'un point d'interrogation ou d'une réserve le leurre de ses prédictions. Par sa belle et lyrique assurance, M. Jaurès doit donc les entraîner. Et cette assurance, je le répète, n'est pas jouée. Il promet avec chaleur, parce qu'il promet avec foi. Ce disant, je paraîtrai sans doute naïf à beaucoup. C'est qu'ils n'auront pas pénétré la psychologie du grand Leader socialiste. M. Jaurès a une générosité d'esprit que connaissent ceux qui l'approchent et qui le rend facile à l'utopie. Sa faculté critique est de plus réduite par sa faculté oratoire. Surtout il est sujet à une ardeur de rêve et il possède une faculté d'objectivation qui donne corps à ce qu'il imagine. Ainsi l'Etat selon sa formule est moins pour lui objet de désir qu'objet de vision. Créateur d'illusion, il est, tout le premier, illusionné. Cet avenir « d'unité » et de « beauté » qu'il conçoit lui est actuel. Cette société où tous les antagonismes se résoudront en harmonie et qui naîtra du mouvement économique à son dernier procès, il se la représente avec sa constitution achevée.
Et outre les bienfaits matériels qu'il en attend, que n'y voit-il pas, ce visionnaire poète, dans son socialisme réalisé?
Une morale d'abord. Oui, « par lui-même et en lui-même, » le socialisme est une morale. Il n'a « pas besoin d'allumer sa lanterne pour en chercher une » . Véritable règle de vie par la solidarité qu'il développe, par la discipline qu'il impose aux égoïsmes , les unissant dans un « égoïsme impersonnel » , les épurant et les ennoblissant par là même.
Le socialisme nous promet aussi un art. Pour user, en effet, du jargon de l'école, il tend au « développement intégral de l'individu » , et, M. Millerand l'a déclaré, « il veut l'homme tout entier. » Il vise donc à nous prendre par notre faculté esthétique comme par les autres. Ce que sera cet art socialiste, Proudhon avait essayé jadis de le caractériser, et Flaubert, à la lecture de son livre, criait à la pignouferie! Estce par peur de pareilles appréciations que M. Jaurès et ses amis se tiennent dans Jes généralités? Rien de plus vague, en effet, que
leurs définitions, et il est difficile en vérité de se figurer avec précision un art qui s'annonce seulement comme devant « s'inspirer du geste auguste de la plèbe (1) » .
Le socialisme nous donnera encore une métaphysique. Devant le sublime penseur que sera le peuple affranchi, le philosophe professionnel que fut M. Jaurès abdique. Et s'il ne sollicite pas de ce génie souverain une décision d'appel sur cette réalité de l'univers qu'il a certifiée en un volume, il lui remet le soin d'interroger, pour en pénétrer le sens, ce même univers. Du moins, descendu de sa chaire de Toulouse, neconsentira-t-il à scruter de nouveau les grands problèmes que lorsque les salariés émancipés auront le loisir de les étudier avec lui. Car le goût leur viendra en même temps que la liberté de ces hautes spéculations, et M. Jaurès ne doute pas qu'ils n'atteignent ce des vérités inconnues (2) » .
Cette dernière perspective réjouit-elle particulièrement ceux à qui on la propose ? Nous
(1) Le mot est de M. Glovis Hugues. Voy. la Lanterne du 21 avril 1897.
(2) Discours aux obsèques de M. Sautumier. (Petite République du 17 novembre 1896.)
nous figurons malaisément l'humanité, même affinée par la culture socialiste, philosophant en masse, et le jour où Ton s'exaltera sur l'absolu à Ménilmontant nous apparaît dans un recul indéfini d'avenir.
Mais si M. Jaurès risque de ne point enthousiasmer le grand nombre en lui donnant un avant-goût des ivresses métaphysiques, il est habile en magnifiant et en couronnant d'idéal l'édifice de ses imaginations. Nous l'avons dit, il nous faut le redire : en dépit des infiltrations positives dont l'a plus ou moins pénétré certain courant d'idées, le peuple garde en son fond de la générosité morale. Et si, par incapacité d'abstraire, il matérialise ses aspirations en des visions concrètes, ce n'est pas sans en baigner le contour d'une vapeur lumineuse qui y met comme une auréole. Tout ce qui le fait vibrer s'éclaire au moins d'un reflet d'idéal.
A cet égard, toutefois, il faut distinguer entre les ouvriers et les paysans ; ceux-là beaucoup plus accessibles que ceux-ci aux prises de l'éloquence et de la poésie. M. Jaurès ne l'ignore pas. Il sait que la haie qui enclôt le champ du villageois a resserre son regard, sa pensée, son âme même » . Il essaie donc de le toucher autrement
que par la musique sentimentale de la période, marquant une sollicitude pleine de zèle pour ses intérêts, interpellant sur « la crise agricole » , ouvrant avec une brillante annonce un cahier des doléances campagnardes. Et il fut un temps où des bureaux de la Petite République s'exhalaient des odeurs de fenaison. Mais il ne désespère pas d'élever au-dessus des soucis purement matériels « ces âmes strictes et âpres » . Il a observé que les chansons des paysans sont presque toutes, même les joyeuses, sur « un rythme traînant, monotone et triste » . D'où il conclut que, pour « s'ouvrir à la contemplation, à la poésie, aux sentiments vagues » , ils ont « besoin d'être endormis » , ce qui s'endort en eux, ainsi bercé, étant sans doute leur âpreté même. Il essaiera, soyez-en sûrs, de cet enchantement. Il prendra le pipeau, il improvisera de lentes bucoliques.
Pour le peuple des villes, nul besoin de cette hypnose préalable, et le député du Tarn serait un meneur médiocre s'il ne lui promettait tout de suite « l'ennoblissement de la nature humaine » . Ainsi fait-il, — sans préjudice, d'ailleurs, de ces droits de « l'appétit » en l'honneur duquel il improvisait, l'autre jour, une ode, —
et son socialisme se décore de ce rayon qui doit luire aux yeux des foules ouvrières pour qu'elles marchent.
Mais ce n'est point par astucieux artifice qu'il l'a allumé. L'homme qui fit, un soir, sur sa couchette d'écolier, le songe qu'il raconte (1) devait nimber tous les objets de ses rêves. La réponse aux inquiétudes et aux angoisses de ce monde, la parole de consolation qu'il crut entendre venir des sphères lointaines, des « profondeurs amies » de la voûte étoilée, il ne se résoudrait pas à la chercher dans le pur réalisme économique. Et jamais il ne renoncerait à cette « amitié » entrevue « de l'âme et des espaces infinis » . D'instinct, M. Jaurès est religieux. Le mot même de religion revient sous sa plume avec une fréquence significative. Si enivré qu'il soit des splendeurs de la terre, il ne se peut distraire du « sentiment secret d'une réalité plus réelle que cette réalité misérable qui laisse tomber le cœur avant de l'avoir rempli » . Il
(1) Réalité du monde sensible, p. 256.
sent par lui-même que « la conscience humaine a besoin de Dieu » , et il avertit le monde qu'il se condamne à un trouble profond quand il « se dérobe à Dieu » . Oh! je sais que son Dieu n'est pas celui de l'Évangile. Il nous l a plus d'une fois et brutalement signifié. J'ai peur même, en dépit de certaines pages où sa personnalité, son moi infini est affirmé, que ce Dieu ne se confonde avec cet univers que M. Jaurès défie de ce l'éluder » . Reste, malgré tout, une aspiration vague, mais sincère, vers le divin.
Est-il vrai que le grand chef socialiste ait plus qu'un passé d'enfance croyante? Il lui arrive de montrer pour la foi qu'il a délaissée une équité dont la plupart de ses amis sont incapables (1). Appréciant, par exemple, la philosophie de Benoît Malon sur le problème moral, il reproche à l'apôtre de Chatou de ne pas rendre justice à la solution chrétienne. Il parle, je ne sais où, de ces souvenirs qui restent dans l'âme « à l'état de vibrations inaperçues, mais toujours présentes » . Est-il bien sûr que l'écho
(l) Quand ces lignes furent écrites, M. Jaurès n'avait pas pris l'attitude d'intolérance passionnée qui est présentement la sienne.
de « la vieille chanson » soit tout à fait éteint en lui ? Avons-nous bien lu? Dans ce livre, philosophique par le titre, où il a mis tant de son imagination et de son cœur, il appelle sur l'humanité le jour où elle sentira soudain, « à un attendrissement étrange, qu'un reflet de la lampe de Jésus est mêlé à la lumière apaisée du soir. » Rhétorique, direz-vous. Peut-être. Mais cette rhétorique-là ne se trouve pas sous la plume de M. Guesde ni de M. Millerand.
Lorsque les Garmausins vinrent offrir à M. Jaurès de le nommer député, il professait à Toulouse un cours sur Dieu et l'âme, où, nous a-t-on assuré, la métaphysique scolastique était traitée avec respect. Devenu homme public, la qualité de ses dons oratoires, aussi bien que de son tempérament moral, firent de lui un manœuvrier de foules : force du sentir et abondance et chaleur du dire, faculté imaginative plus que « . conceptuelle » , rétention et transformation spontanée des données sensibles en « décor émotionnel » , aptitude aux vives peintures mentales et verbales qui l'illusionnent lui-même et lui inspirent la foi agissante. Et il n'a point renié ce mysticisme dont nous essayions à la minute de définir la couleur. Mais il l'a adultéré
et terni de plus d'un alliage. Lui qui se répand en de si éloquentes invocations aux splendeurs de la pure clarté, il a obscurci son ciel de bien des fumées, dont la plus noire n'est pas celle de la verrerie d'Albi.
JO juillet 1897.