‹ Art et littératureChapitre 12 sur 40 · MORGANE · texte numérisé non relu

MORGANE

L'héroïne de ce roman est une habitante du boulevard Malesherbes, qui descend du roi Arthur. Ne riez pas. Un papier l'atteste : une charte du IXe siècle, inventoriée par Me d'Arnouville, officier ministériel, et mise en liasse avec d'autres « valeurs de tout repos » . Ne cherchons cependant pas à cette jeune fille un nom particulièrement kymrique. Ne lui prétons pas non plus des aventures dignes de figurer au Mabinogion. Elle s'appelle Annette Lefoullon; elle épouse son cousin, tout comme une autre; la dernière page de son journal nous annonce, en même temps que son installation à Brest, la naissance de son premier garçon, et nous lui voyons un bonheur très bourgeois.

Il faut dire toutefois que son mariage n'a pas été tout seul et que des accidents peu communs

ont traversé les projets de son cœur. Imaginez qu'elle a eu pour rivale une sirène. Oh! une sirène très moderne, encore qu'elle ne se fasse point habiller, comme la Parisienne, chez le couturier en vogue. Comtesse de Bangor et princesse de Galles, s'il vous plaît, et encore vivante à cette heure, — à moins que sa chute volontaire de la terrasse du château de Kerduel ne lui ait été mortelle, — si aux « jupes cloches » et aux corsages froncés elle préfère la flottante draperie d'une tunique, elle a ses raisons. Dernière descendante de l'enchanteresse qui était la demi-sœur d'Arthur, arrière-petite-fille de Morgane, dont elle porte le nom, elle est la « Sirène blanche » prophétisée par l'oracle d'Orval, et dont le mariage avec le « Dragon rouge » scellera l'union définitive des Celtes du continent et des Celtes d'outre-Manche ; union qui sera le signal de la « renaissance celtique » . Voudraiton qu'une fille de fée, investie de cette mission messianique, se costumât selon les derniers modèles de Worth ?

Ce qui intéresse notre histoire, c'est que Georges, cousin d'Annette et son futur épouxr est, comme elle, issu de la souche d'Uther. A

lui comme à elle, le parchemin du IXe siècle garantit pour ascendant le grand roi exterminateur des Saxons. C'est-à-dire que Georges est le « Dragon rouge » dont l'hymen avec Morgane serait le signal de la restauration galloise. Or, chargée de ce « lourd héritage ancestral » , dépositaire des destinées de sa race, cette vierge, ardente autant que belle, sacrifie tout à l'accomplissement de l'avenir prédit. Ce fils d'Arthur, dont le sang mêlé au sien doit symboliser la fusion de la Gambrie et de la Bretagne française, mieux que cela, dont le mariage avec elle, Bangor, réalisera l'union appelée à renouveler le monde, cet homme qui lui est fiancé de par l'antique prophétie, elle le cherche sans trêve. Et, lorsqu'une tempête l a jeté dans 1 île même où, après la bataille de Cavan, expira le premier souverain des deux Bretagnes ; lorsqu'elle le tient quasi prisonnier dans un château mystérieux, bâti sur ce rocher; lorsqu'elle l'a devant elle, épris d élie, mais lié de parole, et, malgré le trouble dont elle l'étourdit, encore attaché de cœur à une autre, elle tourne contre cette autre l'entreprenante et sauvage énergie qui est en son âme de primitive. Morgane veut tuer Annette. La tentative échoue. Ensorcelé par le charme

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étrange et capiteux de la « fille de la mer » , — c'est le sens du nom de Morgane — sur le point de se parjurer, le jeune homme, pourtant, se ressaisit. La sirène alors se précipite au fond de son élément. Après quoi, Georges entre en ménage avec Annette, comme si, de sa vie, il n'avait vu de sirène.

Avez-vous suivi? En cette fable, ainsi dépouillée et décharnée, le Fantastique et le réel se heurtent trop fort. L'invraisemblance crie; la raison se déconcerte. Il faut voir dans le récit de M. Le Goffic comment s'amortit le choc du possible et de l'impossible, avec quel art se fondent la légende lointaine et l'aventure d'aujourd'hui. Que si, malgré tout, on persiste à trouver à ce roman de la bizarrerie, on conviendra qu elle ne manque pas de saveur.

Mais laissons le conte, pour nous attacher à ce qu'il veut signifier. Nous reprendrons, çà et là, quelques pages, pour y chercher autre chose, pour y reconnaître le sentiment et aussi la main d'ouvrier du poète de terroir que déjà nous eûmes occasion de goûter en M. Le Goffic.

Renan ne voulait pas croire à la résurrection future des Celtes. Il répétait le mot de saint Patrice à Ossian : « Les héros que tu pleures sont morts; peuvent-ils renaître? » La foi demeure cependant profonde au cœur de cette race en sa destinée de puissance et de gloire. Elle attend le Messie promis par Merlin. La venue de ce vengeur n'est-elle pas figurée par le geste de la main qui, sortant du lac quand l'épée d'Arthur y tomba, s'en saisit et trois fois la brandit? Depuis a subsisté sans faiblir l'espérance des Gallois. Ils se savent légataires d'un avenir de domination. Sentiment obscur, la plupart du temps non formulé, à peine conscient. Mais cette subconscience mérite-t-elle moins de crédit qu'une nette perception? Demandez à M. Édouard Schuré (1), un fervent de l'a âme celtique » , qui dit de l'inconscient, « état d'âme intuitif, » qu'il vaut parfois « une conscience supérieure » . L'inconscient, d'ailleurs, n'a-t-il pas été divinisé par Hartmann? M. Le Goffic fait parler sa Morgane en philosophe tout à fait « au courant », lorsqu'il lui met à la bouche cette phrase : « L'inconscient est le creuset du vrai. »

(1) Les Grandes Légendes de France.

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Au surplus, il arrive que l'occulte et muette conscience kymrique trouve des interprètes. Sur le rivage britannique et sur le nôtre, plus d'une voix éloquente, en ce siècle même et jusque dans ces derniers temps, a redit le vieil espoir celtique, a jetant aux quatre aires du vent le verbe sacré des bardes. » Morgane de Bangor n'est pas seule à crier : « Arthur n'est pas mort! Son sommeil enchanté va finir. » Écoutez, non une fille de fée, ni une poétesse, ni un poète, mais un soldat, l'amiral Réveillère, et voyez de quel ton s'affirme l'idée nationaliste des Bretons : « Il est dans l'ordre des choses que les Celtes, un jour ou l'autre, se groupent suivant leurs affinités, se constituent en fédération pour la défense de leurs frontières naturelles et pour la propagation de leurs principes. Il y a déjà le pangermanisme; le panslavisme est une foi, une religion. 11 faut que le panceltisme devienne une religion, une foi. »

Il appartenait au fils de l'éditeur des bardes de contribuer à la diffusion de ce qu'il nomme « l'évangile des temps nouveaux » . Car sachez que Jean-François Le Goffic, père de Charles, imprima tous les jouglars de l'Armor, laïques ou tonsurés, lettrés ou mendiants. M. France

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nous Tapprend, après M. Maurras. Tous les disciples de Taliésin et de Hyvarnion apportaient au libraire de Lannion leurs gwergs et leurs sônes, et, une fois Tan, il réunissait cette confrérie chantante en un banquet où se défonçaient vingt tonneaux de cidre. Ainsi né, l'auteur de Morgane était plus que tout autre qualifié pour annoncer « le renouveau de l ame nationale » et pour le faire, comme il Ta fait, en poète. Ce n'est pas que nous garantissions sa foi pareille à celle de sa fougueuse héroïne. Par moments, on peut se demander s'il a conservé intact ce trésor. Peut-être le plongeon final de sa moderne sirène, emportant au fond de la mer le papier qui certifiait à Georges sa mission de restaurateur et de vengeur, symbolise-t-il le naufrage où a sombré la croyance du Lannionnais devenu Parisien. Barrons, si vous voulez, ce point d'interrogation. Tout au plus le scepticisme habite-t-il la conscience claire de M. Le Goffic, flotte-t-il à la surface de son être spirituel, Son « âme profonde » , comme s'exprime M. Schuré, sa « conscience occulte » , plus sûre que l'autre, garde indestructible la certitude de l'hégémonie universelle promise à sa race. Lui aussi attend le jour prédit. Du moins préférons-

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nous le voir ainsi, un Breton nous plaisant mieux croyant que douteur; en cela, Breton plus authentique.

La marque du Celte est, au surplus, ce que I on contestera le moins au romancier de Morgane. A défaut d'acte de naissance, son sentiment des choses de là bas suffirait à le naturaliser. D'un fin et exact pinceau, il rend les nuances de ce sol tacheté, — Breiz, c'est le nom même de la Bretagne, — les bigarrures fondues de cette péninsule granitique, « grande échine de roc, » que ses bois, ses landes, son atmosphère, sa lumière, revêtent de brun, de vert, de rose pâle, d'argent et d'or mêlés. Donnerons-nous une idée de cette manière descriptive toute pénétrée de poésie dans sa justesse sobre?

C'est dans le pays même où il a vécu son enfance que M. Charles Le Goffic a situé l'histoire de Morgane, tout près de Lannion, dans une « campagne engourdie et léthargique » , qui a « un air mystérieux et doux de cimetière» . Aussi les connaît-il bien ces lieux, témoins de fiançailles si étrangement contrariées; les « landes

roses, couleur de rouille, éventrées çà et là par les carriers » , que de Rûu-Rouz on traverse pour aller à Saint-Samson ; les blés, les luzernes, les trèfles qui mènent au ruisseau; puis les saules blancs, les ormes, les hêtres, les peupliers, « disposés en factionnaires, sur le cloisonnage des talus; » puis encore les rochers, « dont la rudesse se tempère de mousses blondes et de' mille plantes grimpantes, v et, dans un champ aperçu de la hauteur, au fond d'une « jolie vallée, toute verdoyante, pleine de bruits de sources, zébrée de vols de merles » , la petite chapelle qu'à l'époque du pardon « les avoines, déjà drues, enveloppent jusqu'à mi-corps » .

Tout autour, les pèlerins se pressent. Dans un instant, elle s'emplira à déborder, et le narrateur peindra la « houle des coiffes blanches, des têtes âpres et tannées où les marins se reconnaissent à leurs colliers de barbe rude, tandis que les laboureurs ont le visage tout rasé » . Enfin, au bord de la fontaine consacrée, limpide « sur un fond de grandes algues frémissantes » , il nous montrera des vieilles « augurales et ratatinées... pauvresses attitrées de Saint-Samson » , qui débitent,, tout en psalmodiant, des bolées d'eau miraculeuse.

Je choisis cet épisode, parce que, dans le livre de M. Le Goffic, comme dans cette fête campagnarde qu'il raconte, c'est toute la Bretagne qui défile : la Bretagne priante et mendiante, la Bretagne travailleuse, avec ses pêcheurs et meneurs de charrue. Ajoutons son clergé, à qui il en veut un peu de la guerre que les prêtres d'une « nouvelle école » font, paraît-il, à certaines légendes et à tels vieux saints. Le tort, il est vrai, en est peut-être à ces vénérables personnages, demeurés trop frustes et barbares sous leurs mitres et leurs chapes dorées, et l'on conviendra que tout mensonge, même poétique, n'est pas bon à épargner. Mais le Breton qu'est M. Le Goffic a pour sacré tout ce qui pousse sur sa terre natale, y compris, je suppose, le plus épineux des ajoncs.

Breton, il ne l'est cependant pas pur sang. Si, en effet, par son père, il sort de vieille souche armoricaine, il tient par sa mère à l'Italie, et, malgré sa caractéristique, si marquée, de poète de terroir, il porte un signe de cette filiation. Gomme M. Frédéric Plessis, son compatriote, il pourrait chanter :

... Et le vieux sang latin bleuit encor ma veine.

Entend-il prendre à son compte la thèse de son héroïne, qui refuse à la France la qualité de latine; en cela, d'accord, une fois de plus avec M. Schuré, que, décidément, nous la soupçonnons d'avoir lu? Qu'il se garde de renier sa propre origine, lui qui doit tant à la grande nourrice et éducatrice romaine : sens de la composition, exacte discipline du style, génie de la langue... Ils sont si nombreux, ceux des nôtres qui Tignorent, ce génie, et distendent et torturent la prose française. Quand ces attentats nous inquiètent, nous nous rassurons en songeant à quelques écrivains jeunes, dans la ferveur du talent, en train de conquérir renommée et influence, — tel Charles Maurras , — chez qui se retrouvent la logique structure de la phrase, le sobre contour, l'élégance ferme, qualités de tradition latine. M. Le Goffic est de ceux-ci. Qu'il ne proteste pas. Breton, encore bien que latin, nul ne lui contestera la qualité qui lui est chère : un goût distingue ses livres, qui est le propre goût breton.

24 octobre 1898.

ÉDOUA.RD ROD

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