AU MILIEU DU CHEMIN
Les philosophes sont parfois frivoles. Celui qui peut-être influença le plus, chez nous, le derniers tiers de ce siècle, s'égaya, vers la fin de sa vie, plus que de raison. Ne le vit-on pas, lui si sévère à Béranger, jeter aux jeunes gens un Gaudeamus igitur pour le moins superflu? Il arrive , en revanche , que la gravité convenable aux sages de profession gagne les romanciers, ces amuseurs. Sur le tard, et même avant, bien avant, quelques-uns se prennent à penser en moralistes. C'est en moraliste que, l'autre jour, à la « Société des conférences » , M. Victor Margueritte discourait sur « le roman et son rôle social » . Combien éloigné le sentions-nous de l'insouciance allègre où les inventeurs de fictions oublient le plus souvent leurs responsabilités.. . Qui lira leurs fables plus ou moins légères,
plus ou moins troublantes ? Quelles impressions produiront-elles? Quels germes laisseront-elles dans les imaginations et dans les cœurs? Influenceront-elles les mœurs en bien ou en mal? Ils n'en ont cure. M. Victor Margueritte estime coupable cette indifférence. Il veut qu'en prenant la plume, l'écrivain songe à l'action possible des idées et des sentiments qu'il va lancer dans la circulation. Ce petit carré de papier qu'il a devant lui, c'est un champ qu'il s'agit d'ensemencer. Son devoir est de n'yjeter que du bon grain.
On sait quel austère frontispice M. Paul Bourget vient de graver en tête de la nouvelle édition de ses œuvres. On connaît cette préface où il avoue le souci de nos « maladies morales » , où il formule avec force la condamnation du dilettantisme, c'est-à-dire de cette attitude de contemplateur amusé qu'un de ses personnages définissait spirituellement celle d'un « monsieur du balcon qui essuie les verres de sa lorgnette pour ne rien perdre de la comédie » . La comédie, elle est faite de nos maux, dont il n'a point cœur à se divertir. Il nous en indique le remède : le christianisme, « condition unique de santé et de guérison... pour les individus comme pour la société. »
M. Bourget a dépassé, non de beaucoup, mais dépassé, ce dimidium vitœ, ce « milieu du chemin » où les piétons, ceux du moins qui ne s'oublient pas à siffler jusqu'au bout leur chanson, se retournent pour regarder le ruban de route qui s'allonge derrière eux. M. Édouard Rod y arrive tout juste en même temps que Clarencé, le héros de son dernier roman, et nous le soupçonnons de s'interroger, comme lui, sur les étapes parcourues, — encore qu'il n'ait pas, certes, les mêmes raisons de le faire avec angoisse.
A côté d'une jeune suicidée, sur le lit même où elle venait de s'asphyxier en allumant un réchaud, on a trouvé « avec de nombreux passages soulignés » , V Amour et la Mort, un drame capiteux de Clarencé. Homme de conscience, bien qu'étourdi un peu par le succès, l'auteur applaudi se laissait depuis quelque temps toucher par la noble inquiétude que nous avons vu M. Margueritte souhaiter à quiconque tient une plume : « Quel sera l'effet moral de mon œuvre?» Discrète d'abord et en quelque sorte « fluide » ,
cette sollicitude le gagnait peu à peu, jusqu'à supplanter en lui ces préoccupations de forme qui en priment tant d'autres chez un artiste. Si bien qu'à la veille d'une « première » qui lui promettait un triomphe, l'insistante question « se posait comme un refrain » après chaque répétition, effaçant dans son esprit le souci du style ou de la mise en scène. Elle devint la plus oppressante des angoisses, quand un journaliste en quête d'interview lui apprit le « fait divers » tragique auquel son nom se trouvait mêlé. Dans la résolution désespérée de la malheureuse dont le nom s'inscrivait au martyrologe de l'amour, « comment distinguer ce qui était venu de la passion éternelle et ce qui était venu de l'imagination excitée par les lectures? » Il eût voulu pouvoir lire dans le cœur qui avait cessé de battre, y lire de quoi s'innocenter à ses propres yeux; car il n'était pas loin de se regarder comme un meurtrier. Un hasard cruel aggrava sa torture. Ce suicide, qu'il se reprochait presque comme son crime, frappait au cœur son meilleur ami, le peintre Laurier, et, sans la générosité d'une épouse au pardon courageux, l'indiscrète publicité donnée à ce deuil eût amené la rupture du ménage. Donc, double malheur, et Glarencé
s'accuse deux fois. L'histoire de son tourment fait tout le sujet à" Au milieu du chemin.
Sous l'étreinte de cette casuistique, l'auteur de Y Amour et la Mort se débat douloureusement. Non qu'il essaie d'écarter le problème qui le tenaille ; bien au contraire, il se livre à ses prises 4 torturantes. 11 le discute avec lui-même, il le discute avec les autres, et en adversaire de sa propre cause. Et ces autres sont tous venants. A la première annonce du drame réel, glose lugubre de son drame imaginaire, il a confessé son trouble au débutant de reportage qui venait chercher auprès de lui matière à « copie » , et le jeune homme, s'étonnant de tels scrupules, plaidant les « droits de l'art » , il l'a réfuté ardemment. Il ne cause pas moins de surprise à un jeune neveu, frais débarqué de province, apprenti de lettres et impatient de notoriété, qui vient lui demander un a coup d'épaule » . A cet « arriviste » , dont chaque mot avoue l'appétit du succès quand même, il développe sa rigoriste notion du devoir de l'écrivain, et, s'il n'est pas question entre eux du suicide de la veille, Clarencé parle, on le sent, sous l'impérieuse dictée de ce souvenir. Vient cette « première » que jadis il eût attendue avec
fièvre. La Fiancée du Lion lui apporte le « triomphe » prédit. Les acclamations le laissent morose. Sorti du théâtre avec un vieux maître de la scène, Victor Delambre, qu'il vénère et qu'il aime, il confie à ce grand aîné ce qui empoisonne pour lui cette soirée d'ivresse. Delambre a peine à comprendre ses scrupules. Chemin faisant, ils controversent, Clarencé s'obstinant à sa propre condamnation. L'entretien se termine sur une métaphore que le vieillard, un peu simpliste, prend pour un argument, mais qui ne désarme point son compagnon contre lui-même. Il est un autre cœur où Clarencé verse la confidence de ses angoisses : le cœur d'une femme qui est pour lui plus qu'une amie, inspiratrice de son talent, compagne de sa vie. Ah! c'est elle qui se refuse à entrer dans ses délicatesses. Elle n'y veut voir que trouble momentané, impression passagère d'un événement fort triste, mais dont il est déraisonnable à lui de s'accuser. Elle aussi invoque les droits de la poésie ; elle aussi prend une figure de rhétorique pour une raison : «... La poésie n'est-elle pas une part essentielle du monde? Vous nous donnez de la vie l'image qu'en réfléchit votre âme. Que pouvons-nous vous demander de plus? De transcrire
cette image avec une entière sincérité, sans la déformer, telle que vos yeux intérieurs la voient. Votre seule faute serait de la retoucher, poussé par quelque bas mobile. Mais, quand vous la contemplez avec toute votre attention pour l'exprimer avec toute votre puissance, vous remplissez votre fonction, vous êtes dans votre droit. Qui demandera compte au fleuve des paysages qu'il reflète en les traversant? » Clarencé répond : « Mon âme n'est pas une eau qui court sans rien savoir. Elle connaît, elle juge, elle compare... J'ai le don de peindre les passions, d'émouvoir les hommes. C'est un don magnifique, je le sais, mais s'il tue?... » Le débat s'achève sans que l'un ou l'autre se reconnaisse vaincu. Mais il recommencera. En conversation, par lettres, Claudine Bréant et Clarencé reprendront la question, et ce sera un dialogue mouvementé, ardent, éloquent. L'éloquence de Claudine jaillira d'une source profonde et chaude. Les scrupules qui agitent son ami, elle y voit une menace pour leur bonheur commun, pour cette union en dehors des « conventions » et des « préjugés » , dont elle se sent fière comme d'un défi à une tyrannie avilissante. Clarencé n'a-t-il pas avoué des doutes sur la bonté de sa vie, de « leur vie » ,
comme sur la bonté de son œuvre? Il est en vue, il est célèbre, et la célébrité « élargit le sillon du scandale » . Son exemple, s'il est mauvais, est donc d'autant plus pernicieux. Cette inquiétude le hante autant que l'autre. Aussi parle-t-il de « rentrer dans la loi commune » , dans les « chemins battus par le grand troupeau » . Or, son orgueil, à elle, se révolte à cette seule pensée. Elle persiste à croire qu'en aimant « sans souci des chaînes légales, ni de l'opinion, ni des lendemains » , elle a eu raison. Elle se refuse à ce qu'elle appelle une capitulation. Enfin, quelle sera l'issue de la crise où s'agite son ami, elle se le demande, elle le lui demande à lui-même avec angoisse : « Où vous conduit-elle? à la retraite, à la conversion, à l'Église? Je ne sais pas, mais je tremble d'en être la victime. »
Elle ne sera point victime, mais elle se laissera convaincre. Elle suivra celui qui veut l'entraîner vers cette voie commune d'où elle se flatte d'être sortie. Ainsi, du moins, se comprennent le geste et le mot d'abandon par lesquels se conclut leur entretien, encore que le récit se termine sur un point d'interrogation.
Beau et attachant récit, d'une forte tenue de
composition et d'un style plein, chaleureux, coloré, sans faux éclat ni prouesse cT « écriture » . En cette langue ferme et souple, le descripteur d'âmes qu'est M. Rod possède un instrument sûr et excellent. Ce n'est pas que la psychologie ne laisse nulle place à la nature extérieure dans ses livres, et particulièrement dans le dernier. Quelqu'un citait de lui un mot qu'il ne faut point isoler, sous peine de mal connaître le romancier des Roches blanches et de Là-haut, Sans doute, le monde sensible « n'est pas son maître » . Il est pourtant de ceux pour qui il « existe » , et il n'a nul besoin d'être opéré de la cataracte, comme le souhaitait aux écrivains « d'idées » un outrancier de pittoresque. Des paysages s'encadrent dans la narration à" Au milieu du chemin; des paysages sentis par un artiste, de touche vive et sobre. Mais M. Rod nous reprocherait de méconnaître son œuvre, si nous nous attardions aux qualités de forme d'un livre qui veut être avant tout un manifeste.
Nous y avons vu condamnée la littérature corruptrice. N'entendez pas seulement par là celle
qui, selon l'expression de Delambre, « exploite les bas instincts, » mais celle qui, par d'enchanteresses peintures, éveille et développe les sentiments «romanesques» .L'amour «romanesque» , n'est-ce pas celui-là dont Pascal redoutait surtout la « représentation délicate » , parce que, «plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées » ? Nous nous rappelons de M. Rod une conférence où il examina le cas de conscience qui devait si profondément inquiéter son Clarencé. Il nous confia que, personnellement, il en était troublé. Manzoni ne craignit-il pas la malfaisance de ses Fiancés , et n'eut-il pas le rare courage d'expurger violemment son œuvre, en y coupant toutes les scènes d'amour? Sans doute, il est besoin d'amour dans le monde. Mais il y en aura toujours assez, toujours trop, sans qu'on en crée par des images suggestives. Clarencé ne répète pas tout à fait le mot de Manzoni, mais il n'est pas loin de penser avec lui qu'il y en a « six cents fois plus qu'il ne faut » .
Si la peinture de l'amour est un excitant dangereux, le dilettantisme est un dissolvant. M. Rod le condamnait déjà, avec une éloquente vigueur, dans le Sens de la vie. Clarencé ne lui épargne
pas les sévérités. Se prêter par une fine compréhension aux formes diverses de la pensée et du sentiment, les revêtir toutes et les dépouiller avec aisance, être un agile ce passant intellectuel » , qui ébauche des intimités avec les opinions sans les épouser jamais, quelques-uns de nos contemporains ont excellé à ce jeu de souplesse élégante. Mais il n'est pas sans péril. A cet art de se donner provisoirement aux idées et de se reprendre, on perd la faculté de croire, et de l'incapacité de croire procède l'incapacité de vouloir. Clarencé jette à son dilettante de neveu une question qui le surprend fort : « Quelles vérités nous apportes-tu? » Et lorsqu'il loue devant lui 1' « action », il a peu de chance d'être entendu.
En son amie, Claudine Bréhant, il combat une autre erreur : la hautaine prétention de s'isoler, de se soustraire au joug social. Cette prétention a été, à lui aussi, la sienne. Mais il en a reconnu le tort. La vie collective a ses exigences légitimes. Sacrée est la loi « qui limite notre liberté personnelle au profit du bien commun » . Nul n'a le droit de se considérer comme un petit monde trouvant en soi sa propre raison d'être. Chacun de nous tient aux autres par mille liens invisibles; « nos pensées et nos actes ont des réper-
eussions infinies » . Ce sentiment de la solidarité humaine est dominant chez M. Rod. Disciple émancipé de Schopenhauer, il a retenu du maître la théorie du sacrifice de l'individu à l'espèce : c'est folie d'opposer le microcosme au macrocosme. Volontiers, il dirait avec Pascal : « Il faut tendre au général, et la pente vers soi est le commencement de tout désordre. »
Ce n'est pas encore là toute la substance de ce livre. Autour des grandes idées qui en font l'armature, abondent les observations intéressantes. Nous y trouvons, par exemple, finement notée, cette métamorphose de la réalité en fiction qui se fait d'elle-même dans l'esprit du romancier, toujours prêt à transposer les événements en « situations » . Remarque de psychologue et en même temps de moraliste; car ce jeu quasi inconscient ne manque pas d'influencer la vie même de l'artiste et inflige à son être un pli particulier. Le moraliste n'abandonne jamais M. Rod, et il se double d'un sociologue. Toujours intéressé par la valeur morale des pensées et des actes et leur retentissement possible, ce haut souci fait son caractère propre et son accent.