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COSMOPOLITISME LITTÉRAIRE

« La France est en train de changer de latitude. » M. Théodor de Wyzewa fut des premiers, il y a quelque sept ou huit ans, à jeter ce cri d'alarme. Gomme M. Jules Lemaître, il voyait Germains, Gètes et Thraces nous apporter, en nous conquérant, leurs brouillards et leurs frimas. Tout s'embrumait et se refroidissait ici, sentiments, esprit et langue. Les amoureux de lumière et de chaleur devaient émigrer « sous des cieux plus clairs ». Cependant M. Lemaître conseillait aux ce septentriomanes » de rendre en hâte leur culte aux « écrivains des neiges » , une réaction latine s'annonçant déjà. Le génie latin a réagi, en effet, et la « nordomanie » a reculé quelque peu. N'empêche que M. de Wyzewa nous met encore en garde contre le penchant, — il dit

même la « maladie » , — qui nous fait aimer, parce qu'Anglais, M. Rudyard Kipling. L'autre jour encore, à propos de M. d'Annunzio, il répétait que ceux dont le vieux sang romain « bleuit encore la veine » , selon le mot du poète, devraient sentir en eux assez de sève et de vie pour ne point se mettre « en traitement » chez les Allemands et les Anglais. Il n'est pas jusqu'à nos meubles qu'il ne défende contre l'envahissante mode d'outre-Manche. Il déplore le « style » qui, depuis quelques années, « embrouille nos goûts en matière de décoration et nous fait perdre le dernier reste des simples et fortes traditions anciennes » . Patriotique, nous ne voulons pas dire « nationaliste » vigilance.

Cette attitude de rigueur protectionniste siedelle tout à fait à M. de Wyzewa? Oublions ses origines. Ce Slave a conquis chez nous la grande naturalisation. Il sait trop bien notre langue, il l'écrit avec trop de souplesse et de grâce aisée pour que nous ne le reconnaissions pas pour l'un des nôtres. Je songe à son rôle, à l'emploi de son influence, très étendue. Qui donc a fait plus que lui pour abaisser nos frontières intellectuelles, pour activer entre les autres peuples

et nous le « libre échange des idées » , comme s'exprime M. Édouard Rod? Qui a fait autant, sinon peut-être le même M. Rod? Qui, en de brèves « notes » d'un tour facile, nous entretient, presque au jour le jour, de littérature exotique? Qui découpe et traduit à notre usage, dans tous les livres du monde, des fragments bien choisis? Non seulement nos « frères latins» , mais les Anglais, les Américains, les Allemands, les Russes, les Norvégiens, les Danois trouvent en lui, auprès de nous, le plus avenant des introducteurs. Nous parlons de traduction. Dans son récent volume, le Roman contemporain à l'étranger, M. de Wyzewa explique ce qu'il entend par une bonne version : une version qui rend assimilable à qui ne le peut lire dans l'original l'auteur translaté. Il s'agit des lettres de Stevenson. M. de Wyzewa souhaite à « ce grand enfant de génie » une traduction qui fasse pour nous de son œuvre « une source de plaisir et de consolation » . Qui sait, ajoute-t-il, qui sait si nous n'y trouverions pas de quoi varier, renouveler la forme, décidément bien fatiguée, de notre roman? Et joignant l'exemple à la théorie, ne vient-il pas de « franciser » excellemment Résurrection^ de Tolstoï?

Il est donc, lui le plus actif de nos initiateurs aux lettres étrangères, le moins qualifié des hommes pour nous conseiller de défendre par une muraille de Chine la nationalité de notre génie. Mais c'est trop longtemps le quereller. Fût-il l'illogisme en personne, M. de Wyzewa est un esprit plein de grâce et un écrivain exquis. — Je n'ai en vue, pour l'instant, que certains de ses recueils d'articles (1). Valbert^ Contes chrétiens, Nos Maîtres demanderaient une étude à part, qui serait celle de sa philosophie. — Jouissons donc de l'agrément qui est en lui, et ne disputons pas contre notre plaisir.

Il a la qualité de sa race : flexibilité, adaptation facile et prompte. Combien y a-t-il d'hommes en lui et combien divers... Critique littéraire, humoriste à la Sterne, esthéticien de musique ou de peinture, portraitiste, paysagiste, moraliste, sociologue, métaphysicien. . . il est tout cela, selon l'occurrence, sans embarras ni confu-

(1) Ecrivains étrangers, lre et 2e séries; le Roman contemporain a V étranger , V Art et les mœurs chez les Allemands, Paris, Perrin.

sion. De la même plume qui esquisse un si fin croquis de Haworth, le village de Yorkshire où rêva, languit et mourut Emily Brontë, il définit une philosophie, celle de Nietzsche, par exemple, et, pour nous l'éclaircir, il décrit la personne du philosophe; j'entends qu'il la caractérise au physique, en même temps qu'au moral, d'un trait d'artiste. Il nous met sous les yeux le sec ironiste, l'effrayant nihiliste de la pensée, qui écrivit Par delà le bien et le mal. Nous le voyons avant la crise où sombra sa raison, ses énormes yeux noirs brillant déjà d'un inquiétant éclat derrière ses lunettes; puis, dans sa retraite de Naumbourg, après l'accident fatal, le visage terrifié et hagard.

M. de Wyzewa se joue même avec un visible plaisir à ces dessins rapides en marge de ses pages, et ces vives ébauches composeraient un précieux album. Cette Emily Brontë, dont il nous montrait à l'instant la maison accrochée parmi les bruyères, au flanc d'une colline sauvage, et dont il analyse l'œuvre de si forte saveur personnelle, la voici elle-même « avec sa grande taille mince, ses épais cheveux noirs, ses yeux d'un vert sombre, son teint pâle et cette large bouche, aux lèvres rouges et saillantes,

qu'animait souvent un étrange sourire » . Voici, aperça de dos et d'assez loin, dans une rue de Londres, lord Tennyson; non pas même en profil perdu, mais de dos, et pas un instant nous n'entrevoyons son visage. Du moins nous pouvons « admirer sa haute taille, la noblesse de sa démarche, et ce port de tête droit et assuré qui faisait tomber sur le collet de sa redingote ses beaux cheveux d'argent » . S'il a dû se résoudre à se figurer d'après cette silhouette fuyante le poète de Locksley Hall et des Forestiers^ M. de Wyzewa a considéré Ibsen de près et bien en face. Aussi a-t-il détaillé sa physionomie. Il l'a fait à loisir, et à deux reprises, la seconde vue corrigeant la première; non, à vrai dire, sans l'intention préméditée de découvrir dans l'extérieur du grand Norvégien les caractères mêmes de son théâtre. On peut donc le soupçonner d'avoir accentué quelque peu la ressemblance de l'homme et de l'œuvre. Mais cette accommodation artificielle sert d'occasion à des remarques fines et justes, et le morceau est joli.

C'est dans un café de Munich qu'Ibsen nous est présenté. M. de Wyzewa se plaît dans la cité bavaroise, où tout est grotesque, observe-t-il,

« mais d'un grotesque si bon, si charmant et si sincère... » Aux portes de cette capitale de simplicité et de bonhomie, on pourrait écrire

« cet avis consolant et si vrai : Ici Ion se met à Vaise » . Autant il aime Munich, autant il déteste Vienne, autant il abhorre Berlin. Le livre où il osa cette double profession, accompagnée de quelques autres, Chez les Allemands, lui attira quelques reproches. Il y fallait faire la part d'une ironie qui se prend à toutes choses. On pourrait dire de M. de Wyzewa, comme on Ta dit de Renan, l'un de ceux qu'il nomme ses maîtres, que l'ironie « s'impose à lui comme une condition nécessaire de l'idée » , qu'il a « le cerveau ironique » . C'est ce qui fait de lui, à l'occasion, un humoriste d'un ton si naturel. Or, l'occasion, il la trouve dans les plus graves sujets. Voyez comme il traite le socialisme de William Morris, ses tapis et ses papiers peints ; fantaisies de même ordre, si nous voulons l'en croire, diversions cherchées par le poète directeur de la maison Morris and C° à la banalité et à la laideur de son époque. Ou bien prenez, sur le Pushing to the front de M. 0. S. Marden, les pages brèves où se joue le moraliste, comme tout à l'heure le sociologue. Slalky and C° de Rudyard Kipling

lui fournit matière à un badinage soutenu. Il institue un parallèle suivi entre ce roman du poète de la jungle et Un bon petit diable, de Mme de Ségur. Et lisons les quelques lignes par lesquelles il conclut sur la gloire de Kipling, qu'il n'a garde, certes, de tenir pour usurpée : « Sa durée même prouve assez qu'elle est légitime et fondée sur autre chose qu'un engouement passager^) ; mais son exemple témoigne, une fois de plus, « que les différentes races ont des façons différentes de comprendre la beauté ».

A propos de Tennyson, M. de Wyzewa ose négligemment un paradoxe audacieux : ce lord fut, en ce temps, le plus grand poète de son pays, parce qu'il fut « le plus inintelligent » . Oui, le chantre de Demeter fut « un homme d'une inintelligence complète... Et de là vient sa véritable grandeur. » C'est la thèse de Valbert : « Valbert était né intellectuel : aucune infirmité n'est plus terrible que celle-là. »

Nous ne saurions dire si la philosophie de M. de Wyzewa est restée de tous points celle de cette quasi-autobiographie et des Contes chrétiens. Mais il persévère dans son mépris de la « soi-disant faculté de savoir et de penser » . Et je crois

bien qu'il proclamerait encore seul vraiment heureux l'imbécile au cœur pur. Attitude élégante que ce dédain de la science et de l'esprit, quand on possède toutes les littératures anciennes et modernes. Élégante aussi dans son ironie, cette manière de défendre l'intégrité du génie national, quand on parle sept ou huit langues et qu'entre nous et les nations les moins sœurs de la nôtre on est le truchement le plus actif, le plus autorisé et le plus aimable.

7 mai 1900.

ÉMILE GEBIIART

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