LES CHANSONS DE SHAKESPEARE
Quand vous voyez aux champs les narcisses paraître,
Oh ! la fillette dans le blé !
C'est bien le temps exquis, l'heure du vrai bien-être,
Car un beau sang rouge a gonflé
Le cœur de l'hiver dégelé.
Ainsi commence une chanson de Shakespeare, traduite par M. Maurice Bouchor. En cet avril nouveau, voici l'heure, n'est-ce pas? de la fredonner. C'est Autolycus, le colporteur, qui la chante; heureux vagabond, jovial chemineau, jamais fatigué, toujours « frais pour la vie » (1), comme ces Celtes dont fut peut-être celui qui lui souffla ses refrains. Il a raison, ce philosophe porteur de besace :
Cœur joyeux trotte jusqu'au soir; Cœur triste est las pour une lieue,
(1) Le mot est de Renan,
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Shakespeare plaint l'homme « qui n'a pas de musique en lui » . Aussi a-t-il beaucoup chanté, je veux dire fait chanter ses personnages : fées et vierges, princes et bouffons, soldats, ruffians et sorcières. M. Maurice Bouchor, qui vient de traduire ses chansons avec une pure élégance et une variété de rythmes exquise, a cueilli à travers son œuvre assez de ces « fleurs sauvages et tendres » pour en faire un bouquet richement nuancé.
Car il n'est guère de sentiments qui ne trouvent leur expression vive dans ces vers jaillis de la fantaisie du poète ou empruntés par lui au vieux fonds populaire, le plus souvent avec les retouches du génie. Ce serait, sans doute, un paradoxe de soutenir que tout Shakespeare se pourrait concevoir d'après ces couplets ou bribes de couplets. Pourtant il est bien vrai que s'y retrouvent tous les degrés de son inspiration, dont on a dit qu'elle rampe et qu'elle plane. Il est bien vrai que toutes les catégories d'êtres auxquels il a donné la vie, j'allais écrire tous les règnes de cette création sortie de son fiât, s'y expriment par des voix d'anges ou de brutes, depuis les subtils esprits de l'air jus-
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qu'aux monstres engagés encore dans l'animalité. C'est Ariel qui murmure à l'oreille de Ferdinand et de Miranda une mélodie douce comme un frôlement d'ailes :
Sur le sable d'or, beaux êtres humains,
Pressez-vous les mains ; Les vagues sauvages se taisent...
C'est Caliban, saoul du vin que lui a versé Stephano, qui crie, vautré à ses pieds, les lourds bégayements de son ivresse :
Ban ! Ban ! Ca caliban Est libre, libre, libre!
Ban! Ban! Ca caliban!...
Et, entre ces deux extrêmes, musique aérienne du sylphe, hurlements de la bête, s'échelonnent en des notes hausses et basses toutes les modulations des sentiments, joies, douleurs ou passions, par où peuvent passer des êtres de chair et d'âme. Chants d'amour badin ou tendre, respectueux ou grivois, chants d'hyménée, chansons de fossoyeur, chansons de fous, hymnes au renouveau de la nature,... il n'est guère d'émotion grave, légère ou folle qui ne trouve son expression dans ce recueil de chefs-d'œuvre. N'oublions pas les chansons à boire; il y en a
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d'une fine poésie, qui ne rappellent pas du tout les hoquets de Caliban :
Bacchus aux yeux rougis, seigneur joufflu des vignes, Viens nous visiter, nous en sommes dignes.
Que tes grappes, ô roi, parent nos fronts sereins. Noie au fond des pots nos pires chagrins,
D'un flot pourpre remplis nos coupes à la ronde, Et, versant toujours, fais tourner le monde...
Où classer celle de Bottom, l'homme à la tête d'âne, qui réveille sur son lit de fleurs la suave Titania et, tandis qu'elle lui offre son cœur, ne souhaite qu'un picotin? Il jette pourtant aux échos de la forêt enchantée de jolis couplets, avant que se mette à braire son appétit de baudet. Pauvre Titania, il est bien symbolique, le philtre qui trouble sa vue et la fait s'écrier : « Quel ange m'éveille! » Ne dirait-on pas, lorsqu'elle acclame certains hommes, que la France a bu un philtre pareil, et la faveur qu'elle leur accorde ne fait-elle pas songer aux baisers de Titania sur les naseaux du roussin?
A un autre point de vue, l'ampleur du génie deShakespearese montre dans ces courts poèmes, par la diversité des sources où puise son inspiration. Car, à vrai dire, elles semblent bien plutôt