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LETTRE

Votre livre, cher maître, m'est venu trouver dans les Alpes. Je l'ai lu sous des mélèzes qui déjà perdaient leurs aiguilles, à la veille du frisson d'automne qui allait me chasser de la montagne. Convalescent, j'ai pu goûter plus qu'un autre ces pages d'un convalescent. Mais qu'elles doivent être bonnes à tous ! Bonnes, parce que belles; belles, parce que senties. Négligeons le côté métier, ce qu'on nomme le point de vue « littéraire » . Il est trop entendu que tout ce qui tombe de votre plume, prose ou vers, porte même marque d'ouvrier.

Oui, ces chroniques, tracées, dites-vous, d'une main fiévreuse, « un coude dans l'oreiller ».

c'est votre cœur qui vous les a dictées. Ce délicat et exquis Joubert, que vous aimez, j'en suis sûr, notait dans son journal, au lendemain de la crise qui faillit l'emporter, en 1810: « Du jeudi 7 juin au jeudi 1 2 juillet : ma grande et bonne maladie ! Deo grattas!)) Bonne maladie, «bonne souffrance» , c'est tout un, et vous voilà plagiaire. Que vous étiez bien fait pour vous rencontrer avec cette âme de tendresse que fut l'auteur des Pensées.,, Car c'est, avant tout, l'attrait de douceur de la religion qui vous a « pris » . Dès longtemps, la poésie extérieure du culte vous avait touché, avant que vous pénétrât sa suavité intime. Jamais, d'ailleurs, les douteuses et dures solutions humaines du problème de la douleur ne vous avaient satisfait, et toujours vous aviez eu « besoin de Dieu » . L'heure devait venir où, lisant l'Évangile, vous seriez conquis par la vérité, où, dans chaque ligne, dans chaque mot du livre divin , vous la verriez « briller comme une étoile » , vous la sentiriez « palpiter comme un cœur » . Ce fut sur votre lit de malade. Bonne maladie ! bonne souffrance!

Quand j'écris que la religion vous a pris, c'est repris que je veux dire, puisque vous n'aviez pas

rompu avec elle certaines attaches anciennes.

De pratique même, non, à vrai dire, de celle qui conduit aux pâques, mais de celle qui fait l'homme bon et charitable, vous étiez resté chrétien.

M. Anatole France raconte de vous un trait touchant : un jour que vous vous promeniez ensemble sur une petite plage normande, sauvage et triste, « où le chardon des grèves séchait dans le sable », vous rencontrâtes « un homme du pays, cagneux, tordu, disloqué..., avec un cou pelé de vautour et un regard rond d'oiseau » . A chaque pas, il faisait une grimace horrible. Votre compagnon ne put s'empêcher de rire. Mais, vous interrogeant d'un coup d'œil, il lut sur votre visage une telle expression de pitié qu'il eut honte, il le confesse, de sa gaieté si peu partagée. Et, comme il observait que ce malheureux ressemblait à Brasseur : « Oui , avez-vous répondu, et Brasseur fait rire. Mais celui-là n'est pas laid pour rire. C'est pourquoi je ne ris pas. » Qu'on reconnaît là le poète des Humbles, de ceux surtout « à qui la vie est inhospitalière » , leur poète si vrai, parce qu'il est leur ami...

Mais laissons le cœur et ses raisons. Autre chose que le sentiment a déterminé votre retour. Vous avouez des exigences de conscience non satisfaites, qui, de temps à autre, vous incitaient à rentrer en vous-même. Du « remords » se mêlait au « singulier frisson » dont vous faisait tressaillir « l'eau froide des bénitiers » . Songeant, d'aventure, à vos « fins dernières » , une sûre logique vous commandait la décisive démarche sans cesse différée.

Voilà donc où devait en venir Zanetto. Un matin est arrivé où sa fantaisie de poète lui a paru un guide périlleux, où l'inconnu de la route lui a fait peur, où il a demandé : « De quel côté irai-je maintenant? » Et une voix lui a répondu :

... Allez donc du côté de l'aurore.

Il a écouté Sylvia. Mais Sylvia ne savait pas ce qu'elle lui disait, quelle aurore elle lui montrait.

Et il a marché longtemps, longtemps, et dans sa tête fine de troubadour, peu à peu grisonnante, mais toujours jeune, se remuaient des pensées graves. Eh! oui, on est l'agile et pimpant chemineau, le Passant à la mandoline, jon-

glantavec les rimes d'or, jetant ses refrains aux quatre vents du ciel. Par ses accents sincères et ses finesses d'artiste, on charme la foule et l'élite, les simples et les lettrés. On récolte, en se jouant, applaudissements et gloire. Le jour vient pourtant où l'on se prend à songer qu'aucune des routes de hasard qu'on a suivies n'était celle du bonheur, et l'on se dit que peut-être il y a mieux à faire que de voyager

Gomme la feuille morte et comme le nuage.

Vous l'avez pensé et vous avez quitté le sentier du caprice. Sachant désormais où tend votre étape, ou plutôt ayant atteint cette lumière vers laquelle vous marchiez, vous ne pouvez plus fredonner comme votre errant joueur de guitare :

Je suis vraiment celui qui vient on ne sait d'où Et qui n'a pas de but...

Vous ne répéteriez pas non plus :

Je suis comme un enfant volé par des Tziganes...

Du moins, l'enfant a t-il retrouvé sa maison et son père; un père qui vaut mieux encore que le magnat à la barbe blanche, une maison meilleure que le château où le cor salue la rentrée

du fils perdu. Là, nul regret de liberté aventureuse ne le reprendra jamais. On ne le verra pas non plus, comme le vagabond de la Fantaisie nostalgique, chercher des doigts un luth absent. Son luth, il Ta gardé. Tout à l'heure il l'accordera, — sans doute sur un mode plus grave. Mais nous lui savons tant de souplesse dans la voix! Déjà dans quel registre n'a-t-il pas chanté, le poète des Intimités, du Cahier rouge, du Reliquaire, des Récits et Élégies, des Récits épiques... et la note religieuse lui est-elle étrangère?

Aussi bien ne s'interdira-t-il pas, j'imagine, tout le profane. Qu'il reste Télégiaque égayé d'ironie sans fiel, le vif conteur, le chroniqueur au franc-parler désinvolte et spirituel. Qu'il ne répudie pas les grâces coquettes qui sont à son talent comme la plume au bonnet de Zanetto.

Octobre 1898.

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