BARTHOLOMÉ
On ne redira pas devant l'œuvre de M. Bartholomé le mot orgueilleux de Berlioz : ail serait fâcheux que cela fût admiré par certaines gens. » Trop évidemment elle doit être comprise de tous. Car il est simple autant que beau, ce monument Aux Morts. L'humaine et haute pensée de l'artiste se lit sans effort dans ces lignes d'un rythme ample. D'ailleurs, c'est le poème de la douleur que chante cette pierre. Or, cette poésie-là, quel est celui de nous que la vie n'a point préparé à l'entendre? Plus précisément, c'est le poème de l épouvante dernière, et cette épouvante, qui, pour lui-même ou pour d'autres, — pour d'autres plus encore que pour lui-même, — qui n'en a pas le frisson? «Je crains le Tartare, et l'abîme
d'Aidés est horrible,... affreuse en est la descente. » Ce cri du lyrique au front couronné de roses, chacun le répète à sa façon devant ce défilé de condamnés qui s'acheminent vers le gouffre béant. Condamnés de la loi inexorable, terrible toujours, dure surtout lorsqu'elle frappe des êtres jeunes, comme le sont presque tous ceux qui composent cette double et lamentable théorie : époux et épouses, mères, enfants, fiancés... ils montent vers le trou noir qui nous envoie à la face comme une haleine sépulcrale. Oui, elles parlentà tout le monde, ces figures d'accablement et de désespoir groupées par M. Bartholomé ; tout le monde sait lire dans la variété eurythmique de leur attitude, sans violence de geste, sans rhétorique, sans apparat d'aucune sorte. Le recueillement de la foule en témoignait le jour de la Toussaint : elle a compris, elle a senti; ce monument lui a dit autre chose que ce qu'un mordant critique appelle « nos bibelots de place publique » .
Poème de la mort et aussi poème de l'amour. Ils sont frères, chantait Leopardi. Cette parenté n'est point, sans doute, aperçue de tous. Mais ce qui n'échappe à personne, c'est ce que se doi-
vent l'amour et la mort. Aimerions-nous comme nous faisons, si la prochaine dissolution ne nous menaçait nous-mêmes et Vautre? Le sentiment de cet éphémère qui conditionne notre destinée terrestre ne colore-t-il pas, en les pénétrant, toutes nos affections? Et, d'autre part, l'amour ne transfigure-t-il pas la mort, qu'elle emmène ensemble ou qu'elle sépare ceux qu'il a unis? Elle aime, cette jeune fille qui, avant de descendre dans le creux sans fond, se retourne pour envoyer un long baiser. Ils s'aiment, cet homme et cette femme qui, du même pas, franchissent la porte funèbre, elle s'appuyant sur lui. A cet instant, plus qu'à aucune autre heure de la vie, elle est vraie, l'ode d'Anacréon : «... Ceux qui s'aiment se reconnaissent d'abord à la marque brûlante qu'ils portent au cœur. »
Mais que parlons-nous d'abîme et de gouffre? Est-ce donc en des ténèbres sans fin que s'enfoncent ceux qui meurent? Voici que sur l'époux et l'épouse endormis côte à côte, leurs quatre mains jointes entrelacées, la pierre du caveau se lève. « Sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre, une lumière resplendit. » Est-ce sa propre foi que l'artiste a exprimée dans cette résurrec-
tion? Vous savez son histoire, et que cette pierre fut trempée de ses larmes. Peintre connu déjà et estimé des délicats, le plus cruel des deuils changea tout à coup l'orientation de sa vie. Dans le déchirement de son âme, il adopta comme sœurs de la sienne toutes les douleurs pareilles, et il résolut d édifier un mausolée non pas seulement à sa morte, mais aux morts. Pour se donner tout entier à cette œuvre votive, il jeta ses pinceaux. On dit même qu'il fit, en plein champ, de ses toiles, un autodafé. Puis il apprit à tenir l'ébauchoir, seul, sans maître, tout à son labeur, vivant une vie d'ascète. Il devint architecte en même temps que sculpteur. Ensuite, il se fit carrier, en quête de la matière la plus appropriée au monument qu'il avait conçu, cherchant en Lorraine, en Bourgogne, ailleurs encore, raconte son ami, M. Arsène Alexandre, les plus beaux blocs et les plus propices. Douze années se sont écoulées ; l'œuvre est debout. On la sent bien fille du recueillement. Que les faiseurs habiles, les virtuoses experts au « morceau» exécutent ailleurs des variations sur les thèmes funéraires consacrés. Ici, pas de réminiscences. Tout est neuf, parce que tout est senti. On félicite M. Bartholomé de n'avoir point passé par
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l'École. On a raison, car son métier d'autodidacte a une franchise qui ne s'enseigne pas dans les ateliers officiels. Mais félicitons-le plus encore de s'être isolé du monde et d'avoir nourri de hautes pensées sa méditation recluse.
5 novembre 1899.
ANDRÉ PÉRÀTÉ
L'autre jour, feuilletant la collection de la Gazette des Beaux-Arts, nous tombâmes sur une étude vieille déjà de deux ans passés, qui nous retint par son charme délicat. Elle a pour titre Étude sur la peinture siennoise. Elle commence l'histoire de cet art de tendresse et de naïveté, proche parent de la poésie franciscaine, qui rayonna en douceur exquise sur Orvieto, sur Pise, sur Florence même, et dont nous aussi, nous sentîmes l'influence pénétrante, en Avignon.
L'auteur, M. André Pératé, est un Romain; je veux dire un élève de cette école de Rome où passe, depuis quelques années, l'élite de l'École normale et de celle des hautes études. Il est revenu d'Italie épris de la peinture et des peintres. Instruit, d'ailleurs, autant qu'enthousiaste, il en juge avec science, il en écrit avec précision, en archiviste quand il y a lieu, avec finesse toujours, dans un style d'une grâce très sobre, que n'alourdit jamais l'érudition.
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Sa « sympathie raisonnée » pour les Siennois ne nous surprend point. Il se plaît, en art, à la simplicité des commencements, aux premiers sourires et aux premières lueurs, aux pâleurs d'aube. Son livre de début fut ce volume d'archéologie où il décrit avec tant de délicatesse « la pieuse fraîcheur » de l'invention décorative du christianisme aux catacombes (1). Si j'osais une indiscrétion, j'annoncerais la belle monographie de primitif qu'il est en train d'achever. Tout dernièrement, lorsque la librairie Didot confia à un groupe d'écrivains, ecclésiastiques et laïques, universitaires d'État et professeurs libres, la publication de la France chrétienne, c'est à M. Pératé qu'elle demanda le chapitre sur l'Art chrétien au moyen âge. Et c'est un poème qu'il a écrit.
Le poème de la cathédrale gothique, cet « être vivant » , ce « grand corps agenouillé » ; le poème de la nef, de la longue, de l'étroite nef qui monte toute vers la lumière; le poème du clocher, bras tendu vers le ciel; le poème du vitrail, qui jette sur les dalles, dans la pénombre de l'édifice, « l'ondoyante richesse
(1) V Archéologie chrétienne. Parii, Quantin.
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des tapis d'Orient » . Mais, avant de chanter cet hymne à l'œuvre accomplie, au temple idéal, il a esquissé l'évolution de cet organisme superbe à travers les siècles. Il a montré ce type de perfection sortant des frustes essais du très ancien art roman, se dégageant peu à peu des linéaments d'une beauté incertaine. Et ce raccourci d'histoire, qui lui est une occasion de redire un mot de ses chers sarcophages chrétiens, prend encore sous sa plume un charme de poésie. Il montre, sous la robuste membrure romane, le tressaillement d'une âme qui veut monter plus haut; il dit comment l'élancement de l'ogive succéda au massif plein cintre, comment, de l'église du onzième siècle toute ramassée dans le travail de soutenir sa voûte, est issu ce vaisseau svelte, prodige de hardiesse qui symbolise l'essor humain vers l'infini. Il indique enfin, dans la rigidité de l'ornementation romane, l'ébauche première de cette flore gothique, « végétation merveilleuse qui va germer à l'ombre des nefs, dans la grande forêt mystique » . Bref, ce chapitre n'est pas seulement l'un des plus remarquables d'un livre qui est l'œuvre collective des spécialistes les mieux qualifiés; c'est, je crois, l'un des plus
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beaux morceaux qui aient été écrits sur Fart en France au moyen âge.
Ailleurs, dans un autre volume qui a pour titre le Vatican, produit aussi d'une collaboration où se retrouvent quelques-unes des mêmes signatures, M. Pératé raconte la première apparition du style gothique à Rome.
Ce fut à peu près vers le temps où de la colline d'Assise « un vent d'enthousiasme s'était levé ». Émue de ce souffle, «la terre s'ouvrait à des fleurs nouvelles » . Nicolas IV venait de poser à Orvieto la première pierre de sa cathédrale. Fra Jacopone chantait. Dante et Giotto se rencontraient à Rome. Avec quelle tendresse pieuse M. Pératé a salué ce renouveau de l'art! Certes, il s'y fût attardé volontiers. Surtout la religieuse figure du peintre de saint François l'eût retenu, j'imagine. Mais une large tâche lui avait été dévolue : les Papes et les Arts, c'est-à-dire presque une histoire générale de la peinture, de la spulpture, de l'architecture italiennes, puisque les plus illustres maîtres de la Péninsule furent à peu près tous appelés à embellir la capitale de la catholicité. Il l'a écrite en un magistral chapitre qui forme plus du quart de ce copieux et luxueux Vatican, et I on a pu voir que, s'il aime
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la grâce des aurores, il sait raconter aussi les pleines splendeurs de l'art.
Ses pages sur la voûte de la Sixtine sont un chef-d'œuvre de description précise et colorée. Et qu'il exprime bien la sérénité des Chambres de Raphaël, si suave au sortir de l'atmosphère orageuse dont le génie de Michel-ânge emplit en quelque sorte la chapelle construite par Giovannino de Dolci ! Qu'il donne merveilleusement la sensation de ce bain d'harmonie douce où l'on se plonge avec délices comme après des secousses de fièvre! Mais peut-être préférons-nous encore ses quelques lignes sur la Pietà de Michel-Ange, cette première rencontre et ce premier embrassement de la beauté antique et de la pensée chrétienne.
Enfin, une rare mesure d'érudition, de goût, de grâce fait la solidité foncière et le charme des écrits de M. Pératé. Le tout, encore une fois, échauffé d'enthousiasme. Il pourrait prendre la devise de ses bien-aimés peintres siennois : « Pouvoir et savoir et vouloir avec amour. »
3 février 1896.