HENRI OUVRÉ
Il était aisé de prévoir que ce professeur de grec ne se confinerait pas dans l'érudition. Ses travaux savants se distinguaient par un sens artiste et une grâce agile de pensée et de forme qui ne nuisaient pas à la sagacité du philologue, mais qui devaient chercher emploi ailleurs qu'en des dissertations de grammateus . Telles pages de son Méléagre, d'une critique si sûre pourtant et si bien faite pour contenter les hellénisants les plus informés, portaient une marque d'élégance peu commune chez les scoliastes. Dirai-je qu'un romancier s'y annonçait par endroits? Du moins trouvait-on un tour de narration vive à la biographie de ce poète homme du monde, à qui l'amour enseigna l'art des vers et dont l'existence vaut le plus accidenté et le plus osé des romans. Ajoutons que cette thèse de
Sorbonne s'illustrait de paysages. On y rencontrait « le fantôme rose et violacé du Liban » , et Ton y pouvait pressentir le voyageur qui devait rapporter de Phrygie un livre de si ardente couleur (1).
Ce fut en épigraphiste que M. Henri Ouvré partit pour ce pays riche d'inscriptions et « où Ton trouve des siècles dans les tranchées » . Et certes on ne saurait lui reprocher d'avoir failli à sa mission, toute volontaire, d'ailleurs, si je suis bien informé. Consciencieusement, il a fait son métier, cherchant tombeaux et cippes, découvrant des pierres funéraires changées en fontaines, déchiffrant avec ardeur, parfois malgré des difficultés multiples, comme à Schar-Euïuck, où il eut le bonheur de « conquérir quelques lignes de grec... couché sur le dos, les pieds en l'air, la tête en bas, aveuglé par le sable et menacé par des cailloux croulants » . Mais ces travaux de l'érudit, quand ils étaient moins incommodes, laissaient à l'artiste la liberté de la pensée et de l'œil. Aux environs d'Eski- Chéhir, où il enrichit le Corpus de textes non
(1) Un Mois en Phrygie. Paris, Pion.
sans intérêt, il ne se priva point de jeter sur la plaine de Dorylée un regard de peintre et de noter le « fourmillement de vermine » des troupeaux sur la campagne « brune comme une toison m .
Il y avait autre chose dans ce journal de route d'un professeur : un humour toujours en éveil, une malice pénétrante, atteignant, sous la physionomie, l'intime psychologie des gens et dessinant de sa pointe des portraits de cadis, de zaptiés, d'aubergistes; un art de poser les personnages dans leurs entours, une mise en scène annonçant le don du conteur. Et des nouvelles s'ébauchaient presque dans ce carnet de voyage.
Su?* les marches du Temple tient les promesses du Mois en Phrygie. Cette fois, c'est un recueil de récits que nous offre M. Ouvré. « Récits grecs, » porte en sous-titre son volume. Il n'a, en effet, pas encore coupé le câble ou le fil par où il tient à l'hellénisme professionnel. C'est une « sorte d'histoire grecque » qu'il prétend nous donner dans ces « rêveries chronologiques » .
Série de tableaux, où nous voyons d'abord le lourd sommeil des primitifs; puis la brutalité, ennoblie par la beauté, des héros d'Homère, hommes de bronze, mais « aussi de chair » , pour qui « la gloire s'achève dans l'amour » ; puis la pensée réclamant ses droits et la lignée d'Ulysse inventant « des paroles plus aiguës que le glaive » , embrouillant « un fil ténu qui se tord, se noue, se tisse en réseau » , et toute l'antiquité se prenant à ce piège, si bien que « les Phéniciens, ouvriers de mensonge, cèdent la place à des menteurs plus habiles » et que, sur les mers et les rivages, s'étend le domaine de l'Hellade. Mais cette pensée-là n'est encore que la ruse paysanne ou marchande, au service de la force. Voici que s'agencent les systèmes du haut savoir : voici que les idées s'organisent en doctrines. Religion, philosophie, art, politique, s'ordonnent en une architecture harmonieuse : « Tout se dispose en groupes bien pondérés, les tendances dans les âmes, les musiciens dans les chœurs, les notes dans la gamme, les citoyens dans la cité; » — jusqu'à ce que le scepticisme rompe cet accord. Car bientôt arrive l'heure de la sophistique, dont Socrate ne triomphe que pour un temps. A peine l'intelligence, affinée et
fortifiée par la controverse, se repose-t-elle dans une assurance sereine. Derechef, les contradictions se croisent, et alors les notions morales se brouillent, l'individu s'émancipe, l'État se dissout.
On peut suivre avec M. Ouvré, par visions détachées, ces époques où se résument jusqu'à la décadence finale les progrès de la pensée grecque en Grèce. Mais il nous conduit bien au delà : à Byzance, en passant par Alexandrie. Et nenousmontre-t-il pas le culte de l'hellénisme s'exaltant jusqu'à la folie dans le cerveau d'un professeur bavarois fasciné par les onciales d'innombrables rouleaux de papyrus où il a cru retrouver les drames perdus de Sophocle?
C'est donc encore un livre d'érudit que vient d'écrire M. Ouvré, mais d'un érudit qui porte le fardeau de sa science avec une aisance joliment allègre et se joue à des fantaisies de la grâce la plus libre. Car ils sont pleins d'imagination vive, colorée et spirituelle, ces huit contes que relie le fil, agréablement lâche, d'une idée directrice et qui esquissent à grands traits une histoire. Et combien variés de manière et de ton, selon les personnages et les temps, jusqu'à se moderniser tout à fait pour célébrer ironiquement la
Bonne Fortune de Mathanasius Schmelzer, après avoir pris un tour antique de style pour raconter comment, par la vertu de la poésie, s'éveilla Vile endormie ou pour broder, sur des vers de V Iliade, le récit de la Captive sidonienne, et après s'être chargé d'ors et de gemmes, parfumé d'énervantes senteurs, pour décrire le luxe et les voluptés de la byzantine Epiphania.
A propos de ce dernier conte, M. Ouvré me permettra- t-il de lui faire une querelle? La perversité de sa Constantinople, souillée de luxure décadente et ensanglantée de lâches assassinats, en même temps qu'agitée par les controverses d'une religion de minuties, m'a l'air trop inspirée de YAnekdoton de Procope, source suspecte. Certes, le christianisme s'adultéra de plus d'un alliage à la cour de Théodora. Sous le couvert d'une foi officielle vétilleuse et formaliste, nous savons ce qui se remuait d'ambitions meurtrières el^ de vices autour des conventicules théologiques. D'assez hautes figures traversèrent pourtant ce monde byzantin du sixième siècle et y obtinrent le respect. Le digne et intelligent pape
Agapit, qui mourut à Constantinople, s'y était fait applaudir en déposant un patriarche, créature de l'ex-comédienne qui ceignit le bandeau impérial. Et, quoi qu'on dise, le monument législatif de Justinien, où, en plus d'un endroit, se marque le sentiment de la dignité humaine, trace certaine de l'influence évangélique, est de poids à balancer l'autorité d'une histoire fabriquée en secret, comme la fausse monnaie.
Mais laissons Epiphania et le Bas-Empire. Si habile que soit M. Ouvré à faire luire dans sa prose l'éclat des mosaïques, c'est lorsqu'il peint la sobre beauté antique qu'il est maître. Alors se fait en lui cet accord de l'idée, du sentiment et de la forme qui crée les œuvres accomplies. Car l'auteur des Marches du Temple est païen. Il l'est, en quelque sorte, d'origine. La Provence, où il naquit, est, en effet, un peu la Grèce, et, comme le poète qui chantait, l'an dernier, Y Ame antique, tout enfant, il a respiré, au bord de la mer bleue, « les souffles tièdes du paganisme (1). » Littérairement, je l'en loue; moralement, je fais des réserves. Sa Captive sidonienne, par exemple, est
(1) V Ame antique, par Marc Legrand. Lettre-préface de M. Emile Gebhart.
une belle païenne, dirai-je trop belle? du moins trop sensuelle en certaines pages.
J'ajoute que je ne souscris point à la philosophie à" Antiméridas l'Himérien, l'histoire de ce religieux aède qui mourut dans le scepticisme, s'étant laissé persuader que les Olympiens ne vivaient que « dans le domaine radieux de ses vers » et que son adoration créait les objets de sa foi. Cela, du reste, n'est plus du paganisme, mais du renanisme. Renan ne proclame-t-il pas que « la vérité des dieux est en proportion de la beauté solide des temples qu'on leur a élevés » ?
Mais j'ai regret à allonger cette part de critique, et je veux redire le plaisir que me donnent les livres de M. Ouvré. Il est poète, il est peintre, et s'il ne philosophe pas toujours à mon gré, je lui reconnais une très fine pénétration psychologique, de l'élégance dans l'ironie et, j'y reviens encore, de l'esprit. Oui, du meilleur, de celui qui emporte avec soi aisance, facilité légère; de celui qui est acuité en même temps qu'alacrité et qui, ajoutant sa parure à une riche intelligence, la parachève. Ainsi fait à la jeunesse sa fleur. Il me plaît d'appliquer à un helléniste ce mot d'Aristote.
Et il me semble que, pourvu de la sorte, M. Ouvré pourrait aborder avec confiance le roman moderne. Il y songe, nous a-t-on dit. Attendons-le à cet emploi de son talent, — pas tout à fait nouveau; car c'est déjà un roman en raccourci que la Bonne Fortune de Mathanasius Schmelzer, cette aventure d'un philologue mystifié, ridicule et touchant. Touchant par cette haute naïveté à laquelle n'atteignent que les âmes droites et bonnes. Mais le narrateur ne vise pas à nous faire pleurer sur les déboires du professeur exploité par le juif Abdoul. L'érudition se moque de l'érudition, et elle en a presque le droit. Elle se le fait, en tout cas, pardonner, lorsqu'elle est armée de la plume ou du stylet de M. Ouvré.
5 juillet 1897.
AGLAVAINE ET SÉLYSETTE
Le théâtre de l'OEuvre n'a pas encore joué ce drame; mais il le jouera, et, rien qu'à le lire, nous avons dans l'oreille la psalmodie mélancolique de M. Lugné-Poé. Oui, cette prose au rythme lent comporte une diction de mélopée. Et qu'on s'endormirait bien à l'entendre, et quels songes étranges on ferait ! . . . Un château sur le bord de la mer et une tour en surplomb au-dessus des flots ; une tour en ruine, autour de laquelle se croisent des vols de colombes et de mouettes et où niche un oiseau inconnu, vert d'un vert singulier, «si pâle qu'on ne s'explique pas... » Dans ce décor de légende, se meuvent des êtres mystérieux, silhouettes à peine dessinées, ombres vagues, figurines très lointaines, murmurantes plutôt que parlantes, et dont les mots expriment des complications rares de sentiments, des raffi-
nements, des quintessences; et cela s'arrête parfois sur les confins du galimatias, et il arrive que cela sorte du sens commun, mais cela reste souvent dans l'exquis.
Méléandre et Sélysette vivaient heureux. En quel siècle? Nous ne savons; non plus que nous ne savons dans quelle mer se reflétait la tour en ruine, M. Maeterlinck n'ayant coutume de situer ses personnages et leurs actions dans le temps ni dans l'espace. Survient chez ces tranquilles époux une femme à peu près inconnue d eux et tout à fait de nous, une belle-sœur que Méléandre a jadis une fois aperçue. Veuve, seule au monde, Aglavaine leur a demandé refuge ; ils l'ont recueillie, et, en même temps qu'elle, le malheur est entré sous leur toit. Le malheur qu'apporte, certains jours, avec elle la beauté; car Aglavaine est une beauté fatale. A peine Méléandre l'a-t-il revue qu'il Taime, et elle aussi aime Méléandre, et, de part et d'autre, c'est éperdument. Amour d'âmes : la foi conjugale est respectée. Mais ces pures ardeurs éveillent cependant la jalousie de Sélysette. Singulière jalousie, puisque l'épouse, à son tour, s'éprend de l'amante, laquelle, d'ailleurs, l'enveloppe de tendresse. Ce n'est donc,
dans ce ménage à trois, qu'échange de transports, et personne ne voudrait s'y avouer malheureux. Ils souffrent cependant, et ils pleurent tous. Mais celle qui pleure le plus, — elle en a bien le droit, — c'est la pauvre Sélysette. Il est vrai, elle cache ses larmes : elle veut faire croire que u c'est à force de sourire qu'elle a l'air de pleurer » . Ame douce, sœur de la délicieuse Astolaine, son aînée parmi les filles tragiques de M. Maeterlinck, elle craindrait, comme cette autre sacrifiée, d'affliger « d'un mouvement de paupières » ceux qui l'entourent. Quoi qu'elle fasse pourtant, ils voient sa tristesse, et le jour vient où elle se précipite du haut de la vieille tour, en feignant de vouloir saisir l'oiseau vert, afin de cacher son suicide. Car il ne faut pas que sa mort empoisonne la vie de ceux qu'elle laisse pour qu'ils s'aiment.
Voilà la charpente décharnée du drame. Réduit à ce squelette, il semble banal, et je ne prétends pas que l'idée en soit d'une originalité puissante. On y goûte néanmoins une saveur très rare.
D'abord, dans la musique du dialogue, suite à peu près ininterrompue de duos d'amour, —
d'amour pur et pourtant malsain dans sa langueur, et Ton ne sait trop comment définir cette chasteté perverse.
Puis, dans la subtilité même des sentiments exprimés, singulière souvent, il est vrai, et puérile, même ridicule, comme lorsque, parlant de la «beauté nombreuse » d'Aglavaine, Méléandre veut voir toute son âme dans ses cheveux : « On dirait qu'ils prennent part à toutes ses pensées. . . Ils sourient ou ils pleurent selon qu'elle est heureuse ou triste, alors même qu'elle ignore si elle doit être heureuse ou s'il faut qu'elle soit triste. Je n'ai jamais vu des cheveux vivre ainsi. » Ce n'est, du reste, pas la première fois que le poète élève à la dignité de personnages intelligents et agissants les tresses et les nattes de ses héroïnes; et il y aurait un chapitre à écrire sur le rôle des cheveux dans les drames de M. Maeterlinck. — Mais laissons ces enfantillages. Il se trouve, çà et là, de la vraie délicatesse parmi les quintessences alambiquées. N'est-il pas, par exemple, d'une finesse pénétrante, ce mot d'Aglavaine : « Il se passe toujours quelque chose dans les âmes? » N'y a-t-il même pas là plus que de la finesse? Et n'est-ce pas encore une haute pensée que signifie cette autre parole de la même Agla-
MAURICE M/ETERLINCK 71
vaine : « Tout être a l'occasion d'entendre les paroles nécessaires? » Oui, la vie nous enseigne; à chacun de nous elle donne sa leçon propre. Elle parle juste, la figurine aux cheveux merveilleux, et Méléandre est digne de lui donner la réplique. C'est lui qui dit quelque part : a Nous nous aimons au-dessus de nous-mêmes... nous nous aimons où nous sommes beaux et purs. » Belle pensée, qui se retrouve chez un délicat moraliste contemporain, M. Ollé-Laprune : « Toutes les grandes et profondes affections ont ce caractère que les êtres qui s'aiment ainsi aiment ensemble quelque chose de plus grand et de meilleur qu'eux. »
Mais voici ce qui est propre à ce drame et à tous ceux de M. Maeterlinck : on ne sait quoi d'informulé y palpite. M.Jules Lemaître appelle ce Flamand « le poète effrayé et subtil de l'inconscient » . Ces mouvements non perçus, ces remous profonds qui à peine affleurent au courant visible de la vie psychologique par une ride légère, l'auteur à" Intérieur et de V Intruse essaye d'en saisir les vibrations, d'en dessiner les ondulations lointaines. Ne raillons pas cette tentative. Maine de Biran ne reconnaissait-il pas dans les
72 Maurice Maeterlinck
« dispositions intimes et ignorées de notre sensibilité » la cause la plus fréquente de nos états moraux? Ne voyait-il pas le rayonnement du monde extérieur dévié en nous par cette couche réfringente d'idées et de sensations? En cela, d'ailleurs, d'accord avec Leibnitz, qui découvrit dans nos « perceptions insensibles » la raison « de ce qui se passe en nous » , comme « dans les mouvements insensibles ... la raison des grands phénomènes de la nature » .
Oui, M. Mœterlinck dit vrai : « C'est à l'endroit où l'homme semble sur le point de finir que probablement il commence, et ses parties essentielles ne se trouvent que dans l'invisible. » Sous les modulations de nos sentiments et de nos pensées, résonne une harmonie fondamentale qui les commande, en ayant l'air seulement de les accompagner, et en colore toute la masse. Fondamentale, bien qu'à la vérité impossible à noter, même chez l'enfantine Sélysette, « petit être, » mais « mystérieuse comme tout le monde » . A vouloir enregistrer l'inconscient, la contradiction serait évidente. Aussi bien M. Maeterlinck parle-t-il de le « guetter » plutôt que de le saisir, et, s'il s'eflorce d'en traduire le rythme confus, c'est en avouant l'insuffisance
de son écriture. Ceux qui l'ont le mieux exprimé sont, dit-il, ces mystiques « dont les œuvres touchent presque au silence » . La parole est, d'ailleurs, à ses yeux, un pauvre instrument de communication entre les hommes : « Dès que nous avons vraiment quelque chose à nous dire, nous sommes obligés de nous taire. » Un jour, pour être plus proche de Sélysette, Aglavaine la priait de ne pas mettre entre elles deux l'obstacle des mots.
La conclusion rigoureuse, c'est que les personnages de M. Maeterlinck devraient rester bouche close, et que c'est encore trop de leurs balbutiements.
Je retire le mot, aussitôt tombé de ma plume. Car le poète d1 Aglavaine et Sélysette a presque guéri ses graciles et savantes marionnettes de cette façon bégayante qui était une affectation. Elles ont beaucoup moins de ces phrases inarticulées qui, à force de vouloir signifier l'informulable, ne signifiaient plus rien du tout. Elles se sont aussi débarrassées d'autres tics déplaisants ; par exemple, d'une manie ridicule de symbolisme, qui se retrouve toutefois encore dans l'indescriptible oiseau tert; mais ce n'est que peccadille.
Notre grief sérieux contre ce poème en prose, faut-il l'exprimer avec brutalité? Au fond de ces raffinements ingénieux, gît une sottise. Méléandre a beau définir à Sélysette la qualité de son sentiment pour Aglavaine, et lui persuader qu'on ne doit pas être « jalouse des âmes », et ellemême, la pauvre femme, affirmer qu'elle a compris, et faire à sa rivale d'amour spirituel des déclarations sublimes de détachement. Tout cela est hors de la raison, parce que hors de la nature, et nature et raison vont se venger. Les trois êtres singuliers qui sont les acteurs du drame visent constamment à être « très beaux » , à vivre selon « la beauté de l'âme », à verser de beaux pleurs, à prendre de belles attitudes morales. La vraie beauté est plus simple. Une aïeule dont nous n'avons point encore parlé et qui incarne la sagesse, mais qui intervient trop rarement, en avertit Sélysette. Et la subtile Aglavaine convient elle-même, à la fin, de la « pauvreté » de ses amours compliquées, et elle avoue qu'une fille de village sait mieux aimer qu'elle.
C'est la moralité de la pièce. Louons l'auteur de l'avoir mise dans la bouche de son héroïne
philosophante. Craignons seulement que les lecteurs ou les spectateurs ne la dégagent pas assez bien pour leur compte ou plutôt que, la dégageant, ils ne restent néanmoins sous la caresse énervante de suaves dialogues où se chante l'idéal impossible d'une trop amoureuse chasteté.
14 décembre 1896.
FRÉDÉRIC PLESSIS w
L'été dernier, paraissait dans la Revue des Deux Mondes un roman d'une affabulation très vivante et attachante, avec une figure d'héroïne faite pour rester dans le souvenir et presque dans le cœur. Un style d'une simplicité précise et nue distinguait ce livre de tant d'autres si « écrits » . Mais tel choix d'épithète, telle association de mots, tel tour, telle allure de phrase, laissaient paraître un artiste expert aux finesses de la langue. On le devinait aussi très familier avec ses richesses, et, dans ce dépouillement d'une forme de qualité si rare par endroits, on soupçonnait une gageure.
La gageure a été tenue jusqu'au bout, sans défaillance. Jusqu'au bout, l'auteur à'Angèle de Blindes s'est gardé du « morceau » , de la page trop « faite » . Pas une fois, il n'a cédé à la
(1) La Lampe d'argile, études critiques sur Properce , Angèle de Blindes, Vesper.
tentation d'une prouesse de rhétorique : description « amenée » , portrait « touché » . A peine s'est-il oublié à caresser quelque peu l'image de l'ardente et malheureuse amante dont il raconte si sobrement l'histoire. Si bien qu'on trouve parfois de l'excès à ce renoncement. Pourtant, après les abus du procédé, de la virtuosité, de V écriture artiste, on se plaît à cette prose unie. Un tel livre, en tout cas, signale son auteur par un parti pris non banal et une force de volonté peu commune. Et ainsi, en même temps qu'un talent, un caractère s'y révèle, d'une originalité fine, un peu hautaine, dédaigneux des petits moyens du succès.
Tel est bien, en effet, M. Frédéric Plessis. Ce caractère, il le soutient dans toute son œuvre, non copieuse, mais considérable : roman, poésie, philologie, et, si j'en sais qui comptent plus de tomes, je n'en connais guère qui portent à ce point la marque d'un pur savant, apte à devenir avec aisance un fier artiste.
Cette fierté ne va pas sans une nuance de mé-
pris pour le monde et de misanthropie très distinguée. Car la tenue de l'écrivain procède de celle de l'homme. « Le monde hostile au rêve, » écrit-il quelque part. Fuir son contact grossier, ses « injustes lois » , l'inintelligence de ses censures, celle même de ses louanges, c'est, je crois, le désir le plus souvent exprimé par ce délicat :
Bretagne, ce que j'aime en toi, mon cher pays, Ce n'est pas seulement la grâce avec la force, Le sol âpre et les fleurs douces, la rude écorce Des chênes et la molle épaisseur des taillis;
Ce n'est pas l'Atlantique et ton ciel tempéré,
Les chemins creux courant sous un talus doré,
Les vergers clos d'épine et qu'empourpre la pomme ;
C'est que, sur ta falaise ou ta grève souvent,
Déjà triste et blessé lorsque j'étais enfant,
J'ai passé tout un jour sans voir paraître un homme.
M. Plessis est Breton. C'est de quoi expliquer en lui plus d'un trait, à commencer par sa poétique sauvagerie, son horreur de ce « poids social » qu'il porte, dit-il, sans grâce, et la haute façon dont il se garde du « commerce honteux » des « trafiquants du temple » ; car il n'est pas de race moins trafiquante que celle-là. Ajoutons « le doux entêtement et l'idéalisme sincère »
dont le loue M. Anatole France, une tendresse songeuse qui s'analyse douloureusement et un sentiment religieux sujet, sans doute, à de longs oublis, mais coupés de rappels émus. Lisez Introïbo, Hymne biblique, Ma mère, je n'aurai... Lui aussi, le poète de la Lampe d'argile, entend une cloche d'Is chanter dans son cœur.
Mais, s'il a du pays kymrique l'indépendance altièreetleréve amoureux ou mystique, quelque chose empêche qu'il n'ait du Celte le flottement de la pensée et, même dans la traduction du sentiment, le vague de la diction. N'avons-nous point remarqué la précision sévère de sa forme? Si vous avez foi en la loi d'hérédité, vous trouverez l'explication de ce trait dans la double origine de M. Plessis. Né d'un père breton, il tient par une « souche première » à la Provence, et c'est même souvent de cette ascendance méridionale qu'il se réclame le plus volontiers :
Je suis resté ton fils, ô Province romaine! Et le vieux sang latin bleuit encor ma veine.
Voilà ce qui le complète et ce qui, au point de vue proprement littéraire, domine en lui.
M. Plessis est un Latin, un Latin par le sang ; — et aussi un Latin de culture, ce qui importe ici davantage peut-être. C'est un nourrisson de cette « louve de Mars » qu'il appelle « la meilleure nourrice » . D'où la concision solide de sa langue, la stricte discipline de son style, discipline à la romaine . Non cependant qu'il refuse à toutes ses productions les petites parures dont il a dépouillé avec tant de rigueur Angèle de Blindes. Mais toujours son discours se recommande par une netteté ferme et fine, une grâce sobre. Séduit dès l'adolescence par l'énergie et le sérieux des Romains, que de secrètes affinités le disposaient à aimer, il a pris quelque chose de leur brièveté forte. Il loue dans Properce l'élégance laconique. Ne lutte-t-il pas heureusement avec lui dans ces vers inspirés de la deuxième élégie (liv. I) :
Tu chanteras Ghrvsis, si belle dans ses voiles De Gos, plus belle encor s'ils tombent à ses pieds.
N'y a-t-il pas un tour latin en cette fin d'un court poème :
Et par là je médite mieux L'avenir déjà prêt sur les genoux des dieux, L'heure envieuse et la mort prompte.
Nous avons nommé Properce. M. Plessis lui doit beaucoup. Oserons-nous dire que Properce est, de son côté, redevable à M. Plessis? Grâce aux travaux critiques de l'érudit maître de conférences, l'amant de Cynthie est mieux connu en France, depuis une douzaine d'années. Quelqu'un a comparé le soin scrupuleux de ces études aux «curiosités minutieuses de l'amour » . Il y avait plus d'une raison pour que ce Breton, ce triste et blessé » dès l'enfance, sentît une inclination pour l'élégiaque Ombrien. Des analogies de tempérament et d'humeur, peut-être d'éducation, le rapprochaient de ce mélancolique. Il lui trouve les délicatesses d'un homme élevé par une femme. Or, lui aussi a vu ses jeunes années entourées d'une grave tendresse, qui lui a laissé sa marque.
Ce qui, en tout cas, devait lui plaire dans ces distiques latins à la lecture desquels fuyaient si vite ses matinées d'été à Plougasnou, c'est 1' «âme réfléchie *> qui s'y exprime; c'est le sérieux de la passion et un ton de maturité pensive jusque dans la première jeunesse; un au-
tomne qui anticipe sur Tété et même sur le printemps. Cette prévision attristée, ce précoce sentiment de l'éphémère, qui confond, chez Properce, les saisons de la vie, nous le retrouvons, en effet, chez M. Plessis, et non pas seulement dans Vesper, qu'il vient de nous donner, mais dans la Lampe d'argile, qui contient ses Juvenilia. Quel était son âge lorsqu'il entra au cénacle parnassien, où, soit dit en passant, il apprit à
Garder l'intégrité du vieil alexandrin,
avec le souci de la rime riche, mais en se défendant de certains travers de l'école et sans se laisser gagner par « l'impassibilité » ambiante? Avait-il beaucoup plus de vingt ans lorsqu'il parlait à M. de Hérédia de sa « brève jeunesse » ? Combien de fois revient-il sur sa « tempe flétrie » , sa « vieillesse prochaine»?... Et ce laborieux, en pleine ferveur d'activité et de talent, n'ose-t-il pas écrire qu'il a « désappris les travaux coutumiers » ?
La forme aussi de Properce était faite pour le séduire. Tersus aique elegans, disait Quintilien du provincial si vite affiné. Deux mots qui s'appliquent en perfection à M. Plessis. 11 se plut donc à ce i mélange étroit de passion et d'art » .
Mais ce qui l'attira surtout, ce fut cette qualité de poète savant, non populaire, qui caractérise le maître latin. Il reconnut ses aspirations réalisées dans la destinée dun délicat goûté seulement d'une élite. Car c'est bien ce qu'il a voulu être et ce qu'il est : un docte poète, un Alexandrin moderne, plein d'Ovide, de Virgile, de Properce, comme Properce lui-même l'était des Grecs; habile aux transpositions et aux imitations originales. Nous renvoyons particulièrement aux études d'après l'antique, si serrées de forme et si exquises, qui composent, dans sa Lampe cC argile, la Couronne Aganippide. Mais la culture latine paraît aux détails de ses morceaux les plus familiers. Ne trouvez-vous pas bien virgilien, par exemple, ce vers d'un paysage d'Auvergne :
... Randanne, où le bouleau se mêle au noisetier?
Ailleurs, il chante :
Suciniou... agréable aux abeilles.
Partout, se remarque ainsi une manière de dire, un ton, un fond d'accent qui trahit son humaniste. Et c'est bien à la grande lignée de la Renaissance, de Ronsard, de du Bellay, qu'il faut le rattacher.
Si les complexités d une personne humaine se prêtaient aux dédoublements artificiels, nous dirions que,chezM. Plessis, le moral est d'un Breton et d'un chrétien; l'intellectuel, d'un Romain et d'un païen. Ne rêve-t-il point quelque part d'une
... Cité future Chrétienne par le cœur, latine par l'esprit?
Mais un démenti nous serait vite infligé par M. Plessis lui-même, qui avoue n'avoir jamais été
Qu'un poète païen épris de la Beauté.
Une note voluptueuse, tout antique, paganise, en effet, nombre de ses pièces. En d'autres, il est vrai, la sensualité se modernise, et elle est tout à fait de ce temps-ci dans Angèle de Blindes, où elle abonde, parmi des effrois, des remords et des retours religieux. Renonçons à réduire en formule une âme d'artiste, toute de multiplicité et de mélanges subtils.
Au surplus, est-il besoin de tant d'analyse
pour jouir de la poésie? et en jouir, n'est-ce pas encore la meilleure manière de la comprendre? En celle-ci, je goûte le rêve d'une âme fine, longtemps repliée sur soi et close; une tristesse élégante, discrète et fière; une passion sans grands éclats, vive pourtant et pure souvent dans l'expression de ses ardeurs, vraie malgré l'art savant de la diction. L'art, M. Plessis l'affirme au sujet de Properce, ne prouve rien contre la sincérité. J'y goûte enfin la haute tenue et cette sobriété du talent dont on dit qu'elle est une vertu.
Faut-il ajouter qu'un autre sentiment que le pur plaisir littéraire m'a fait relire quelques-uns de ces vers? Ces montagnes qu'il gravissait, un Virgile dans la poche; ces puys, ces cônes, ces pics, dont il décrit le profil; cette terre des grands monts,
Où l'on marche parmi des vestiges romains;
ce pays où il vécut plusieurs années de sa jeunesse, et qu'il célèbre comme une nouvelle patrie, unissant « dans un même amour fier l'Auvergne et la Bretagne » , — ce pays est le mien. Et, de * ces belles amitiés » associées dans son
souvenir à ces beaux horizons, quelques-unes me sont communes avec lui ; Maurice Faucon, le cher et délicieux chantre d'Italie; Pierre de Nolhac, un philologue, comme M. Plessis, et un historien, qui fait de beaux vers à temps perdu; Édouard Goutay, l'homme de goût et de rare culture, l'hôte de cordialité si délicate qui nous réunissait dans le salon à la haute cheminée et aux meubles anciens,
Où nous suivions de l'œil sur la tapisserie Les chasseurs tout poudrés et tout galonnés d'or, L'un frappant de l'épieu^ l'autre sonnant du cor, Et les chiens éventrés dans la rouge tuerie.
Oui, M. Plessis a évoqué dans ma mémoire des images aimées, et telles de ses strophes ne peuvent dire à d'autres tout ce qu'elles m'ont dit. Reste qu'elles sont d'un poète. Je sais que le charme des souvenirs ni la sympathie ne m'aveuglent.
23 juin 1879.
LOUIS DE LMJNAY