CHEZ LES GRECS DE TURQUIE
Lorsque Pigalle, à Ferney, déballa les instruments de son art pour modeler la statue de Voltaire, les villageois dirent : « Tiens, tiens, on va le disséquer; cela sera drôle. » Quand M. Louis de Launay fit son voyage scientifique aux îles de la mer Égée, son attirail de minéralogiste étonna autant les montessarifs, kaïmakans et moudirs, qui représentent, dans cette Grèce de Turquie, l'autorité de la Porte. Mais ils ne le prirent pas en plaisanterie. Il faillit en cuire au savant français d'oser chercher des fossiles ou étudier de près des filons de basalte» Pour peu qu'il usât de son marteau, il était soupçonné de marquer des passages de montagnes. S'il déployait une carte de l'amirauté britannique, sur laquelle il comptait reporter ses observations de géologue, il se rendait, vous pensez ,
plus suspect encore. Certain examen au microscope d'une trachyandésite à amphibole fut aussi sur le point de lui attirer des ennuis. Il n'était pas jusqu'à son chevalet d'aquarelliste qui ne parût à la police turque bagage d'espion. Que dire de son appareil photographique? Lui arrivait-il, curieux d'un type, de prendre V « instantané » d'un homme ou d'une femme, c'était pour reconnaître, au besoin, les gens en même temps que les lieux. Un jour, à Rhodes, ayant eu l'imprudence de braquer son objectif sur l'ancien hôpital des Chevaliers transformé en caserne, il vit courir à lui des sentinelles menaçantes. Devant combien de kaïmakans dut-il comparaître? Il ne l'a pas compté.
M. de Launay ne voyageait pourtant pas sans passeport ni références, et, chaque fois qu'il abordait un haut personnage responsable, il était accueilli, non seulement avec une courtoisie parfaite, mais avec des protestations d'intérêt pour la science et les savants. Toutes les portes allaient s'ouvrir devant ce professeur de l'École des mines recommandé par l'ambassade de France et, au surplus, très annoncé. Il allait pouvoir circuler librement partout, et, par tous
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les moyens, on faciliterait ses études. Par malheur, le temps est loin où le prince de Ligne rendait aux Turcs ce témoignage qu'ils tenaient leur parole, « d'autant mieux, disait-il, qu'ils ne savent pas écrire. » Ils ont appris depuis. Si bien que le gouverneur général de l'Archipel rédigea deux dépêches à l'intention de notre compatriote : l'une, libellée en sa présence, pour tout mettre à son service ; l'autre, qu'il négligea de lui lire, pour donner des instructions exactement contraires. Ce second télégramme, le voyageur en connut, raconte-t-il, le texte même « par une de ces indiscrétions faciles à obtenir en pareil pays » . Il sut, dès lors, le pourquoi de ses tribulations.
Si irritantes qu elles fussent, il les a supportées gaiement. Elles n'allèrent pas toujours, il est vrai, sans compensation. Ce fut une minute gaie, celle où, pris pour un envoyé du sultan, M. de Launay reçut, je ne sais où, les honneurs militaires. Plus dune fois, d'ailleurs, il s'est donné la satisfaction de prendre sur ses persécuteurs des revanches plaisantes. Un jour, par exemple, il essouffla par une marche endiablée le surveillant policier qui lui avait été imposé sous le nom de guide, le traînant à sa suite
« comme une queue de cerf-volant » . Mais sa meilleure vengeance est son livre.
A-t-il aiguisé sa plume au bout de son bâton ferré ou aux éclats des roches qu'entamait son marteau? Il en exerce sur toute la hiérarchie administrative, depuis le vali jusqu'au kaïmakan, la pointe fine. Voici, accroupi « sur un divan de cuir déjeté et laissant échapper son rembourrage par de vastes plaies... un vieux bonhomme au long nez, au teint jaune, aux yeux pleureurs, aux bajoues pendantes, avec cet air épuisé et retors qu'ont la plupart des fonctionnaires turcs» . C'est une espèce de sous-préfet qui a exprimé le désir un peu impérieux de voir le touriste étranger. Son assesseur, « un gros ventru à courte barbe blanche, » engagera tout à l'heure le comparant aux libres épanchements par des récits en bon français — c'est un élève du lycée Charlemagne — d'histoires gaies sur les exactions des pachas, les maladresses de la police et les mœurs secrètes des Arméniens, Grecs ou Juifs, ses collègues dans les emplois du gouvernement. Mais mal en prendra au savant naïf de contera cet aimable homme, qui ira jusqu'à lui offrir des conseils et de l'argent, ses projets
d'explorations ; car ses « propos étourdis» seront de suite rapportés à qui de droit, et I on y verra « l'indice probable d une secrète mission militaire » . Voici maintenant un grand dignitaire, de haute culture, poète et philosophe, qui a écrit un livre sur le Bonheur du monde. La nature, par ironie, Ta affligé d'un masque de « carnassier, aux mâchoires féroces, aux fortes pommettes, au nez busqué, aux petits yeux trop rapprochés et perçants » . Mais il adoucit de son mieux son expression ; il fait à l'Occidental des protestations sans fin; il se réjouit, assure-t-il, chaque fois qu'un concours européen lui permet de réaliser des réformes, a toujours mal vues au début,» et, tout en glissant dans sa conversation de civilisé délicat des allusions au Moulin-Rouge et aux Folies-Bergère, il prépare le plus désagréable voyage à son interlocuteur, se réservantde rejeter sur la stupidité de ses subordonnés toutes les vexations ordonnées par lui-même.
Nous notons seulement ces deux ou trois figures. Il y en a d'autres, dessinées avec une finesse cruelle par M. de Launay. Qu'on jette les yeux sur les Silhouettes turques, qui ouvrent son volume. Ce sont pages instructives. Nous osons les recommander même à M, Hanotaux.
Mais ce livre ne contient pas que de la satire. Il s'y trouve de la poésie, du pittoresque. Gomment M. de Launay, si prompt à laver une aquarelle, eût-il pu traverser ce « coin du monde le plus doux, le plus attirant et le plus lumineux » , sans se rappeler qu'il était paysagiste? Qu'il se plaît à les décrire, ces petites îles de la mer Égée « distraitement égrenées sur l'azur des flots, comnie les perles blanches d'un collier» : découpures de côtes, champs et villages, végétation et ciel, etles gens en même temps que les choses... Il s'arrête à ces Decamps qui s'ébauchent à chaque pas dans ces pays non encore enlaidis par notre banale uniformité de costumes et de mœurs, et, d'un riche pinceau, il fait scintiller les paillons, il se joue aux jolis bariolages, à a la bigarrure des étoffes usées chatoyant au soleil» .
Ce n'est pas que le savant se laisse distraire par les spectacles qui réjouissent l'artiste. Il donnera, dès son retour, aux Annales des Missions scientifiques une Description géologique des îles de Mételin et de Thasos, que suivra bientôt, dans les Annales des Mines, un mémoire géologique sur la mer Égée. Dans cette Thessalie, où, sans mandat aucun de notre état-major, il se livre, par surcroît, à des observations sur la stratégie,,
— il ne s'agit guère que de celle d'Alexandre de Phères, de Philippe de Macédoine et de César, — il voit, sous les herbages et les champs de blé, les eaux préhistoriques qui ont creusé ce bassin d'alluvions.
Au mont Athos, il n'a guère rempli, je crois, son carnet d'ingénieur. C'était au peintre surtout à regarder et à jouir. Mais, un moment, le rire l'a pris. Si respectueux qu'il fût des bons moines dont il recevait l'hospitalité, certaines rigueurs de leurs observances l'ont égayé malgré lui. Songez que, toute femelle étant proscrite de la montagne sacrée, on n'y trouve ni lait ni œufs, et que, si l'on n'a pris soin d'apporter de Lemnos des provisions, on y est réduit à manger du pain, du fruit et des sardines, « dont, dit M. de Launay, je ne sache pas qu'on prenne soin de vérifier le sexe. »
Je finis sur cette plaisanterie, en vous priant de n'en point conclure le caractère du livre. Le professeur et ingénieur très distingué qui l'a signé se défend trop modestement d'avoir voulu faire un ouvrage «sérieux» . Certes, pour l'auteur des Mines d'or du Transvaal, de la Formation des gîtes métallifères, de Y Argent, des Diamants
du Cap.., cette œuvre « à côté » peut sembler un badinage. Nous persistons cependant à penser que les gens « sérieux » gagneront à la lire. Ils y apprendront — c'est d'un intérêt encore actuel ( 1 ) — ce que, raisonnablement, on doit attendre des Turcs. Et peut-être souscriront-ils au jugement sévère de M. de Launay sur la diplomatie européenne, qui s'attarde à obtenir des promesses probablement illusoires et « dont les raisons doivent être très graves pour ne pas être indignes » .
(1) Cet article fut écrit peu après les massacres d'Arménie.
ANTONIO FOGAZZARO